lundi 10 mai 2010

Gramsci et le génocide arménien / Gramsci and the Armenian genocide

Gramsci et le génocide arménien

par Osvaldo Bayer

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Autre nouvel anniversaire d’un des crimes majeurs contre l’humanité : le génocide arménien, perpétré par la Turquie. La mort de milliers et de milliers d’enfants, de femmes et d’hommes aux mains de leurs bourreaux et de ceux qui se croyaient dépositaires de vie et de mort. Pour commémorer cela – comme nous le faisons toujours afin de maintenir la mémoire des injustices et du terrorisme d’Etat -, nous reproduirons aujourd’hui une véritable découverte, un document relatif à ce génocide, resté inédit à ce jour. Il s’agit d’un article sur ce sujet par le grand théoricien politique Antonio Gramsci, mort dans les geôles de Mussolini. Un des penseurs les plus lucides du siècle dernier. En outre, l’article contient une présentation de l’écrivain et journaliste Emilio Corbière, qui nous a quitté pour toujours il y a peu et qui est à l’origine de cette révélation. Lisons tout d’abord son présentateur, Emilio Corbière, puis l’opinion fondamentale d’Antonio Gramsci :

Antonio Gramsci et la question arménienne

par Emilio Corbière


Gramsci avait 25 ans, lorsqu’il écrivit sa condamnation du génocide arménien dans le contexte d’une Europe ébranlée par la guerre, mais ignorante de la terrible tragédie que vivaient les Arméniens, impitoyablement massacrés par les Turcs. Celui qui allait devenir l’esprit le plus éclairé du marxisme occidental, à la fois homme politique, penseur, journaliste, organisateur, démontra par sa franchise face au génocide ses solides convictions humanistes.

Benedetto Croce pouvait ainsi légitimement affirmer en 1947 à propos du martyr antifasciste que fut Gramsci : « Il conseillait, voici quelques années, aux jeunes communistes napolitains, armés d’un catéchisme philosophique écrit par Staline, de lever les yeux sur les statues qui se trouvent à Naples de Thomas d’Aquin, Giordano Bruno, Tommaso Campanella, Giambattista Vico et d’autres grands penseurs, de s’efforcer d’élever la théorie communiste, autant que possible, à cette hauteur, et de la lier à cette tradition. Mais, pour l’heure, ce n’est pas une statue de marbre que je leur signale, mais un homme que nombre d’entre eux ont connu et dont la mémoire devrait être maintenue vivante, au-delà du simple écho de son nom : Gramsci.

Gramsci appartint à cette hauteur morale. Gramsci que Croce comparait à juste titre à Thomas d’Aquin, Bruno – autre martyr – et Vico. Il importe de rappeler cette page inédite de cet homme politique et philosophe de gauche, pour deux raisons. La première, afin de mettre en valeur son fervent humanisme ; la seconde, parce que le génocide arménien est encore une blessure ouverte dans l’histoire de la civilisation de notre temps.

Alors que la majorité se taisait, ou était indifférente, le jeune Gramsci condamna le génocide et attira l’attention, à partir d’un simple journal socialiste régional, sur un drame qui culminera avec plus d’un million et demi d’Arméniens assassinés.

Peu de voix s’étaient élevées contre cette agression, depuis la fin du 19ème siècle. Les Français Anatole France et Jean Jaurès avaient réussi à faire entendre leurs demandes isolées. Dans le camp social-démocrate allemand, le juif allemand Eduard Bernstein et la révolutionnaire polonaise Rosa Luxemburg firent de même. Il s’agissait néanmoins de témoignages personnels, isolés, sans aucune force pour atteindre la conscience des gouvernements et des monarchies européennes. Le Souverain Pontife, les dirigeants religieux, les princes, les gouvernements républicains, tous se turent.

Dans ses écrits, Bernstein dénonça le fait que la main criminelle ait été turque, mais qu’il y eut des complicités de la part des grandes puissances, parmi lesquelles la Grande-Bretagne. La renaissance culturelle et socio-politique des Arméniens au tournant du siècle s’accompagnait d’un fort contenu national et révolutionnaire. De nombreuses chancelleries et politiciens impérialistes, assurait-il, crurent voir le fantôme de la révolution socialiste qu’annonçaient les intellectuels et militants de ce mode de pensée au centre de l’Europe et dans l’Est slave, et qu’il en irait de même en Arménie. En 1915, ce drame culmina avec le génocide, à propos duquel les Arméniens réclament aujourd’hui justice et vérité.

Le 11 mars 1916, dans l’hebdomadaire socialiste Il Grido del Popolo [Le Cri du Peuple], Antonio Gramsci, descendant d’Italiens et d’Albanais, lance un appel en faveur des Arméniens. Ce périodique était apparu deux ans auparavant et, parallèlement à cet écrit sur les Arméniens, il publie, très jeune, son grand oeuvre Socialisme et culture. Gramsci naquit le 22 janvier 1891 au sein d’une modeste famille d’Ales, près de Cagliari, en Sardaigne. Il s’inscrivit très tôt au Parti Socialiste Italien (PSI), tandis que Il Grido del Popolo publiera ses premiers essais politiques. Il lance ensuite La Città Futura [La Ville de demain], organe des Jeunesses Socialistes, puis dirige l’aile gauche du PSI. En 1919, il défend dans les colonnes de L’Ordine Nuovo [L’Ordre Nouveau] les conseils ouvriers lors du processus révolutionnaire en cours dans la Turin rouge. L’année suivante, devenu dirigeant et idéologue du mouvement des conseils, il publie sa thèse Per un rinnovamento del Partito socialista [Pour un renouveau du Parti Socialiste].

En 1921, il dirige, avec Bordiga et Togliatti, à partir du congrès de Livourne, le Parti Communiste Italien, dont il devient secrétaire.

