dimanche 30 mai 2010

Génocide arménien : historiographie et sources / Armenian Genocide Historiography and Sources

Clark University - © www.stateuniversity.com

Historiographie du génocide arménien et de ses sources
Colloque à l’Université Clark

par Nanore Barsoumian

The Armenian Weekly, 18.05.2010


Les 9 et 10 avril dernier, un très important séminaire universitaire – intitulé « Etat présent de la recherche sur le génocide arménien : historiographie, sources et directions futures » - s’est tenu au Higgins University Center, de l’université Clark [Worcester, Massachusetts].

Ce séminaire était organisé par Taner Akçam, titulaire de la chaire Robert Aram/Marianne Kaloosdian et Stephen/Marian Mugar, professeur d’études sur le génocide arménien au Centre Strassler d’Etudes sur la Shoah et le Génocide, Université Clark ; Eric Weitz, Distinguished McKnight University, enseignant l’histoire et titulaire de la chaire Arsham et Charlotte Ohanessian, au College of Liberal Arts, Université du Minnesota ; et l’Association Nationale pour les Etudes et la Recherche Arméniennes (NAASR).

Le programme réunissait spécialistes, chercheurs et doctorants avec pour objectif premier d’éclaircir et établir l’état actuel des matériaux de première main, des documents officiels, des statistiques et des témoignages de survivants et de témoins relatifs au génocide arménien, découverts dans les archives et collections de différents gouvernements et privées.

9 avril 2010

Marc Mamigonian, de la NAASR, ouvrit le séminaire en félicitant les organisateurs et parrains de cette manifestation – le Centre Strassler de l’Université Clark, la chaire Kaloosdian/Mugar, la chaire Ohanessian, l’Université du Minnesota et l’Association Nationale pour les Etudes et la Recherche Arméniennes : « J’estime que cet événement est […] sans précédent pour avoir réuni ce groupe de chercheurs afin d’établir un état des lieux. » Puis il présenta les participants de la première session.

Session I : Questions et problèmes de la recherche existante sur le génocide arménien : où en sommes-nous dans la recherche ? (modérateur : Marc Mamigonian)

Richard Hovannisian : « Où nous dirigeons-nous ? »

R. Hovannisian est titulaire de la chaire Fondation Educative Arménienne d’histoire arménienne moderne à l’UCLA [Université de Californie, Los Angeles]. Il a publié de nombreux ouvrages, dont Armenia on the Road to Independence, 1918 [Berkeley : University of California Press, 1967]. Il est le fondateur de la Society for Armenian Studies, qu’il a présidé à six reprises, et a reçu de nombreuses distinctions, dont son élection comme membre de l’Académie Nationale des Sciences d’Arménie.

« Jusqu’à mi-parcours, pratiquement toutes nos preuves consistaient à revenir en arrière et à repérer l’affirmation du génocide arménien à travers les sources étrangères. Nous recherchions les missionnaires américains et allemands, nous nous intéressions au Blue Book de Toynbee, Bryce et autres. Avoir besoin de recourir aux étrangers pour affirmer ce qui était arrivé aux Arméniens avait un certain sens. Et le fait que les sources arméniennes, bien qu’elles ne fussent guère nombreuses et peut-être peu accessibles - beaucoup d’entre elles étant écrites en arménien et donc limitées dans leur diffusion -, étaient considérées comme n’étant pas suffisamment convaincantes ou objectives pour être reconnues par le monde non arménien. Et naturellement […] nous réalisons maintenant que nous avions tort, car nous constatons que certaines des plus mauvaises recherches sur le génocide arménien sont le fait de non Arméniens, lesquels affirment être objectifs parce que non Arméniens et non Turcs, s’en sortant ainsi avec toutes sortes d’exactions à l’endroit de la recherche. Voilà où nous en étions. », commença R. Hovannisian.

« Après 1965, 50ème anniversaire du génocide arménien, les Arméniens tentèrent de s’associer aux recherches sur la Shoah, ce que font encore certains, afin de valider l’expérience arménienne en la comparant avec la Shoah. Dans les années 1970 et au début des années 1980, plusieurs chercheurs sur la Shoah commencèrent à développer cette approche et à étudier l’expérience de la Shoah dans une perspective comparatiste. « Vous connaissez probablement les noms de Robert Nelson, Israel Charny, Helen Fein, Leo Cooper. Il s’agissait d’individus isolés – se trouvant tous être d’origine juive et pour la plupart impliqués dans la Shoah, ainsi que Frank Chaw -, qui commencèrent à s’intéresser aux similitudes entre les expériences arménienne et juive […] Aucun d’entre eux n’avait de compétences linguistiques, ni une profonde connaissance du terrain, mais ils avaient suffisamment de champ pour pouvoir détecter des similitudes de révolutions ratées, de conditions préalables, de préjugés, etc. », expliqua-t-il. Les chercheurs occidentaux étaient handicapés en ce sens qu’ils n’étaient pas capables d’utiliser les sources arméniennes ou turques. Parallèlement, des archives s’ouvraient dans plusieurs pays et des recueils de documents archivés furent publiés sous forme de livres, de microfiches ou de microfilms aux Etats-Unis.

R. Hovannisian expliqua comment le déni le conduisit à étudier le génocide arménien. Il mentionna le colloque marquant de Tel Aviv où, pour la première fois, des chercheurs sur la Shoah intégrèrent d’autres génocides. Son ouvrage The Armenian Genocide in Perspective [New Brunswick (New Jersey) : Transaction Publishers, 1986] se fonde sur les communications présentées à Tel Aviv, chacune d’elles – exceptée une – étant le fait d’auteurs arméniens. Cette recherche pionnière était de nature descriptive, visant à documenter et valider la réalité du génocide arménien. Aujourd’hui, cependant, cette phase descriptive a cédé le pas à une phase analytique. Ce qui se reflète, selon R. Hovannisian, dans la rhétorique utilisée pour s’opposer aux résolutions sur le génocide arménien, lorsque les membres du Congrès américain, qui s’y opposaient, évitaient le langage du déni et préféraient se référer à la sécurité de l’Etat, à l’intérêt national et d’autres arguments de ce type.

R. Hovannisian acheva son intervention par une question : « Quel rapport entre recherche et défense d’une cause ? Est-ce un mal ? […] Doit-on assumer des positions morales ou doit-on devenir anthropologue ? »

Donald Bloxham : « Le génocide arménien à la lumière des recherches comparatistes sur le génocide. »

D. Bloxham enseigne l’histoire moderne à l’Université d’Edimbourg ; il est l’auteur de The Final Solution : A Genocide (Oxford University Press, 2009), The Great Game of Genocide : Imperialism, Nationalism, and the Destruction of Ottoman Armenians (Oxford University Press, 2005), et co-auteur de The Holocaust : Critical Historical Approaches (Manchester University Press, 2005 – avec Tony Kushner) et de Genocide on Trial : War Crimes Trials and The Formation of Holocaust History and Memory (Oxford University Press, 2003). Il est aussi l’éditeur de The Oxford Handbook of Genocide Studies (Oxford University Press, 2010) et co-éditeur de Modernity and Destruction, Remembering Belsen (à paraître).

D. Bloxham rappela l’un des problèmes relevés par R. Hovannisian, à savoir tenter d’adapter le génocide arménien au modèle de la Shoah : « Un des problèmes de cette approche comparée particulière est que l’on essaie en fait d’intégrer certains événements dans un cadre figé, lequel ne représente pas véritablement ce que fut la Shoah […] Nous avons une vision de la Shoah sur-centrée sur Auschwitz […], programmée à l’avance et lourdement prédéterminée sur un plan bureaucratique, phénomène que la recherche récente a montré, selon moi, avoir été décentralisée à ses débuts […] Or la Shoah, comme le génocide arménien, est une étiquette apposée après-coup à tout un ensemble d’événements aux franges et aux débuts élimés […] »

Il est davantage « profitable », expliqua-t-il, de comparer les génocides au niveau le plus modeste, en adoptant des approches thématiques : « Comment appréhendons-nous la radicalisation de la politique d’un contexte à un autre ? Comment appréhendons-nous la fonction de la violence sexuelle ? Comment appréhendons-nous les questions de la participation des masses ? » Autant de questions qui constituent des formes davantage ciblées pour une étude comparative, a-t-il souligné.

Il y a aussi le problème consistant à concevoir un « modèle » préconçu de génocide sur d’autres génocides. Or, dit-il, contrairement à l’idée dominante selon laquelle les génocides résultent d’une décision unique de commettre un génocide, ceux-ci sont souvent mis en œuvre par toute une série de « décisions ». Dans le cas du génocide arménien, repérer le concept ou l’ordre préexistant devient un enjeu pour contrer les thèses négationnistes.

Rouben Adalian : « Des impératifs aux interprétations : analyse documentaire et historique du génocide arménien, 1965-2010. »

Directeur de l’Institut National Arménien (Washington, DC), R. Adalian a documenté le génocide arménien au sein des Archives nationales des Etats-Unis, publiant 37 000 pages de preuves américaines sur microfiches (éd. Chadwyck-Healey, 1993), complété par son Guide to the Armenian Genocide in U.S. Archives in 1915-18, publié l’année suivante. Il fut éditeur associé de l’Encyclopedia of Genocide (1999) et a récemment achevé la seconde édition augmentée de The Historical Dictionary of Armenia (Londres : Scarecrow Press, 2010). Depuis 2007, R. Adalian coordonne le projet du Musée Américain du Génocide Arménien à Washington.

