lundi 3 mai 2010

La Grande-Bretagne et le Génocide / Britain and genocide


La Grande-Bretagne et le génocide

par Martin Shaw

www.opendemocracy.net


[La commémoration officielle annuelle d’un siècle de génocides et de leurs victimes devrait s’accompagner d’une prise de conscience responsable de l’héritage historique de la Grande-Bretagne, estime Martin Shaw.] (*)

Depuis 2001, la date de la libération du camp de concentration nazi d’Auschwitz, le 27 janvier 1941, marque en Grande-Bretagne un moment pour se souvenir des victimes de la Shoah – et, par extension progressive, de tous ceux qui furent victimes d’attaques génocidaires au cours du dernier siècle. La commémoration annuelle du Jour du Souvenir de la Shoah (1), qui atteint maintenant sa dixième année, est devenue partie intégrante (2) du calendrier politique national : les moments forts comprennent des programmes éducatifs (3) et des expositions, ainsi que toute une série d’événements suivis par les survivants de ce génocide, des responsables politiques et des représentants de groupes religieux – la plupart d’entre eux ayant lieu sous les auspices d’un organisme caritatif qui œuvre durant toute l’année (le Holocaust Memorial Day Trust) (4).

La Grande-Bretagne est le lieu de ces activités, mais qu’en est-il de son rapport avec les histoires et les pratiques commémorées ? Une réponse de Tony Blair à la demande d’un parlementaire, en juin 1999, qui l’invitait à instituer une journée de ce genre, est ici révélatrice. Le Premier ministre britannique d’alors déclara : « Je suis déterminé à faire en sorte que les crimes horribles contre l’humanité commis lors de la Shoah ne soient jamais oubliés. La purification ethnique et les massacres qui ont eu lieu en Europe au cours des dernières semaines constituent un exemple frappant de la nécessité d’être vigilants. » La référence concernait la guerre de mars-juin 1999 sur la province contestée du Kosovo (5), dans l’après-Yougoslavie, alors que Blair figurait parmi les dirigeants de l’OTAN les plus résolus à assurer le retour au Kosovo d’environ un million d’Albanais du Kosovo (6), expulsés par les forces militaires serbes sur l’ordre de Slobodan Milosevic. La Journée du Souvenir de la Shoah commémore ainsi les génocides que d’autres nations ont commis (7) – que ce soit l’extermination des Juifs par les nazis ou l’expulsion des Albanais du Kosovo par les Serbes – et contre lesquels ce pays se tient « vigilant » et, si nécessaire, se fait le protecteur armé des innocents.

Placer ainsi la Grande-Bretagne par rapport aux actes de génocide a pour conséquence que le pays n’éprouve aucun besoin de s’engager dans (par exemple) l’autocritique qui a provoqué en Allemagne la commémoration des victimes du nazisme (8) ou celle qui, en Australie ou aux Etats-Unis, a entraîné la reconnaissance officielle des crimes perpétrés contre les populations autochtones lors de la colonisation ; ni aucun besoin d’un débat universitaire sur les liens de la Grande-Bretagne (9) avec l’histoire du génocide, qui intéressent les intellectuels et les chercheurs dans ce pays et d’autres.

En vérité, la création du Jour du Souvenir de la Shoah suscita quelques débats parmi les chercheurs spécialisés sur la Shoah. Un des opposants laissa entendre que « cette journée fournira au gouvernement une occasion opportune de se présenter comme moralement irréprochable, occultant ainsi son implication dans des formes contemporaines de discrimination d’ordre ethnique, religieuse ou autre » ; tel autre, David Cesarani, prévint (10) que cela renforcerait dans l’opinion britannique « une perception plutôt auto-satisfaite de la Seconde Guerre mondiale comme une guerre « bonne », sans équivoque aucune, d’où ce pays est sorti victorieux et moralement vengé. » Au lieu de cela, soutenait Cesarini, les Britanniques devraient reconnaître que « l’ambiguïté de la réaction de la Grande-Bretagne à la tyrannie et au racisme nazis est inscrite dans notre héritage. »

