dimanche 16 mai 2010

L'art de l'enluminure au Vaspourakan / The Art of Manuscript Painting in Vaspourakan

Giragos, Baptême et Présentation du Christ
Evangile, 1330, Ournkar, ms 2929, 6 b, 32 x 23,5
© http://armeniancross.com

Hravart Hakobian
L’art de l’enluminure au Vaspourakan
Erevan : éd. Connaissance, 1997, 160 p., 38 ill. en n./b.

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org


Hravart Hakobian est animé par un seul but. Grâce à des traits stylistiques qui se distinguent radicalement des enluminures et de l’art du reste de l’Arménie, l’héritage du Vaspourakan, du 10ème au 14ème siècle, est souvent considéré comme dérivé essentiellement d’influences arabes, en particulier celle de l’Ecole de Bagdad. Hakobian s’efforce de réfuter cette thèse qui, selon lui, diminue la valeur intrinsèque de l’art arménien du Vaspourakan.

La réalité de l’influence arabe n’est pas niée. Les tendances politiques et sociales régionales dominantes engendrèrent des perceptions et des styles artistiques et esthétiques que partageaient des nationalités diverses. Hakobian soutient même que les traditions artistiques locales et nationales ne purent atteindre leur plein développement sans absorber et utiliser cette toile de fond régionale. Dans ce contexte, son principal souci est cependant d’identifier dans l’art du Vaspourakan ces traits historiquement et socialement conditionnés, qui précèdent l’Ecole de Bagdad et le définissent comme spécifiquement arménien.

L’on peut observer des éléments du style artistique du Vaspourakan aux 10ème-14ème siècles non seulement dans les enluminures, mais aussi dans la sculpture, l’architecture et d’autres arts décoratifs qui précèdent le 10ème siècle. La prédominance de l’étendue sur la profondeur, des lignes et contours projetés en tous sens comme expressions du mouvement, la prépondérance de couleurs neutres et les images abstraites, quasi dépouillées, telles des esquisses, se détachent bien avant l’émergence de l’Ecole de Bagdad. Saisir cela est un pré-requis pour comprendre la manière avec laquelle des influences étrangères furent absorbées afin de développer ensuite une forme d’art essentiellement autochtone, arménienne.

La thèse d’Hakobian, parfois fautive et pas toujours convaincante, est cependant intelligente, stimulante et par conséquent passionnante. L’histoire sociale et politique du Vaspourakan divergea sensiblement de celle de l’Arménie du centre et du nord. Ayant perdu son indépendance, son élite féodale s’enfuit à l’ouest vers Sebastia. Sur le plan démographique, alors que les Arméniens demeuraient majoritaires, la zone fut densément peuplée par de nouveaux arrivants non arméniens. Au fil du temps, le mélange entre les classes supérieures des Arméniens et les nouveaux immigrants encouragea une ouverture à de nouvelles sensibilités culturelles et esthétiques. Ce processus culturel, répète Hakobian, fut un processus d’absorption et d’intégration, non de soumission ou de remodelage.

Poursuivant son argumentation, il note le fait que, si la peinture persane dénote une influence chinoise notable, personne n’en parle comme s’il s’agissait d’un simple dérivé. Il en va donc de même pour l’art arménien du Vaspourakan. Si elle partage beaucoup de choses avec l’Ecole de Bagdad, la peinture arménienne demeure cependant radicalement différente dans certains de ses fondamentaux. La peinture arabe est opulente et luxuriante, à la fois dans son détail et sa couleur, davantage sensuelle et séculière. A l’opposé, la peinture arménienne se distingue par une économie du détail, ses personnages illustrant une tension et une inquiétude plus grandes. Ces peintures semblent davantage vouloir communiquer un message qu’éveiller les sens.

Dans le Vaspourakan, en l’absence d’une élite politique ou séculière arménienne, la survie de l’Eglise arménienne, de la communauté qu’elle servait et de sa langue était mise en péril par la domination des Turcs seldjoukides et de leur culture. Dans une telle situation, le Livre devint un instrument décisif d’auto-préservation. Servant une fonction idéologique et politique autant que religieuse et sociale. Dans une communauté mise à rude épreuve, dépouillée de ses richesses, privée de son élite, vivant toujours au bord de la désintégration, le Livre devint un moyen vital de communication sociale. Hakobian explique ainsi la quantité importante de manuscrits dans le Vaspourakan et leur style relativement sobre, ascétique.