Lors de son intervention, R. Adalian tenta de couvrir les cinq dernières années de la recherche sur le génocide arménien, notant qu’auparavant, la méthode consistait à présumer une continuité entre les périodes ittihadiste et kémaliste : « Eric Zurcher soutint de façon très convaincante que ce que l’on avait toujours considéré comme un profil bien distinct, cultivé tant par le régime lui-même que par la recherche, était le fait que Kemal [Ataturk] et les kémalistes représentaient quelque chose de très différent, et même quelque chose qui ambitionnait de prendre ses distances vis-à-vis de l’arrière-plan ittihadiste. Et il se révèle qu’il y eut un volume énorme de continuité entre les deux régimes. »

Il évoqua aussi l’importance des mémoires de Talaat Pacha et leur réévaluation récente par la recherche. Contrastant avec Talaat, le rôle de Djemal Pacha doit être davantage étudié ; Djemal présida « une province où étaient situés tous les camps de concentration et les camps de mort [et] possédait aussi un rapport très clair sur certaines actions engagées qui semblent avoir contribué à sauver quelques vies », rappela R. Adalian. Autres domaines importants nécessitant des recherches ultérieures, l’économie nationale, ajouta-t-il, et l’émergence des chiffres – « l’élément démographique qui manquait » auparavant.

L’A. nota que les débats sur le génocide arménien comptent souvent le révisionnisme et le négationnisme comme points de départ. Or de grands progrès ont été opérés dans le domaine des études sur le génocide arménien. Aussi, pour mieux saisir les progrès réalisés dans ce domaine et les questions qui ont été résolues, il convient de mettre en perspective le temps qui fut nécessaire à une poignée de chercheurs sur le génocide arménien pour ce faire.

Mesure de ces progrès, les colloques universitaires qui ont eu lieu et ont marqué les étapes franchies. En 1982, pour la première fois, le génocide arménien fut un thème abordé lors d’un colloque international sur la Shoah à Tel-Aviv. Le second eut lieu à Paris en 1984 sous les auspices du Tribunal Permanent des Peuples. Les résultats furent publiés en 1985 et 1986, dans un premier volume intitulé A Crime of Silence avec le soutien de l’Institut Zoryan, et un second édité par Richard G. Hovannisian et intitulé The Armenian Genocide in Perspective [cf. supra]. R. Adalian nota que des thèmes communs parcourent ces deux volumes, tels qu’une analyse du contexte historique, le rôle de l’Etat et des responsables, et l’héritage perdurant du génocide. Mais, selon lui, « celui qui délimita à lui tout seul le champ des études sur le génocide arménien et, à certains égards la discipline des études sur le génocide en général, est Vahakn Dadrian. » Le colloque de 1998 en Sorbonne à Paris, les ouvrages publiés par Israel Charny, les travaux d’Hovannisian, le volume de documents édité par Arthur Beylerian à partir des archives françaises, les travaux de Gerard J. Libaridian, les thèses de Caglar Keyder et Erik Zurcher, ainsi que l’œuvre de Taner Akçam, parmi beaucoup d’autres, ont tous contribué à l’avancement du domaine.

Oktay Ozel : « Rappeler les fondamentaux : de la nécessité pour l’historien d’un calendrier dans l’étude du génocide arménien. »

Professeur associé d’histoire à l’Université Bilkent en Turquie, O. Ozel est docteur en histoire du Moyen-Orient de l’Université de Manchester. Il a enseigné à l’université Hacettepe d’Ankara, à l’université Bilkent et a exercé comme chercheur associé en 2009 à l’Université de Harvard. Ses recherches et son enseignement s’intéressent à l’histoire démographique ottomane, aux migrations, aux changements dans le monde rural, à la méthodologie et l’histoire, et à l’historiographie. Sa liste de publications est aussi impressionnante.

O. Ozel souligna certains problèmes concernant la littérature liée au génocide arménien, notant que l’historiographie comportait ses étapes de développement, que les années de formation de la recherche sur le génocide arménien s’achèvent et que, heureusement, les problèmes liés à la recherches depuis cette époque disparaissent aussi.

Il souligna la nécessité pour les historiens de créer leur propre calendrier, indépendamment de la rhétorique politique et des « calendriers communément admis » - ce qu’il nomme la « politique du génocide ». La première période des études sur le génocide arménien fut, dit-il, corrompue par un « langage politique abrupt », une « lecture sélective de l’histoire », un « usage sélectif des sources », « des présupposés, des tendances essentialistes et des prises de position politiques », et certains de ces problèmes continueront d’exister. L’historiographie a cependant atteint un stade de maturation, et certains historiens expriment le besoin de normaliser les études sur le génocide arménien. « Pour un historien, le génocide arménien est un cas d’étude. Il s’agit simplement d’un sujet se prêtant à une étude scientifique, et non d’un sujet relevant d’une cause politique ou nationale. Donc, si nous parvenons à inverser à nouveau cet équilibre de la cause au cas, je pense qu’il s’agira là d’un développement essentiel et d’une étape majeure dans l’historiographie générale du génocide arménien. », expliqua-t-il.

« Lorsque l’on parle de nationalisme ou de nationalistes, pense-t-on que certains groupes en soient immunisés ? Les nationalismes se manifestent sous des formes variées, dans des contextes variés […] Je voudrais juste souligner les historiographies extrêmes […] extrémistes. », expliqua-t-il, relevant aussi l’importance d’une micro-analyse des faits par le bas, au niveau local, afin de comprendre les dynamiques et les motivations locales et régionales.

Session II : Sources et archives arméniennes (modérateur : Ara Sanjian)

Raymond Kevorkian : « Les matériaux arméniens concernant les massacres et les déportations. » (communication présentée en français)

Historien à l’Institut Français de Géopolitique de l’Université Paris VIII Saint-Denis, R. Kevorkian s’est intéressé aux archives du Patriarcat arménien de Constantinople qui, à cause du processus génocidaire, fut dissous en juillet 1916, s’exilant tout d’abord à Bagdad puis à Mossoul, pour finalement se reconstituer fin 1918. En l’absence du Patriarche, le Bureau d’Information (en arménien : Deghegadvoutyan Krasenyag) le remplaça. Si bien que ce que l’on considère aujourd’hui comme les Archives de Jérusalem sont en fait celles du Patriarcat Arménien de Constantinople, dont le rôle est de représenter la communauté ; et surtout, ces archives sont décisives pour l’élaboration des matériaux nécessaires à une possible mise en accusation concernant les responsables du génocide.

Le Bureau d’Information était dirigé par deux personnes – Garabed Nourian, un avocat, et Arshag Moyadjian – chargés de compiler les matériaux, y compris ceux de la Commission Mazhar et les procès d’après-guerre. Ces archives comprennent des matériaux qui furent certifiés officiellement par le 2ème Bureau des services en second du ministère de l’Intérieur de l’empire ottoman.

Une des tâches que supervisa Boyadjian fut d’établir un réseau d’informateurs dans les provinces où les massacres eurent lieu. Les matériaux rassemblés par Boyadjian constituent le premier corpus de matériaux source premiers, tandis que le second corpus se compose du matériau collecté par Ara Mandoyan. Le Patriarcat réunit aussi deux listes : l’une est la liste des personnes responsables des massacres au niveau central, et la seconde est une liste de 1 500 noms de quelques-uns des organisateurs des massacres au niveau local. Cette dernière se répartit par provinces et, outre le fait de lister les noms des responsables, elle note aussi ceux qui appartenaient au parti Jeune-Turc, au corps des fonctionnaires civils, à l’armée, au département des Affaires Spéciales [Tashkilat al Maksousa] ou à celui qui était en charge des biens « abandonnés ».

Les archives contiennent des documents officiels – tel un des principaux documents d’accusation établi par Vehib Pacha, général dans l’armée ottomane -, ainsi que des témoignages de survivants. Kevorkian nota aussi que, bien qu’Aram Andonian soit connu pour avoir publié des télégrammes, dont l’origine nous est inconnue, son recueil de témoignages, à peu près à la même époque que Boyadjian, est tout aussi important. Son travail fut supervisé par la délégation de l’Union Nationale Arménienne à Alep, en Syrie, et le tout peut donc être considéré comme des documents officiels. Ce qu’Andonian a rassemblé corrobore le travail de Boyadjian à Constantinople, s’intéressant aux provinces orientales, en particulier la Syrie, la Mésopotamie et les camps de concentration en Anatolie.

Dikran Kaligian : « Les archives de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) à Boston et le génocide arménien. »

Enseignant d’histoire à l’Université Clark et aux Collèges Egis, Westfield State et Wheaton, D. Kaligian est l’auteur de Armenian Organization and Ideology under Ottoman Rule, 1908-1914 [Organisation et idéologie arméniennes sous le régime ottoman, 1908-1914] (Transactions Publishers, 2009). Un des derniers chercheurs à avoir accédé aux archives de la FRA, D. Kaligian releva que, bien qu’il n’ait pas vu de documents datant de la période de guerre, des index détaillés existent, recensant les auteurs, les destinataires et le motif de chaque lettre ou document. Comparé à la période d’avant-guerre sur laquelle il a mené des recherches, il existe beaucoup moins de documents datant de la période d’août 1914 à novembre 1918 – conséquence directe des massacres d’intellectuels et de militants, et de la destruction des instances organisationnelles de la FRA dans les provinces. Van constituant une exception : grâce au fait qu’il y eut une résistance victorieuse et à l’arrivée des troupes russes, il existe plusieurs documents originaires de Van et datant de la première moitié de 1915.