Homme politique, député, journaliste, il est incarcéré dans les geôles mussoliniennes à partir de 1926, ce en dépit de son immunité parlementaire, jusqu’à sa mort, advenue le 27 avril 1937. Lors de sa déposition, le procureur fasciste déclara : « Il nous faut empêcher pour vingt ans que ce cerveau fonctionne ! »

Pourtant, en dépit de son martyre, ce dirigeant communiste réussit à transcender son enfermement grâce à ses convictions d’intellectuel et d’homme politique révolutionnaire. De cette époque datent ses Quaderni del carcere [Cahiers de prison], lesquels, répartis en six volumes, rassemblent les études suivantes : « Le matérialisme historique et la philosophie de Benedetto Croce », « Les intellectuels et l’organisation de la culture », « Le Risorgimento », « Notes sur Machiavel, la politique et l’Etat moderne », « Littérature et vie nationale » et « Passé et présent ».

L’importance de Gramsci au 21ème siècle, en particulier pour le socialisme dans les pays du Tiers Monde et, en général, pour le monde occidental, se réaffirme chaque jour davantage.

Une page inédite


Ci-joint, dans son intégralité, l’article du jeune Gramsci sur la question arménienne, publié dans Il Grido del Popolo, le 11 mars 1916 :

« C’est toujours la même histoire. Pour qu’un fait nous intéresse, nous touche, il est nécessaire qu’il fasse partie de notre vie intime, que son origine ne soit pas loin de nous, qu’il s’agisse de gens que nous connaissions, de gens qui appartiennent au cercle de notre espace humain.

Dans Le Père Goriot, Balzac prête à Rastignac la question suivante : « Si, chaque fois que tu manges une orange, un Chinois mourait, renoncerais-tu à manger des oranges ? » Et Rastignac de répondre à peu près ceci : « Les oranges sont près de moi, je les connais bien, les Chinois sont si loin que j’ignore s’ils existent véritablement. »

Peut-être n’arriverons-nous jamais à donner cette réponse cynique de Rastignac. Cependant, lorsque nous avons vu les Turcs massacrer par millions les Arméniens, éprouvons-nous la même douleur aiguë que celle que nous ressentons lorsque nous sommes témoins de souffrances ou d’une agonie, ou lorsque les Allemands envahirent la Belgique ? C’est une grande injustice de ne pas être reconnu. Cela signifie rester isolé, s’enfermer dans sa douleur personnelle, sans possibilité de compter sur le soutien d’autrui ou de comparer. Pour une nation, cela signifie la désintégration lente, l’anéantissement progressif de ses liens avec le monde. Cela signifie être abandonné, rester sans défense face à ceux qui ont perdu la raison, mais qui s’arment d’épées et disent accomplir un devoir religieux à travers la destruction de l’infidèle. Ainsi, lors de ses moments les plus dramatiques, l’Arménie n’a-t-elle reçu que peu de témoignages verbaux de commisération à son égard et de désaveu de ses bourreaux. Les « massacres d’Arméniens » devinrent proverbiaux, mais ce ne furent que des mots qui sonnèrent creux, sans parvenir à représenter des images d’hommes de chair et d’os. Il aurait été possible de contraindre la Turquie – dépendante comme elle l’était de toutes les nations européennes – de ne pas torturer ceux dont le seul désir était d’être laissés en paix.

Il n’en fut rien ou, du moins, rien qui produise des résultats concrets. A peine Vico Mantegazzo cita-t-il, à l’occasion, l’Arménie, lors de ses développements sur la politique orientale. La Première Guerre mondiale souleva, une fois de plus, la question arménienne, à nouveau sans grande conviction. Lorsque Erzeroum tomba aux mains des Russes, le retrait des Turcs des territoires arméniens reçut dans notre presse moins d’espace que la nouvelle de l’atterrissage du Zeppelin en France.

Les Arméniens, qui étaient dispersés à travers l’Europe, auraient dû nous parler de leur pays, de son histoire, de sa littérature. Il s’est passé pour l’Arménie la même chose qui survint pour la Perse. Qui sait que les grands Arabes (Avicenne, Averroès, entre autres) sont en réalité Persans ? Qui sait que pratiquement tout ce qui appartient à la civilisation arabe est en réalité persan ? Ou encore, qui, parmi vous, a conscience que tous les efforts récents pour moderniser la Turquie sont dus aux Juifs et aux Arméniens ?

Les Arméniens auraient dû faire connaître l’Arménie. Ils auraient dû la porter à l’existence et à l’esprit de ceux qui ne la connaissent pas, qui ne savent rien à son sujet et qui, pour cette raison, ne la tiennent pas en sympathie.

Il se passe quelque chose à Turin. Une revue intitulée Armenia est publiée et, à travers ses différents collaborateurs, il est question du peuple arménien : qui sont-ils ? en quoi cherchent-ils à se transformer ?

Dans le cadre de ce projet, est prévu la publication de plusieurs ouvrages qui introduisent de manière plus convaincante et avec plus de force à l’histoire, la culture, la poésie et la langue du peuple arménien. »

Gramsci s’arrête là. Comme toujours, un visionnaire. Comme toujours, avec ceux qui souffrent. Nous, Argentins, dans les organisations internationales, nous nous devons de lutter pour que la Turquie reconnaisse son génocide dans tous ses aspects. Nous, qui avons connu sur notre territoire la pratique odieuse de la « disparition de personnes », un des pires crimes à grande échelle dans l’histoire de l’humanité, nommé « mort argentine », nous avons ce devoir de conscience.

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Source : http://www.pagina12.com.ar/diario/contratapa/13-144492-2010-04-24.html
Traduction de l’espagnol : Georges Festa et Jorge Lozano – 05.2010.
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