Le moment génocidaire

Ces critiques résonnent toujours. De fait, un examen plus large du rapport de la Grande-Bretagne au génocide révèle que ce problème dépasse la Shoah et est souvent plus profond qu’une simple « ambiguïté ». L’Etat anglais moderne s’est lui-même formé et consolidé en partie à travers des épisodes de violence génocidaire contre des ennemis intérieurs - parmi lesquels la dispersion meurtrière par les Normands de la paysannerie anglo-saxonne dans le Yorkshire en 1069-1070 (11), le massacre des Juifs à York en 1190 (12), celui des civils irlandais par Olivier Cromwell en 1649-1650 (13). Dans une perspective historique plus récente, l’autre face de la politique « graduelle », prétendue pacifique, de la Grande-Bretagne constitue ce que Léon Trotsky a appelé « l’histoire des changements violents que les classes britanniques gouvernantes ont opéré dans l’existence d’autres nations. »

La colonisation par la Grande-Bretagne du « Nouveau Monde », par exemple, fut ponctuée par ce que l’historien Dirk Moses (14) a appelé des « moments génocidaires ». Le phénomène (15) du « colonialisme de peuplement » en Amérique du Nord et en Australie impliqua en général le déplacement forcé des populations autochtones, tandis que des massacres génocidaires localisés furent fréquents. Les autorités britanniques à Londres et dans les colonies désiraient ce peuplement, sachant qu’il entraînerait l’expulsion souvent brutale des habitants indigènes, même s’ils condamnèrent parfois les moyens particuliers mis en œuvre par les colons. L’actuel gouvernement australien, dirigé par Kevin Rudd (16), s’est excusé auprès des populations indigènes, alors qu’en Grande-Bretagne l’attitude dominante est de considérer que ce qui s’est passé est un problème « local » qui n’a pas implications pour le pays d’origine des colons ou la politique étatique de ce pays.

L’Etat britannique ne fut pas directement responsable de la période hautement génocidaire de l’histoire européenne – la première partie du 20ème siècle -, mais sa position « humanitaire » ne proposa qu’un maigre soutien pratique aux victimes (les Arméniens (17) dans la Turquie ottomane à partir de 1915, les Juifs lors de la « solution finale » des nazis). Parfois, néanmoins, ce même Etat a encouragé ou approuvé des actes génocidaires (comme lors de la mise à sac de l'Anatolie par l’armée grecque en 1919-1922 et l’expulsion souvent brutale (18) des populations allemandes de Tchécoslovaquie et de Pologne en 1945). Les bombardements aériens britanniques des villes allemandes en 1943-45 ne furent pas directement d’ordre génocidaire, mais ils invoquent des moyens destructeurs comparables (19) et le principe de la « punition collective » (montrant, comme l’utilisation par les Etats-Unis de bombes incendiaires sur les villes japonaises, à quel point une guerre qui dégénère peut se rapprocher du génocide).

L’Etat britannique est aussi profondément impliqué dans les violences destructrices mutuelles (21) lors de la partition de l’Inde en 1947 (22), au cours de laquelle 12 millions de gens furent chassés (23) de leurs foyers et au moins 250 000 moururent. Cette violence – aujourd’hui largement considérée comme génocidaire – fut exacerbée par le plan de partition britannique, lequel fut conçu et mis en œuvre sans aucun égard pour ses conséquences probablement catastrophiques. En Palestine, en 1948, les Britanniques, appuyés par les forces sionistes, terrorisèrent la majorité de la population arabe pour la faire fuir (22), afin de créer un Etat majoritairement juif, aussi vaste que possible (24). Le propre plan de partition des Nations Unies (malgré leur Convention sur le Génocide, qui devait être approuvée fin 1947) rappelle que la responsabilité de ce désastre est internationale, mais que la Grande-Bretagne – en tant que puissance mandataire temporaire – en a sa part.