Quelques documents aux titres provocateurs ne concernent pas directement la FRA. L’un d’eux, consultable en ligne sur le site des archives de la FRA – http://arfarchives.org -, est une lettre envoyée par un groupe de jeunes Arméniens ayant échappé aux déportations à Trébizonde et engagés dans un combat d’autodéfense dans les forêts environnantes ; ce document décrit les atrocités qui eurent lieu dans la ville et les noyades par centaines perpétrées dans la Mer Noire.

Le Comité Central de la FRA à Constantinople envoya sa dernière lettre le 15 avril 1915 ; néanmoins, une instance temporaire de la FRA à Constantinople fut créée, transmettant plusieurs dizaines de lettres à ses homologues dans les Balkans d’avril à septembre 1915.

Les archives de la FRA contiennent aussi quelques lettres émanant de la section turque du Bureau Occidental, basé à Constantinople, et de la section turque du Bureau Oriental, basé à Erzeroum, ainsi que des documents provenant de l’étranger – les archives du Comité Central pour les Etats-Unis à Boston -, qui incluent des rapports détaillés sur ce qui se passait dans l’empire ottoman. La délégation de la FRA à Boston reçut ces rapports grâce au grand nombre d’intellectuels et de militants arméniens qui vivaient à Boston, et au fait que les opérations de la FRA recevaient des fonds de la part d’Arméniens américains.

Ces archives contiennent aussi de nombreux documents datant de 1919, lorsque les instances de la FRA à Constantinople furent recréées au début de cette année-là, avant que n’ait lieu la seconde phase des déportations. La plupart de ces documents sont en français (contrairement à l’immense majorité des autres documents), avec des titres tels que « Le docteur Behadin Shakir et les massacres, et le sort de ces documents très recherchés » et « Nouveaux détails sur les déportations de Cilicie ». Il existe aussi un document de 58 pages – « Liste des noms des responsables des massacres d’Arméniens » -, lui aussi en français. L’on suppose que certains de ces documents de 1919 devaient être présentés aux puissances de l’Entente, à des fins de restitution et de retour des terres, dans le cadre de la nouvelle république d’Arménie. Il existe aussi 153 documents sous la forme de rapports, lettres, listes et déclarations sous serment, en français et en anglais, compilés et rédigés pour être présentés aux puissances de l’Entente. Figurent aussi un grand nombre de documents originaires de sections de la FRA dans différentes régions de la Cilicie, qui furent reconstituées en 1919 et qui contiennent des informations sur la seconde vague de déportations.

Bedross Der Matossian : « Les archives du Patriarcat arménien de Jérusalem et le génocide arménien. »

Assistant d’histoire au Massachusetts Institute of Technology (MIT), B. Der Matossian évoqua l’état des archives du Patriarcat arménien de Jérusalem, abordant plusieurs thèmes. N’ayant couvert qu’entre 20 et 30 % des matériaux découverts dans ces archives, l’A. nota tout d’abord la tendance de la part des historiens consistant à minimiser les sources arméniennes au nom de l’objectivité, de peur d’être qualifiés d’historiens nationalistes. Il souligna les questions d’accessibilité et le manque d’équipes professionnelles pouvant travailler sur des archives arméniennes, comme dans le cas de celles de Jérusalem, actuellement fermées. Il rappela aussi que, par le passé, le Père Yerguerian et Dadrian utilisèrent les archives de Jérusalem pour leurs recherches.

Ce que l’on peut trouver dans ces archives se compose de matériaux source premiers et de documents généraux. Y figurent des documents datant de 1912 et 1913, qui révèlent la situation économique lors du traité de Berlin, et qui furent utilisés par le Patriarcat, durant le mouvement réformiste arménien, afin d’avancer des estimations dans le cadre des négociations en vue de la réforme. Le rôle du Patriarcat demeura cependant marginal.

Ces archives contiennent aussi des documents sur le statut des réfugiés, la mise en accusation des responsables, et une correspondance entre le second catholicos de Sis et Djemal Pacha. Figurent aussi des lettres adressées à Zaven Der Yeghiaian de la part de plusieurs prélats durant le génocide, lettres qui sont très rares et importantes. S’y trouvent aussi des documents qui révèlent le rôle tabou des collaborateurs arméniens livrant des informations sur les adresses des intellectuels et militants arméniens. Citons encore une liste détaillée d’officiels turcs ottomans impliqués dans le génocide, ainsi que des documents turcs sur les tribunaux militaires.

Hayk Demoyan : « Les sources d’archive russes et arméniennes sur le génocide en Arménie. »

Directeur du Musée-Institut du Génocide Arménien d’Erevan, H. Demoyan évoqua les matériaux importants qui s’y trouvent, ainsi qu’au Musée d’Histoire d’Erevan, au Matenadaran, à Etchmiadzine, au Musée d’Art et de Littérature (qui possède un intéressant fonds d’archive sur Musa Dagh), le Musée de Sardarabad, ainsi que les archives de Russie (comme celles relatives à la politique extérieure russe).

Le Musée-Institut du Génocide Arménien possède une liste détaillée de ce que perdirent les réfugiés – liste rédigée par des réfugiés et remise à l’Union Compatriotique, qui était dirigée par le poète Hovhannès Toumanian. S’y trouvent aussi des manuscrits accompagnés de photos. Document particulièrement éprouvant, découvert par l’A., la photo d’un jeune garçon montrant les trous dans ses mains, suite à sa crucifixion. H. Demoyan a aussi découvert 40 clichés originaux des massacres d’Adana en 1909. Figurent aussi des listes d’orphelinats arméniens et américains, avec leurs orphelins, notant leurs lieux de naissance. De nombreuses bibliothèques et fonds d’archives possèdent des mémoires manuscrits de survivants. Dans les années 1950, les photographies et les cartes postales furent réparties dans différentes sections de musées et, comme l’A. l’a remarqué durant ses recherches au Musée d’Art et de Littérature, de nombreuses photographies originales datant de 1915 et 1916 furent prises par erreur pour des cartes postales, leur arrière-plan ressemblant à celui des cartes postales.

Les archives russes, d’autre part, contiennent des matériaux allant de 1915 à 1918, alors que des gouverneurs russes administraient les provinces orientales. Il existe de nombreux clichés, pris très probablement par des photographes de l’armée russe. Les archives diplomatiques russes à Saint-Pétersbourg renferment aussi un grand nombre de matériaux, comprenant des rapports, des documents et des données collectées via des expéditions ethnographiques envoyées à Tiblis et Van en 1916-17. En fait, une semaine avant ce colloque, la petite-fille de Toumanian remit en don un journal de quatre pages au Musée du Génocide Arménien d’Arménie, rédigé par un membre de ces expéditions.

Asbed Kotchikian : « L’Eglise arménienne d’Alep et ses archives. »

Il y a cinq ans, A. Kotchikian, professeur d’études globales à l’Université Bentley (Waltham, Massachusetts) et éditeur de The Armenian Review, eut accès pour la première fois aux archives d’Alep, grâce à un lien familial au sein de la prélature arménienne.

La communauté arménienne d’Alep remonte au 15ème siècle. Au 17ème siècle, elle possédait son église, puis devint une prélature, longtemps siège estival du catholicos de Cilicie.

Composante-clé de l’existence de documents dans les archives d’Alep, la Prélature elle-même, où les déportés arméniens demandaient de l’aide, une fois parvenus à Alep. Ces réfugiés, dont la plupart venaient de Tigranabert [Diyarbakir], les autres provenant de Marash et d’autres régions, apportèrent avec eux des manuscrits et des documents. Mais la plupart des documents datant de 1915-16 ne se trouvent plus ici.

En 1916, deux officiels ottomans se rendirent à Deir-es-Zor et Raqqa afin d’effectuer un recensement des réfugiés, et vinrent consulter ces archives. A leur retour, une équipe fut envoyée pour rassembler cette collection d’archives et les ramener à Istanbul. A l’époque, le prélat en fonctions non officiel était le Père Boghikian, lequel parvint à dissimuler une partie des documents et à s’échapper avec quelques autres. Plusieurs années ensuite, ses descendants affirmèrent être en possession de ces documents préservés. Malgré plusieurs recherches, ces descendants ne purent cependant être localisés.

Aujourd’hui, ces archives contiennent des documents et des correspondances émanant des camps de réfugiés. Chaque camp était basé à partir d’une région (Aïntab, Ourfa, Gurun). Les réfugiés soumettaient à la Prélature leurs problèmes quotidiens : vol, adultère, perte de membres de leur famille, et de nombreux autres griefs.

Quoi qu’il en soit, accéder aux archives d’Alep est malaisé. La collaboration des personnels en charge de ces archives n’est pas automatique ; et comme les matériaux découverts dans ces archives sont en grande partie inexplorés, la tendance est de les protéger, de peur de les voir tomber entre de mauvaises mains.

Khatchig Mouradian : « Les débuts de la couverture du génocide par la presse arménienne, 1915-1935. »

Doctorant en études sur la Shoah et le génocide à l’Université Clark, et éditeur de The Armenian Weekly, K. Mouradian évoqua la couverture du génocide par la presse entre 1915 et 1935.

L’A. s’intéressa à deux journaux arméniens, l’un publié en Bulgarie et l’autre à Boston. Le journal Hayastan commença à paraître le 10 mars 1915 en Bulgarie – publiant deux numéros par semaine – et s’arrêta en septembre de la même année. Il s’agit d’une source importante, du fait principalement de sa proximité avec l’empire ottoman. Ce journal comptait des journalistes de terrain dans des régions comme Moush et Van, parvenant à collecter une grande masse d’informations. Le journal Hairenik de Boston, créé en 1896 et qui est le plus ancien périodique arménien en activité, publia une édition spéciale sur le soulèvement arménien à Musa Dagh, dès le premier anniversaire de celui-ci. Un rapport préparé par la délégation de la FRA au Caire, contenant d’autres détails sur les soulèvements et qui recense les noms des participants, fut aussi publié dans ce journal.

De même, un des numéros d’Hayastan publia un rapport exhaustif, région par région et village par village, comprenant les noms et le nombre des victimes et des convertis, dont le chiffre atteint 835 000.

Les rapports et les éditoriaux du journal Hairenik laissent entendre que l’évolution vers le génocide fut graduelle, et que les Arméniens n’en réalisèrent pas l’échelle dans les premiers mois de 1915. Lors des derniers mois de cette même année, plusieurs écrivains doutent encore qu’il s’agisse, en fait, d’une campagne d’extermination raciale. Par exemple, un éditorial exprime le refus par l’éditeur de croire que Krikor Zohrab soit mort ou que son peuple ait été systématiquement détruit.

Session III : Sources et archives ottomanes / turques.

Ayhan Aktar : « Les archives ottomanes en question : dans quelle mesure la bureaucratie ottomane fut-elle efficace en 1915-17 ? »

A. Aktar enseigne la sociologie à l’Université Bilgi d’Istanbul. Il a publié plusieurs ouvrages et articles sur les relations entre l’Etat et les minorités non musulmanes dans la Turquie moderne. Il fut l’un des organisateurs du colloque intitulé « Les Arméniens ottomans durant le déclin de l’empire : questions de démocratie et de responsabilité scientifique », qui s’est tenu à Istanbul en septembre 2005. Ses recherches couvrent le nationalisme, la diplomatie d’échange de populations entre la Grèce et la Turquie, la purification et l’homogénéisation ethniques en Turquie et au Moyen-Orient.

L’A. brossa un tableau des événements entre 1908 et 1917 à travers des documents qu’il a découvert dans les archives ottomanes. De juillet 1908 à 1915, toute la bureaucratie publique ottomane fut réformée. En 1908, une nouvelle Constitution fut rédigée et, en l’espace de 30 à 35 jours, quasiment tous les officiels hamidiens de haut rang furent limogés ou périrent. En avril 1909, une insurrection armée eut lieu à Istanbul, lorsque l’Armée de libération arriva de Salonique. Un mois plus tard, un projet de réorganisation de la bureaucratie publique fut soumis et débattu au Parlement, acquérant force de loi en juillet suivant. En juillet 1908, des officiels de l’armée reçurent l’ordre de prêter un nouveau serment proclamant leur fidélité au Comité Union et Progrès (CUP) ; ledit serment s’achevant par ces mots : « Je soutiendrai le CUP ; et je tuerai de mes propres mains quiconque se risquera à conspirer contre le CUP ; j’honorerai de ma loyauté et de mon dévouement total notre Padishah bien aimé, qui nous accorde cette faveur, ainsi que ma religion, ma nation et ma patrie ; je le garantis sur mon mérite et mon honneur, en apposant ma main sur le glorieux Coran ; au nom d’Allah, je le jure. » Le CUP exigea ainsi une obéissance totale de tous, ce qui créa un état de terreur. Selon un rapport de l’ambassadeur britannique, daté de décembre 1909, 27 000 officiels furent rayés des cadres.

Puis survinrent les guerres balkaniques. A nouveau des officiels hamidiens sont limogés. En 1912, Talaat Pacha est nommé au ministère de l’Intérieur. En 1913, après la première guerre balkanique, une loi spéciale est votée concernant l’installation des immigrés. Les profils démographiques de toutes les provinces furent compilés, à l’instigation de Talaat et des Unionistes. Leur objectif étant que les minorités ne dépassent pas 10 % de la population de chaque province. Si bien que, si une province se trouvait compter 20 % de minorités, 10 % devaient être relogés ailleurs.

Le directeur général Shukru Bey, ministre des Affaires intérieures, fut le premier directeur chargé de mettre en œuvre ce nouvel objectif, tandis qu’étaient créés les Départements des Tribus nomades, des Déportations, de la Documentation et de la Communication, des Statistiques et des Affaires personnelles, avec des délégations dans différentes régions.

De récentes publications montrent que d’importantes sommes d’argent furent consacrées à ces efforts initiaux : 15 millions de kurus [piastres] furent dépensés en 1916-17, dont 10 pour l’installation des immigrés et 5 pour d’autres dépenses. Mais, rapidement, ce budget fut augmenté, pour atteindre, en l’espace de huit mois, la somme de 210 millions de kurus.

Outre la déportation des Arméniens, d’autres activités étaient supervisées par ces départements. Les archives montrent que 750 000 Turcs musulmans émigrèrent des provinces orientales vers celles de l’ouest, bien que leur véritable nombre avoisinait 1,5 million.

L’augmentation du budget était aussi liée à l’inflation. Un proverbe turc, cité par l’A., dit : « Quand le gouvernement change, le bon vieux bordel reste le même, mais ce sont les prostituées qui changent ! »

Ces archives contiennent aussi des documents qui montrent que des officiers de l’armée reçurent des pots de vin de la part des déportés arméniens. Certains procès liés à ces cas de corruption sont attestés.

Les archives montrent aussi comment le CUP et les organisations locales du CUP devinrent une extension de l’Etat, notant aussi l’augmentation des adhésions au CUP.

Nazan Maksudyan : « Les documents sur les massacres d’Adana en 1909 : étude comparative des Basbakanlik Osmanli Arsivi et des Archives Diplomatiques françaises à Nantes. »

En janvier 2008, à l’Université Sabanci, N. Maksudyan a soutenu sa thèse de doctorat d’histoire intitulée Entendre les sans voix, voir les invisibles : les orphelins et les enfants indigents comme acteurs de l’histoire sociale, économique et politique dans l’empire ottoman au 19ème siècle. Elle a ensuite enseigné l’histoire sociale ottomane et européenne, ainsi que l’histoire de l’enfance aux Universités Bodazici et Sabanci. Elle est actuellement post-doctorante dans le cadre du programme Europe au Moyen-Orient / Moyen-Orient en Europe, au Wissenschaftskolleg de Berlin.

L’étude de N. Maksudyan concernait à l’origine les conséquences des massacres d’Adana, s’intéressant aux orphelins et aux orphelinats de Djemal Pacha et des missionnaires. Sa communication s’inspira des archives ottomanes et des archives diplomatiques françaises concernant les événements survenus lors des massacres d’Adana.

Les documents d’archive ottomans présentent les différentes approches gouvernementales quant à ces événements. La première position du gouvernement ottoman fut de prétendre que ces événements constituaient une affaire mineure de forces réactionnaires. Sa « vision à courte vue, sinon sa négligence ou son déni […] et sa rapidité initiale à mener des enquêtes et aussi à poursuivre en justice » apparaît dans ces documents. Néanmoins, de nettes critiques et plaintes furent élevées tant par les autorités européennes que par les autorités religieuses et civiles arméniennes. Le gouvernement unioniste changea finalement de position et « assuma la responsabilité de l’émergence et de la propagation des massacres ». Les plaintes continuelles du Patriarcat arménien, des reportages dans la presse arménienne et européenne, ainsi que le rapport rendu public d’Hagop Babikian, furent de fait efficaces. Si bien que, fin juin ou en juillet, l’attitude du gouvernement changea, se montrant alors désireux d’accuser et de poursuivre les officiels locaux. Les archives reflètent ce changement d’attitude. Des documents initiaux sur les massacres, datant d’avril, mai et juin [1909], ne renseignent guère sur la nature des événements. Toutefois, comme le régime autorisait certaines critiques, ce type de documentation est accessible et transparaît dans des fragments « manquants » ou concernant des massacres qui furent négligés. Dès le début de l’été, deux discours différents se firent entendre. Le second discours par le gouvernement déclara qu’un crime fut commis par les musulmans contre les Arméniens.

Les terminologies concernant les événements dans ces documents d’archive sont imprécises. Les massacres sont présentés à plusieurs reprises comme des « événements » et des « troubles », tout en étant souvent qualifiés de « regrettables ». S’agissant des massacres d’Adana en 1909, le maître-mot est « trouble » [ihtishash], l’usage du terme apparaissant début mai. Néanmoins, la correspondance officielle durant l’été 1909 se réfère ouvertement aux « massacres » d’Arméniens à Adana.

Autre thème présent dans ces documents, le calme dans la région et la propagation des massacres. Bien que le gouvernement prétende que la zone soit calme après cet événement, la violence continua de sévir en réalité, quoique sur une échelle moins grande, autour d’Adana. Des rapports lui parvinrent d’Ourfa, d’Arabkir, de Van, de Diyarbakir et d’autres endroits, notant les violences exercées contre les Arméniens. Des forces militaires furent envoyées dans la plupart de ces localités afin de sécuriser la région.