Durant l’époque de l’après-Guerre froide, la Grande-Bretagne (comme d’autres Etats occidentaux) proclama une détermination nouvelle pour prévenir le génocide. Or le bilan est clairement insatisfaisant : la Grande-Bretagne n’a certes pas à assumer la honte d’avoir facilité tel ou tel massacre particulièrement horrible (comme les Hollandais le firent pour Srebrenica (25) en 1995), mais elle n’a guère été le fer de lance pour des réactions efficaces. Le gouvernement conservateur de John Major (1990-97) adopta une position notoirement anti-interventionniste et même cynique à l’égard du génocide. Il négligea la politique de terreur de Saddam Hussein (26) vis-à-vis des Kurdes irakiens (27) en 1991, jusqu’à ce qu’elle soit honteusement mise en action (Major fit notamment cette observation : « Je n’ai pas souvenir d’avoir demandé aux Kurdes de provoquer cette insurrection-là. ») ; puis il s’appliqua (y compris aux Nations Unies) à bloquer des réactions internationales efficaces au génocide en Bosnie (1992-95) et au Rwanda (1994).

Le gouvernement « néo »-travailliste, élu en mai 1997 et dirigé par Tony Blair, adopta une approche différente (28). Blair et Robin Cook, le Secrétaire aux Affaires étrangères lors de son premier mandat (1997-2001), furent parmi les avocats de proue d’une action visant à mettre un terme aux percutions des Albanais du Kosovo par les Serbes (29). Or les bombardements à haute altitude au moyen duquel la guerre fut menée – la seule stratégie sur laquelle les Etats de l’OTAN purent s’accorder – permit, sinon provoqua, Slobodan Milosevic (30) à intensifier l’expulsion meurtrière de quasiment toute la population albanaise du Kosovo. La campagne intense de l’OTAN rétablit finalement les Kosovars déplacés dans leurs foyers, mais fut suivie par un échec pour empêcher les expulsions en représailles des Serbes de la plus grande partie de la province (31).

La Grande-Bretagne devint, durant cette période, le principal donateur du gouvernement du Front Patriotique Rwandais (FPR), qui avait assuré son assise après le génocide (32) ; mais le parti travailliste ne parvint pas à s’opposer aux agressions du FPR, qui se traduisirent dans certains lieux par des massacres génocidaires, dans la République démocratique du Congo (RDC) (33). Le gouvernement britannique, en envahissant l’Irak en 2003 et en échouant à administrer convenablement le pays par la suite, porte une lourde responsabilité pour avoir créé des conditions dans lesquelles des attaques meurtrières furent infligées (du moins, par la « résistance » aux fondements sunnites contre les chiites et d’autres Irakiens non sunnites, les terrorisant en dehors des zones qu’ils contrôlaient). Ce conflit génocidaire à basse échelle a créé une situation où près d’1,9 million d’Irakiens (estimations du Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies) sont devenus des réfugiés (34), auxquels il faut ajouter les 2,6 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays (35). La charge la plus grave à l’encontre de Tony Blair (36) (et de George W. Bush) est peut-être d’avoir une claire responsabilité dans un tel résultat.

Le moment révélateur

Le constat de David Cesarani (37), selon lequel « la Shoah fait partie de l’histoire britannique », doit donc être élargi. L’histoire plus vaste du génocide a concerné et a été concerné par l’Etat et la société britanniques sous bien des aspects. L’on ne peut pas – en se référant une fois de plus aux déclarations de Tony Blair en juin 1999 – soutenir que les « autres » pays constituent le problème et la Grande-Bretagne une partie de la solution. La thèse des nations « méchantes/coupables » et « bonnes/vigilantes » - qui se trouve souvent au cœur de la pratique génocidaire – n’est pas d’un grand secours pour répondre au génocide. Au contraire, il convient de reconnaître que les nations tout entières ne se tiennent jamais sans équivoque d’un côté du processus historique : complexité et ambiguïté sont la norme.

Les gouvernement et le peuple britanniques ont fait partie du problème aussi souvent qu’ils ont fait partie de la solution. Les citoyens britanniques ont des responsabilités qui vont au-delà de la vigilance ; par exemple, rechercher les raisons pour lesquelles leur Etat et leurs institutions sociales n’ont pas toujours été vigilants, et pourquoi, de fait, ils ont parfois été complices de génocide. Les leçons du bilan de l’histoire sont variées, mais elles ne laissent aucune raison pour quelque autosatisfaction que ce soit.