Il existe deux types différents de documents – les uns affirmant que la paix et la sécurité sont établies, les autres soutenant que le gouvernement constitutionnel est incapable de gérer les événements de façon organisée.

Les Ottomans se préoccupaient grandement de leur image auprès des gouvernements européens. Il suivaient de près la presse européenne, réfutant la thèse selon laquelle le gouvernement avait agi de manière irresponsable et négligente. Certains articles dans des magazines étrangers étaient accompagnés de photographies de ces atrocités. Durant les premiers mois, l’attitude du gouvernement fut défensive, puis, en juillet, celui-ci reconnut sa responsabilité pour sa négligence ou sa participation aux événements. Peu de temps après les massacres, et afin de conforter leur image, les provinces signèrent des pactes de non agression.

Autre fait que nous révèlent les archives, la puissance relative de la société civile et la liberté de la presse. Au lendemain des massacres d’Adana, la liberté des autorités religieuses, des notables locaux et des membres non musulmans du Parlement fut manifeste. Mais l’opinion se montra très critique, en particulier fin mai et début juin. Même le Patriarcat arménien, qui avait créé sa propre commission d’enquête, critiqua ouvertement la position du gouvernement, accusant de négligence plusieurs de ses officiels. Son rapport fut rendu public à la mi-juin et ses résultats publiés dans plusieurs journaux. Des chefs religieux communautaires – catholiques, grecs, protestants, assyriens et chaldéens – adressèrent depuis Adana des plaintes et des pétitions à Istanbul, tandis que des autorités civiles et des notables d’Adana écrivirent de même à la capitale. Parallèlement, la presse arménienne d’Istanbul publia des articles très critiques. Même les journaux pro-gouvernementaux se sentirent suffisamment à l’aise pour traduire des critiques apparues dans des journaux européens. Ce qui montre la relative liberté de la presse durant les premières années du régime unioniste ; il y eut toutefois une limite à cette ouverture et, en juillet, se produisirent plusieurs cas de censure, la fermeture de journaux, etc.

Les massacres d’Adana conduisirent à une réorganisation administrative au sein du gouvernement, en particulier dans les domaines de la sécurité, du pouvoir exécutif et législatif. Le gouvernement oeuvra pour un nouvel appareil juridique (exemple de la province de Roumanie), visant à accroître la transparence et instituer une bureaucratie de droit civil afin de réparer le coup porté à sa réputation par les massacres d’Adana.

Les Archives diplomatiques françaises ne contiennent pas de matériaux neufs pour les chercheurs. Comme le vice-consul français ne se trouvait pas à Adana, l’information rassemblée ici provient d’autres sources, rapports et articles de presse, que l’on trouve aussi ailleurs. Mais leur richesse réside dans leur paternité. « Tandis que les archives ottomanes trahissent le langage plus froid de l’Etat et de la bureaucratie, le consul de France assume une position plus interprétative et commente les événements de son point de vue, qui peut être inspirant à certains égards. », expliqua N. Maksudyan. Ces archives contiennent aussi des copies originales de nombreux documents produits dans la province, comme des lettres de plaintes, rédigées par les Patriarches ou les prélats, des cartes d’invitation envoyées par Djemal Pacha aux comités pour la réconciliation, ainsi que des courriers de témoignages écrits par des Français résidant dans ces agglomérations.

Seda Altug : « Le génocide arménien dans les sources syriennes. »

S. Altug a étudié les sciences économiques à l’Université Bogazici, où elle a obtenu un mastère d’histoire. Elle est actuellement doctorante d’études orientales à l’Université d’Utrecht. Ses domaines de recherche concernent les rapports Etat-société et inter-communautaires dans la Syrie française, ainsi que la frontière et la politique mémorielle dans la Syrie contemporaine.

Les recherches d’Altug couvrent la période du mandat français – des années 1920 au début des années 1940 – et explorent ce que les sources arabes syriennes révèlent des suites du génocide arménien. Ce pays ayant été la destination prévue des déportations et le refuge initial des survivants, l’on peut supposer que les diverses archives syriennes possèdent un grand nombre d’informations sur le génocide arménien.

Sur une estimation de 240 000 survivants arméniens, 70 000 se cachèrent dans ou autour d’Alep, tandis que 5 000 autres se cachèrent près de Mossoul, jusqu’aux retrait des Ottomans en 1918. La plupart espéraient encore revenir dans leurs foyers à l’époque de l’armistice de Moudros, signé le 30 octobre 1918. Entre 120 000 et 150 000 revinrent en Cilicie, mais furent rapidement évacués par les Français fin 1921. Un second exode en masse d’Arméniens – environ 80 000 survivants originaires de Cilicie – eut lieu en 1921 en direction de la Syrie et du Liban. Le dernier groupe de survivants arméniens – quelque 10 000 personnes originaires de Diyarbakir, Bitlis, Mardin, Sirnak et Cizre – atteignirent la Djazira française entre 1929 et 1930.

Comme les archives ottomanes syriennes ne se trouvent plus en Syrie, les archives explorées par S. Altug se situent dans les lieux suivants : la bibliothèque Violette Djebedjian d’Alep ; la collection Gulbenkian ; les archives de l’UGAB d’Alep ; et celles du Cercle de la Jeunesse Catholique d’Alep, fermées depuis plusieurs années.

La bibliothèque Djebedjian constitue une collection unique. Elle fut lancée en 1971 sous l’égide de Robert Jebejian et contient des documents – rapports, cartes, photos et une collection de journaux – remontant à 1919. En outre, elle héberge des archives semi-secrètes, auxquelles l’A. n’a pas eu accès. Depuis 1990, ces documents ont été publiés en plusieurs volumes intitulés Keghart [Hallebarde]. Y figurent aussi des récits de témoins oculaires de la part de nationalistes arabes syriens, ainsi que les travaux des historiens d’Alep.

L’UGAB a rassemblé des articles de journaux, datant de l’époque du génocide. La presse syrienne constitue une source sous-explorée, nota l’A., qui la divise en deux catégories : la presse syrienne d’avant 1920, et celle de l’après 1920.

La presse syrienne d’avant 1920 comprend des informations incroyablement détaillées sur le dénuement et la pauvreté des déportés, ainsi que de nombreux interviews. Par exemple, le journal Al-Takkaddum [Le Progrès] présente des rapports détaillés sur les massacres. En général, les éditoriaux évoquent un processus de turcification, présentant les Arabes et les Arméniens comme les victimes de celui-ci. Ils décrivent la famine dans les nations arabes et les meurtres d’intellectuels arabes.

La presse syrienne de l’après 1920 se caractérise par un changement de discours. Suite à l’imposition du régime français en Syrie, au lieu de présenter une victimisation conjointe des Arméniens et des Arabes dans la presse syrienne, les Arméniens deviennent les boucs émissaires des problèmes de l’époque, comme la pauvreté, le chômage, les maladies et le déclin moral. Ils sont qualifiés de parasites contaminant la société syrienne. Les Syriens redoutaient que les Arméniens ne visent à établir leur nouvelle patrie sur leurs terres, établissant des parallèles entre les Arméniens et le mouvement sioniste. Finalement, des partis nationalistes arméniens, à savoir les partis Hentchak, Dachnak et Ramgavar, publièrent des déclarations assurant l’opinion que les Arméniens n’étaient que de passage, des victimes, et qu’ils n’avaient aucun intérêt ou quelque revendication politique concernant le pays. Après 1930, le discours précédent disparut.

Ugur Ungor : « Des cadavres dans le placard ? Notes sur le génocide arménien dans les archives turques de la période républicaine. »

U. Ungor a étudié la sociologie et l’histoire aux universités de Groningue, Utrecht, Toronto et Amsterdam. Il a achevé sa thèse de doctorat au département d’histoire de l’Université d’Amsterdam. Il est actuellement post-doctorant au Center for War Studies à l’University College de Dublin.

U. Ungor releva trois aspects du génocide arménien qui importent durant la période républicaine : les survivants, les responsables et la censure.

L’A. répartit les survivants en convertis et non convertis. Avant 1915, les Arméniens étaient considérés comme potentiellement turquifiables. Les archives montrent qu’un essentialisme grandissant se manifestait à l’égard des Arméniens. Les convertis n’inspiraient plus totalement confiance – « et la turquifiabilité diminua. » L’attitude envers les Arméniens devint « essentialisée » et « racialisée ». Les Arméniens furent « considérés comme immuables et invariables dans leur déloyauté supposée à l’égard de l’Etat. » L’A. évoqua l’ouvrage récent de Fethiye Cetin, Le Livre de ma grand-mère ; la grand-mère de Cetin était une Arménienne convertie, obligée de taire son identité. De nombreux autres Arméniens connurent un sort similaire, ce qui laisse entendre une continuité.

Second thème présent dans les archives républicaines, les responsables. Les archives montrent comment les assassins se mêlèrent ensuite à la société, devenant médecins, imams, enseignants, maires et artisans. Les responsables reçurent à titre de compensation particulière des biens arméniens. Les noms des précédents propriétaires se trouvent dans ces archives. Il est important de noter que certains responsables, comme Shukru Bey, qui furent en charge du génocide arménien, mirent en œuvre des stratégies similaires à l’égard des Kurdes dans les années 1920 et 1930, si ce n’est à l’aide d’une idéologie plus appuyée. Ces responsables doivent être étudiés comme des seigneurs du crime organisé, nota U. Ungor : « Je pense que nous ne savons quasiment rien des responsables ordinaires et de leurs biographies. On en sait beaucoup plus dans d’autres cas de génocide. Malheureusement, j’estime que nous sommes à la traîne. » L’A. a toutefois identifié quelques-unes des familles impliquées dans les massacres de masse, relevant que la rivalité entre ces familles accrut l’intensité du génocide : « A partir du moment où Talaat Pacha crée ces différentiels de pouvoir et affirme tout bonnement que les Arméniens sont à l’encan, ces familles se disent que, si elles ne les dépouillent pas et ne les tuent pas, quelqu’un d’autre viendra s’emparer de leurs biens. » Ces rivalités familiales, ajouta-t-il, existaient avant le génocide et perdurèrent ensuite.

Troisième thème omniprésent dans les archives républicaines, la censure. « Je ne pense pas qu’il existe une monographie solide sur le processus de développement du déni entre 1915 et 2010 […] Il y a la construction d’un univers ou d’une société du déni. », expliqua l’A. Les archives montrent que certains ouvrages concernant le génocide arménien furent expressément interdits d’entrée dans le pays, comme celui de Garabed Gabikian, de même qu’après 1917, les périodiques Hairenik et The Armenian Weekly. Figurent aussi dans ces archives les ordres de confisquer et de détruire certains livres.

Nous devons en savoir plus sur les assassins pour comprendre pleinement la cruauté et la violence sexuelle, nota U. Ungor. Il existe néanmoins quelques sources sur les responsables, dont des interviews avec des soldats turcs impliqués dans le massacre des Kurdes des années 1920 aux années 1930, qui laissent apercevoir le point de vue des exécutants. L’histoire orale, à travers les récits individuels dans les villages isolés de Syrie et de l’est de la Turquie, est un moyen utile de compléter l’étude du génocide par le détail ethnographique. Il nous faut mieux comprendre la relation entre massacre de masse et spoliation, conclut-il.

Oktay Ozel : « Les archives de l’ATASE [Service de Surveillance de l’Etat-Major]. »

Les archives de l’ATASE sont des archives semi-ouvertes, ou des « archives apparemment ouvertes ». Le fonds concernant la Première Guerre mondiale comprend des informations sur les déportations d’Arméniens. Un des étudiants d’Ozel a mené une recherche sur le Teshkilati Mahsusa [Organisation Spéciale], qu’il a partagée avec Ozel, lequel l’a à son tour partagée avec l’assistance. Ces archives contiennent de nombreux documents manquants, importants au regard des études sur le génocide arménien. Les documents saisis au sein des archives de la Prélature arménienne, qu’évoquait Asbed Kotchikian, se trouvent probablement dans les archives de l’ATASE, selon l’A. Ces archives contiennent aussi des correspondances entre l’état-major de l’armée à Istanbul et les commandants militaires et administrateurs civils dans les provinces. Les documents sont classés dans des catégories plus vastes et, lorsqu’ils demandent une autorisation, les chercheurs doivent procurer aux archivistes des mots-clé afin de localiser certains documents ; l’intégralité de chaque dossier demeurant inaccessible.

L’étudiant d’Ozel découvrit des informations sur les opérations du Teshkilati Mahsusa durant la Première Guerre mondiale. Il découvrit que l’appellation Tashkilat al Makhsousa changea quelque peu, à partir du Service des Affaires Orientales. Le Tashkilat al Makhsousa fut l’organisation centrale où certaines personnalités de l’époque étaient employées en tant qu’experts linguistiques ; parmi eux figura Mehmet Fuat Koprulu, le fondateur de l’historiographie moderne en Turquie. Concernant les sections locales du Tashkilat al Makhsousa, les chercheurs peuvent obtenir certains matériaux, les archivistes étant plus sélectifs au regard des personnes pouvant y accéder. Certains dossiers concernent les milices locales, éclairant leurs domaines et leurs lieux d’activité, et il est probable, ajouta O. Ozel, qu’une fois cette recherche achevée, l’on pourra dresser une carte des activités de ces milices dans les différentes régions. L’A. releva qu’il existe des registres sur les déportations et les déportés au niveau local ; mais, à ce jour, ces dossiers demeurent inaccessibles.

Taner Akçam : « Remarques sur les documents du 2ème Département de la Sécurité générale, au ministère ottoman de l’Intérieur. »

Le ministère de l’Intérieur comportait deux secteurs importants. L’un d’eux est le Service du Chiffre, à partir duquel les télégrammes chiffrés étaient envoyés dans les provinces. Ces télégrammes étaient toujours étiquetés « Confidentiel et à titre personnel […] » et posent des questions spécifiques, expliqua l’A. Or les chercheurs ignorent l’endroit où les réponses à ces questions sont conservées. T. Akçam n’a retrouvé qu’une de ces réponses. Un télégramme, daté fin septembre 1915, demande si des journaux ou magazines arméniens sont publiés dans les provinces. 32 télégrammes différents furent envoyés en réponse à cette question, chacun disant simplement « non ».

D’autres questions demandent des détails, comme : combien d’Arméniens ont-ils été déportés ? Combien en reste-t-il ? Combien proviennent-ils d’autres villes ? Combien sont-ils protestants ? Combien d’Arméniens sont-ils catholiques ? Combien d’Arméniens sont-ils grégoriens ?

Nous savons que les réponses à ces questions existent, nota T. Akçam, car certaines des réponses à ces télégrammes sont mentionnées dans les mémoires de Talaat Pacha publiés par Murat Bardakci.

Il existe une « question de disproportion » dans les archives ottomanes, précisa-t-il. Par exemple, il y a tout un dossier sur un jeune garçon qui écrivit une lettre d’amour, en arménien, à une jeune fille. Or cette lettre contient une phrase critique à l’égard du gouvernement turc ottoman. « Nous avons dans un dossier les enquêtes conduites sur ce pauvre garçon, précisa l’A., ainsi que sur la jeune fille censée recevoir cette lettre, avec des détails sur leur relation. La police demande à la jeune fille : « Est-ce qu’il t’a embrassée ? Est-ce qu’il t’a embrassée ? » Réponse : « Non, s’il vous plaît, ne dites rien à ma mère, elle ne sait rien sur nous ! » Tous ces détails […], rien que dans ce dossier ! » Mais il n’y a pas un seul document concernant la manière dont les déportations commencèrent.

Session IV : Autres sources et archives (allemandes, russes, etc) (modérateur : Thomas Kuehne).

Peter Holquist : « Traces du génocide arménien dans les collections en russe de l’ancien empire russe et de l’Union Soviétique. »

P. Holquist est professeur d’histoire à l’Université de Pennsylvanie. Sa communication porta sur les archives russes et soviétiques. Ce qui suit est un bref résumé de son exposé.

Plus de la moitié des matériaux historiques de l’armée russe concernent la Première Guerre mondiale. Secteur majeur de ces archives, celles du gouvernorat général militaire pour les zones de l’empire ottoman qui furent occupées par les Russes de 1915 à 1918. Ces documents décrivent de façon frappante les massacres de l’après 1915. Y figurent des interrogatoires de prisonniers de guerre turcs et des enquêtes sur les massacres de 1915. Les archives des Affaires Etrangères constituent une autre source importante, car c’est ce ministère qui transmit sa note de 1915 sur le génocide aux Alliés, et qui abrite les documents utilisés à l’appui de cette note, ainsi que les informations que les Russes recevaient, concernant les massacres.

Seconde collection par leur importance, les archives nationales de Géorgie à Tbilissi. Leur nombreuse collection comprend des informations sur les communautés de réfugiés, en particulier arméniennes, mais aussi kurdes et assyriennes.

Les archives russes contiennent des traces de rapports, des témoignages oraux de survivants et des photographies. Révélant ce que les Alliés savaient à cette époque et ce qu’ils firent à ce sujet, ainsi que la dynamique globale en jeu.

Hans-Lukas Kieser : « Les sources missionnaires sur les Arméniens ottomans dans les années 1910. »

H.-L. Kieser est chercheur en histoire ottomane et turque, habilité à diriger des recherches [Privatdozent] à l’Université de Zurich.

En termes de proximité humaine, les sources missionnaires confèrent une autre perspective sur les événements avant et pendant le génocide, ce qui, selon l’A., font d’elles les secondes sources en importance, après les sources arméniennes. Les missionnaires furent solidaires des victimes et leurs récits peuvent être présentés comme enracinés dans une observation active du terrain, accompagnés en général d’une longue expérience dans la région et comprenant un large réseau.

Le nombre de ces sources est énorme. Pour chaque région et chaque ville, il est possible de trouver des sources missionnaires, expliqua H.-L. Kieser, relevant de missions protestantes sous diverses appellations et de missions catholiques. Il s’agit d’archives d’organisations non gouvernementales, qui sont donc d’ordre professionnel. Il existe des sources de ce type à Harvard, Stanford et dans bien d’autres endroits.

L’A. s’intéressa surtout aux sources protestantes et à quelques sources catholiques. Toutefois, de nombreuses missionnaires catholiques furent expulsées, du fait que beaucoup étaient françaises. Figurent aussi des sources suisses et autres, mais en termes de volume, les principales sont les sources missionnaires américaines.

Wolfgang Gust : « Les documents du ministère allemand des Affaires Etrangères et le génocide arménien. »

W. Gust est un ancien journaliste de magazine d’actualité allemand, qui consacre sa retraite à mener des recherches sur le génocide arménien dans les archives allemandes. Il avait 50 ans lorsqu’il entendit pour la première fois parler du génocide arménien, après avoir édité un journal vingt ans durant.