[Martin Shaw prononça sa conférence dans le cadre du programme annuel d’études sur la guerre au King’s College de Londres, le 26 janvier 2010. Cette conférence (38) – intitulée « La Grande-Bretagne et le génocide : paramètres d’une responsabilité nationale » - contient une version plus complète de la thèse présentée ici.]

Martin Shaw est un historien sociologue de la guerre et de la politique globale. Il enseigne les relations internationales et les sciences politiques à l’université du Sussex. Entre autres ouvrages, War and Genocide (39) (Polity, 2003), The New Western Way of War (40) (Polity, 2005) et What is Genocide ? (41) (Polity, 2007). Site internet : http://www.martinshaw.org.

Notes

*. Note de la rédaction : article publié pour la première fois le 27.01.2009.
1. http://www.hmd.org.uk/about/
2. http://www.hmdni.org/index/previous.htm
3. http://education.hmd.org.uk/
4. http://www.hmd.org.uk/
5. http://ukcatalogue.oup.com/product/9780199566167.do
6. http://www.opendemocracy.net/article/the-kosovo-war-between-two-eras-2
7. http://www.opendemocracy.net/globalization-institutions_government/article_1857.jsp
8. http://www.hup.harvard.edu/catalog/HERDIV.html
9. http://www.versobooks.com/books/cdef/d-titles/davis_m_late_victorian.shtml
10. http://www.southampton.ac.uk/parkes/news/news-02-parkesgeneral.shtml
11. http://cambridge.org/uk/catalogue/catalogue.asp?isbn=9780521524643
12. http://www.bbc.co.uk/religion/religions/judaism/history/pogromyork_1.shtml
13. http://www.faber.co.uk/work/gods-executioner/9780571218462/
14. http://www.arts.usyd.edu.au/history/staff/profiles/moses.shtml
15. http://www.us.oup.com/us/catalog/general/subject/HistoryWorld/British/19thC/?view=usa&ci=9780199297276
16. http://www.opendemocracy.net/article/globalisation/institutions_government/australia_apology
17. http://www.opendemocracy.net/article/armenia/armenia-turkey-genocide-blockade-diplomacy
18. http://ukcatalogue.oup.com/product/9780199233646.do
19. http://www.bbc.co.uk/history/worldwars/wwwtwo/area_bombing_01.shtml
20. http://www.opendemocracy.net/conflict/chemicalweapons_2727.jsp
21. http://www.opendemocracy.net/conflict-india_pakistan/article_240.jsp
22. http://www.opendemocracy.net/article/israel-palestine-solving-the-refugee-question
23. http://www.opendemocracy.net/arts-multiculturalism/article_2051.jsp
24. http://www.opendemocracy.net/article/israel_at_60_the_iron_wall_revisited
25. http://www.opendemocracy.net/conflict-yugoslavia/srebrenica_2651.jsp
26. http://www.opendemocracy.net/globalization/article_1673.jsp
27. http://www.opendemocracy.net/article/conflicts/iraq/halabja_the_politics_of_memory
28. http://www.opendemocracy.net/democracy-blair/blair_audit_4226.jsp
29. http://www.opendemocracy.net/article/kosovo-one-year-on
30. http://www.opendemocracy.net/conflict-yugoslavia/responsibility_3361.jsp
31. http://yalepress.yale.edu/book.asp?isbn=9780300083132
32. http://www.opendemocracy.net/article/rwanda-power-law-and-justice
33. http://www.opendemocracy.net/article/democratic-republic-of-the-congo/dr-congo-arc-of-war-map-of-responsibility-0
34. http://www.opendemocracy.net/conflicts/middle_east/refugees_missing_benchmark
35. http://www.internal-displacement.org/countries/iraq
36. http://www.opendemocracy.net/democracy-blair/foreign_policy_4215.jsp
37. http://www.rhul.ac.uk/history/people/cesarani_d.html
38. http://www.kcl.ac.uk/schools/sspp/ws/events/
39. http://www.polity.co.uk/book.asp?ref=9780745619064
40. http://www.polity.co.uk/book.asp?ref=9780745634104
41. http://www.polity.co.uk/book.asp?ref=9780745631820

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Source : http://www.opendemocracy.net/martin-shaw/britain-and-genocide
Traduction : © Georges Festa – 04.2010.