Les archives allemandes possèdent de nombreux documents manuscrits. Comme ils sont écrits dans un dialecte germanique, très peu de gens se sont néanmoins risqués à les lire. L’A. expliqua qu’une fois, il lui fallut plusieurs semaines pour découvrir le sens d’un seul mot. Il a découvert des documents sur les Arméniens dans les services allemands ; voilà pourquoi les Allemands tentèrent de sauver ces Arméniens, mais ils n’y parvinrent que dans quelques cas.

De nombreux documents sont en cours de numérisation et sont publiés sur le site www.armenocide.com, un site internet créé par W. Gust et son épouse. Ils sont actuellement les seuls à explorer ces archives concernant des documents liés au cas arménien.

Margaret Anderson : « Ernst Jackh : portrait d’un facilitateur. »

M. Anderson est professeur d’histoire à l’Université de Californie de Berkeley. Les documents autrefois détenus par Ernst Jackh, un escroc, ne valent pas la peine que l’on s’y intéresse, nota l’A. Ancien journaliste, Jackh s’affaira à rencontrer des gens célèbres et à faire sa promotion, se présentant lui-même comme un acteur de la paix dans le monde. L’exposé de M. Anderson fut l’un des plus humoristiques de cette journée, contenant cet avertissement : « N’ayez crainte de Jackh ! »

Matthias Bjørnlund : « Que nous apprennent les archives danoises, suédoises et norvégiennes sur la période génocidaire et ses suites ? »

M. Bjørnlund est un historien danois et chercheur indépendant, spécialisé sur le génocide arménien et les questions qui y sont liées, documentés en particulier dans les sources d’archives danoises. Il travaille actuellement sur un ouvrage consacré au Danemark et à la « Question arménienne » de 1900 à 1940.

Les archives scandinaves, expliqua-t-il, contiennent des documents et des interprétations juridiques, des articles de journaux, des pamphlets, ainsi que de nombreux documents sur les massacres hamidiens et ceux d’Adana en 1909.

Figurent aussi des photographies, dont beaucoup peuvent être consultées en ligne.

Les archives nationales danoises contiennent des cartons de photographies, dont beaucoup sont sans étiquette et donc hors contexte. S’y trouvent aussi des documents d’humanitaires, allant des massacres d’Abd ul-Hamid II à la période bien au-delà du génocide. Il y a aussi la collection Karen Yeppe. L’on y trouve en outre une centaine de témoignages de survivants.

De nombreux matériaux figurent aussi dans les archives scandinaves, releva l’A. Même des documents de ce période, qui ne mentionnent pas le génocide arménien, parlent d’un « projet kémaliste » ou d’un « projet turc ».

Samedi 10 avril 2010

Session V : Ce qu’il faut faire (modérateur : Taner Akçam)

Eric Weitz : « Le contexte historique du génocide arménien. »

E. Weitz enseigne l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe moderne à l’Université du Minnesota, où il est titulaire de la chaire Charlotte Ohanessian au College of Liberal Arts. Ces dernières années, son travail s’est élargi à l’histoire de la politique génocidaire, des crimes contre l’humanité et des droits de l’homme dans le monde. Il a publié plusieurs ouvrages sur ces sujets.

E. Weitz réitéra certains points abordés précédemment, à savoir la nécessité d’études locales et d’études plus approfondies sur le processus de prise de décision au sein du Comité Union et Progrès (CUP). Il nota que la recherche dans cette direction s’est déjà développée depuis 15 ou 20 ans. L’A. se fixa comme objectif de situer le génocide arménien à la fois dans un contexte plus large – avant, pendant et après le génocide – et dans un contexte spécifique – de construction d’une nation et d’un Etat, de politique démographique et de l’époque moderne.

L’exposé de Weitz s’intéressa à la politique impériale de l’Allemagne au sud-est de l’Europe et dans l’empire ottoman. Remarquant que le premier génocide du 20ème siècle fut, en fait, commis contre les Hereros et les Namas par l’armée allemande au Sud-Ouest Africain ; et que, lors du génocide arménien, les élites allemandes jouèrent un rôle complaisant, soutenant largement les efforts des Jeunes-Turcs pour anéantir la population arménienne. « L’Allemagne, au moins dès 1897 et plus probablement auparavant, définit l’empire ottoman comme le lieu prééminent de l’influence impériale allemande. Tel fut l’objectif de l’Allemagne, l’empire ottoman étant plus important à cet égard que la demi-douzaine de colonies explicites que l’Allemagne avait établies outre-mer, du milieu des années 1880 jusqu’en 1919, date à laquelle elle perdit ses colonies, expliqua E. Weitz. Les élites allemandes virent dans l’empire ottoman une zone où elles pensaient pouvoir étendre leur influence économique. Pensant ainsi pouvoir concurrencer les grandes puissances européennes. Ce pays devait être le premier site de l’expansion allemande à l’étranger dans l’esprit de ceux qui comptaient : le Kaiser, le cabinet militaire, le ministère des Affaires étrangères et de nombreux intellectuels qui leur étaient liés. A leurs yeux, le second objectif, après leurs objectifs impériaux plus vastes, était de garantir la stabilité de l’empire ottoman, dont ils redoutaient la décomposition via des conflits ethniques et nationaux. Ce qui signifie que les élites allemandes, en gros, abandonnèrent leurs frères chrétiens. » L’A. releva ensuite que les diplomates allemands se plaignaient constamment des Arméniens, les qualifiant de « Juifs de l’Orient », allant jusqu’à dire que « les Arméniens et les Grecs font aux paysans turcs ce que les Juifs font en Europe – ce sont des prêteurs d’argent, des exploiteurs, toutes ces sortes de choses. »

Aram Arkun : « Les sources premières en langue arménienne publiées sur le génocide : étude préliminaire. »

Historien indépendant de l’histoire arménienne moderne, A. Arkun a exercé en tant que directeur-adjoint et co-directeur du Centre d’Information Krikor et Clara Zohrab de l’Eglise arménienne, éditeur-adjoint du magazine trimestriel Ararat, tout en enseignant dans plusieurs universités.

Le propos originel d’Arkun concernait les sources arméniennes imprimées et publiées sur le génocide arménien. Très récemment encore, dit-il, peu de grandes bibliographies existaient sur les sources arméniennes, et celles qui existent ne sont guère connues. Ces bibliographies catégorisent sous la rubrique « Question arménienne », allant de 1878 à nos jours. L’A. précisa qu’il existe au moins un millier de travaux environ concernant le thème du génocide, dont beaucoup n’ont pas été suffisamment utilisés. Ces travaux ont été publiés dans plusieurs lieux géographiques ; certains sont des ouvrages rares, d’autres des témoignages et des articles publiés dans des périodiques à l’époque du génocide. Des journaux et mémoires inédits, ajouta-t-il, existent encore probablement aux mains de particuliers et paraîtront peut-être un jour. Une des premières œuvres qui tenta de formuler le génocide arménien en tant qu’événement et d’en élaborer une compréhension narrative, fut publiée après le génocide par un homme du nom de Sebouh Agouni, qui travailla aussi pour le journal Jamanak [Le Temps]. Agouni, précisa l’A., fut l’un des intellectuels arrêtés et déportés lors du génocide et son ouvrage institua un « modèle » ; l’œuvre volumineuse de Raymond Kevorkian en est, dans un certain sens, une continuation. Agouni étudie la situation dans les diverses provinces arméniennes, recourant à tous les observateurs occidentaux et aux sources étrangères qui étaient disponibles à cette époque, y compris quelques sources ottomanes, les archives du Patriarcat arménien et des récits individuels.

Après la Seconde Guerre mondiale, il y eut une autre période de réévaluation de la recherche sur le génocide arménien, nota A. Arkun, lorsque « les intellectuels arméniens ressentirent que cette époque avait disparu et que tout était comme perdu. » Ce qui entraîna un effort renouvelé. Peu après, en France, deux volumes furent publiés – des recueils de récits de survivants qui avaient été transcrits. Seul un petit nombre de ces sources ont été traduits en langues occidentales, qu’il s’agisse de mémoires, de collections de documents et même de descriptions d’ordre psychologique. L’A. souligna aussi l’importance de l’accessibilité de ces archives – un point abordé sans cesse par divers conférenciers.

Henry Theriault : « Identité sexuelle et génocide : perspectives nouvelles pour la recherche sur le génocide arménien. »

Professeur de philosophie au Worcester State College (Massachusetts), Henry Theriault a récemment publié un article intitulé « Genocide Maturation and the Challenge of Definition » [Maturation du génocide et problématique de sa définition], à paraître dans la revue Metaphilosophy (New Haven, Connecticut).

Lors de son intervention, l’A. exprima la nécessité d’étudier la violence à l’encontre des jeunes filles et des femmes dans le cadre d’une étude globale du génocide arménien. Les témoignages de survivants - qui font état d’agressions sexuelles, d’esclavage sexuel et de servage domestique -, les documents d’archives américains, ainsi que le rapport Bryce-Toynbee suggèrent tous que le viol des jeunes filles et des femmes arméniennes fut pratiqué à grande échelle, au point de se banaliser. Très peu de choses, a-t-il noté, ont été écrites concernant cet aspect du génocide, l’A. se fixant pour but de convaincre l’assistance que les recherches à venir sur le génocide arménien – pour être véritablement globales – doivent analyser cet aspect.

Certaines sources, comme le recueil de documents d’archives américains publié par Ara Sarafian, sont liées au rapport Bryce-Toynbee, et révèlent ce qui arrivait aux femmes et aux jeunes filles ; elles sont souvent euphémiques et non détaillées, mais néanmoins suffisantes. Second point concernant spécifiquement l’identité sexuelle, l’ouvrage de Donald et Lorna Miller, Survivors : An Oral History of the Armenian Genocide [Survivants : histoire orale du génocide arménien] (University of California Press, 1999), lequel consacre la moitié d’un chapitre au ciblage spécifique des femmes et des jeunes filles durant le génocide. L’article d’Eliz Sanasarian, « Gender Distinction in the Genocidal Process : A Preliminary Study of the Armenian Case » [La différence sexuelle dans le processus génocidaire : étude préliminaire du cas arménien], publié en 1989, et celui de Katharine Derderian, « Common Fate, Different Experience : Gender-Specific Aspects of the Armenian Genocide, 1915-17 » [Un destin commun, une expérience différente : aspects du génocide arménien liés à l’identité sexuelle, 1915-17], publié en 2005, abordent aussi cet aspect. Le problème avec l’article de Derderian est qu’elle prend un modèle basé sur le génocide bosniaque en l’appliquant au génocide arménien.

H. Theriault évoqua les conséquences physiques et psychologiques du viol, tant pour les victimes que pour la communauté victime. Les adolescentes recoururent parfois au suicide collectif pour éviter d’être violées lors des marches de déportation. Le viol occupe une place tout à fait centrale dans le génocide arménien, conclut l’A., et fut parfois le principal motif des responsables. L’idéologie sexiste attendit l’idéologie génocidaire pour s’exprimer.

Ronald Grigor Suny : « Que faut-il faire ? Le travail à venir sur le génocide arménien. »

R.G. Suny est Charles Tilly Collegiate Professor d’histoire sociale et politique, directeur de l’Institut Eisenberg d’Etudes historiques à l’Université du Michigan et professeur émérite de sciences politiques et d’histoire à l’Université de Chicago. Ses domaines de recherche concernent la Russie soviétique et post-soviétique, le nationalisme et les conflits ethniques au Caucase sud.

L’A. évoqua les difficultés pour organiser de tels colloques et séminaires par le passé, tel celui sur les recherches arméno-turques [Workshop on Armenian Turkish Scholarship – WATS] – qui, dit-il, valut de « virulentes accusations » aux organisateurs et aux participants. « La rumeur prétendait que ces chercheurs dissidents étaient des traîtres à la nation [tavajans] ou que « Suny est pire qu’un Turc ! » Evoquant le premier colloque WATS qui eut lieu à Chicago en mars 2000, intitulé « Les Arméniens à la fin de l’empire ottoman », l’A. rappela que certains de ses objectifs étaient de mettre en question l’idée d’une « marque déposée » de la recherche, ainsi que la tendance de certains chercheurs à maintenir et préserver « une vision orthodoxe ». Cette orthodoxie, poursuivit-il, n’abordait pas les causes du génocide, s’appliquant plutôt à prouver la réalité du génocide ; même la recherche sur le génocide arménien était alors définie par les négateurs du génocide. En outre, les Turcs étaient essentialisés par les Arméniens, au point qu’il suffisait de dire « le Turc » pour que le reste soit compris. Parallèlement, divers événements – « Zeitoun dans les années 1860 ou Sassoun, 1894, 1909, 1915, 1920 » - étaient tous interprétés comme un même et unique événement génocidaire. Voilà, rappela-t-il, ce que ce colloque tenta de dissiper.

Lorsque les chercheurs turcs et arméniens se réunirent lors de ces débats, dépassant le négationnisme, les causes du génocide commencèrent à être explorées. Les causes, dit-il, concernaient davantage l’histoire de la Turquie que celle de l’Arménie, car elles traitaient des responsables, du gouvernement et des masses. Des approches comparatistes et sociologiques furent alors explorées, et les chercheurs commencèrent à « théoriser les problèmes de motivation et d’intention », autrement dit, à se demander si le génocide arménien a pu être un « acte rationnel instrumental » ou bien s’il comporta des « aspects émotionnels affectifs ». Ils commencèrent aussi à « occuper le paysage empirique » et à questionner les idées de continuité, ainsi que les explications d’ordre national ou religieux. L’autre objectif du WATS était d’avoir des « effets dans la sphère publique » ; à cette fin, des journalistes étaient régulièrement invités à participer à ces rencontres.

Le second colloque mentionné par R.G. Suny fut celui organisé à l’Université Bilgi en 2005, en dehors du colloque WATS, mais qui impliqua plusieurs chercheurs turcs associés à ce dernier.
« Résultat, il existe maintenant une sphère publique active et, à mon avis, légitime, en Turquie autour de cette question, qui avait de la peine à exister. Lorsque nous avons invité ces premiers chercheurs à venir pour la première fois à Chicago, j’ai pensé : « Qui sont-ils ? Je ne les connais pas ! » […] Et il s’avéra qu’ils étaient tous de gauche. Ils étaient tous d’anciens marxistes et […] maoïstes pour certains. Beaucoup, comme Taner [Akçam], avaient connu la prison et tous avaient été interrogés par des agents de l’Etat. » L’A. nota l’importance de questionner la rationalité ou le caractère instrumental en tant qu’explication unique du génocide, et d’étudier plus soigneusement le rôle des émotions – ou ce qu’il nomma « la disposition affective, l’environnement émotionnel dans lequel les gens opèrent des choix, qu’ils construisent [pour] leurs amis et ennemis, afin d’expliquer la mentalité Jeune-Turc. »

L’A. conclut son intervention en déclarant que les historiens turcs et « ces sociologues renégats qui sont parmi nous » deviendront de plus en plus majoritaires dans ce domaine, évoluant vers une « historiographie dominée par les Turcs ». Ce qui, selon lui, sera un développement positif, car les Turcs connaissent à la fois la langue et la géographie et ont les ressources et l’accessibilité – ce qui signifie que « les Arméniens devront redoubler d’efforts ». Deuxièmement, ajouta-t-il, « l’étude et l’acceptation du génocide, du moins en Turquie, est une étape politique importante […] ainsi qu’une intervention politique majeure […] un projet de la gauche […] Il s’agit de déconstruire et d’interroger des formulations non questionnées […] [Tout cela] est d’ordre subversif. […] La recherche turque sur le génocide […] met profondément en question le discours accepté du nationalisme turc, le kémalisme. » Pour les Arméniens cependant, dit-il, la recherche peut constituer la confirmation d’une certaine identité arménienne, une identité de « victime », d’isolement, de celui qui est trahi par d’autres – dont les effets peuvent être un « repli sur soi » et « un cas d’exclusion nationaliste ». La recherche arménienne, conclut-il, est profondément impliquée dans la production du nationalisme arménien. L’isolement et l’exclusion constituent la norme pour la Turquie et l’Arménie, ce qui pèse sur leur recherche scientifique. La tâche prochaine est de travailler ensemble et de mettre un terme à « l’étroitesse d’esprit, au narcissisme et à la haine de soi ».

Session VI : Réflexions sur le colloque et suggestions (modérateurs : Taner Akçam et Eric Weitz).

Taner Akçam commença par dire quelques mots sur le colloque. Il nota l’importance de poursuivre le débat entamé par Richard Hovannisian et Donald Bloxham, lors de la première session, qui aborda les problèmes généraux de la recherche sur le génocide arménien et la manière de contextualiser le génocide arménien dans le cadre global de la recherche sur le génocide. Il suggéra que les chercheurs situent les problèmes concernant la recherche sur le génocide arménien dans le cadre de ceux de la recherche sur le génocide en général – la recherche sur le génocide arménien ayant souffert des mêmes problèmes que le domaine global. Il existe deux points majeurs, dit-il : l’un est le « définitionnisme », autrement dit les 48 définitions du « génocide », qui rendent impossible le fait de travailler avec ce terme et d’expliquer le processus social. « Conséquence […], au fil des ans, chaque chercheur s’est présenté avec sa propre définition […] Ce qui a créé une mauvaise méthodologie au regard des sciences sociales. », expliqua T. Akçam. Le processus dut ainsi s’adapter à la définition, et non l’inverse. Second problème, qui a affecté la recherche sur le génocide dans sa globalité, l’accent mis et la tentative de repérer la décision finale, qui, selon lui, n’est « pas du tout importante ». Une approche différente, a-t-il soutenu, nécessite une étude des « structures, modèles, continuités et ruptures dans un processus », qui sont aussi utiles pour aborder les questions de préméditation et d’intention. « Ma conclusion est qu’il faut revenir à ce bon vieux Lemkin – lorsqu’il développa véritablement ses idées [du] génocide en tant que processus à deux niveaux. L’un est le processus de destruction, l’autre celui d’assimilation. », poursuivit l’A. Aujourd’hui, les chercheurs devraient donc, et certains le font, commencer à s’intéresser à la compréhension du processus – ce qui constitue un progrès important. Autre point de discussion, ce que le nationalisme signifie du côté arménien et turc, ainsi que ce qui attend la recherche sur le génocide arménien. Un débat s’ensuivit avec l’assistance.

__________

Source : http://www.armenianweekly.com/2010/05/18/clark-conference/
Traduction : © Georges Festa – 05.2010.