Ce style ascétique – le recours à des matériaux ordinaires, la prépondérance de couleurs neutres, de lignes, dessins et esquisses, quasiment des silhouettes -, soutient Hakobian, dérivent de considérations à la fois socio-économiques et politico-religieuses. Les Arméniens du Vaspourakan n’étaient pas riches au point d’égaler la somptueuse prodigalité de la peinture arménienne de Cilicie. Dans le Vaspourakan, l’art n’avait pas les moyens de dépasser la transmission d’un message spécifique. Ni le luxe de produire des objets susceptibles de plaire aux sens et d’exprimer une existence temporelle, terrestre. Il est difficile de dire à quel point les dirigeants de l’Eglise et les artistes du Vaspourakan furent conscients du sens de la mission défensive qui leur incombait. Pourtant, les multiples inscriptions en marge des manuscrits révèlent une conscience de l’époque éprouvante, rude et troublée dans laquelle oeuvraient les artistes.

Etudiant la technique artistique des manuscrits du Vaspourakan, Hakobian relève l’utilisation caractéristique de la ligne, du temps, de l’espace, du mouvement, de la couleur et du dessin décoratif, ainsi que l’usage des mots et la relation entre technique et exigence canonique. Le détail devient secondaire, conférant aux peintures un éloignement de la vie réelle, un caractère intemporel, statique certain. Comparées à l’opulente Cilicie, les couleurs utilisées dans le Vaspourakan sont simples, neutres, rarement mélangées. L’effet est souvent obtenu grâce à l’altération du rythme et la répétition de la couleur, avec des contours définis au moyen de couleurs différentes. Les traits décoratifs n’opèrent pas seulement comme un moyen d’attirer le regard, mais s’intègrent au message, comme l’usage du texte qui, outre le fait de remplir les vides narratifs au sein des illustrations, en rehausse l’effet artistique.

Les manuscrits du Vaspourakan révèlent aussi une divergence par rapport aux formes canoniques, bien que peu fréquentes, au moyen de personnages, d’anges et de leitmotivs qui expriment autant des traits spécifiques, locaux, nationaux et même pré-chrétiens, que les perceptions personnelles propres à l’artiste. Certains suggèrent même ici la présence d’éléments d’un art païen dans cette peinture essentiellement chrétienne. Mais cette tradition est avant tout marquée par un conservatisme, lequel n’exprime pas cependant une réaction, mais plutôt un effort pour préserver des formes et styles anciens. L’hyperbole et l’humour y fleurissent aussi. Le héros est fréquemment placé au centre de l’œuvre et mis en valeur, tandis que les personnages secondaires sont réduits. Des figures vertueuses apparaissent de même, tandis que le mal prend des formes grotesques et étranges.

Dépassant les polarités traditionnelles – influence byzantine contre influence assyrienne ou art aristocratique contre art populaire – au moyen desquelles la peinture arménienne est traditionnellement définie, Hakobian tente d’enraciner des tendances et des traditions divergentes dans le cadre d’une expérience nationale singulière. S’il accepte l’utilité des classifications traditionnelles, il en propose une nouvelle : un art hautement professionnel, né dans une époque de relative indépendance politique et de prospérité économique, et un art davantage plébéien, au Vaspourakan par exemple, produit dans des conditions où les matériaux, comme les talents, nécessaires à un art professionnel étaient absents.

En Cilicie, la stabilité politique, le négoce et la prospérité favorisèrent le contact avec des cultures étrangères. Rendant aussi accessible un luxueux papier, l’or et d’autres couleurs qui créèrent ensemble les conditions d’une relative aisance pour les artistes. Commanditaires et artistes furent ainsi en mesure de participer aux expressions d’une « Renaissance » internationale. Ce processus produisit des œuvres marquées d’un réalisme plus grand, aux couleurs fastueuses et vives et aux décors scéniques empreints de sensualité. Où l’on remarque des ruptures plus fréquentes de la forme canonique et, malgré un contenu ostensiblement religieux, une laïcisation croissante exprimant des préoccupations temporelles. Les objets d’art deviennent des articles de collectionneurs, exhibant la richesse.

Tout cela était aux antipodes du Vaspourakan, isolé, appauvri et privé de son élite locale. Ici domine l’élément canonique et idéologique. Des hommes aux moyens plus réduits passant commande et des artistes moins bien nantis créant dans des conditions plus rudes, décrites de façon émouvante dans bon nombre de colophons cités par Hakobian. Cette dureté et cet isolement par rapport au monde extérieur et aux courants artistiques internationaux rétrécissent la vision tant du commanditaire que de l’artiste. Le résultat est un art au caractère plus grossier et adapté. Ce qui n’empêche naturellement pas le grand art, mais opère comme un obstacle de taille.

Les critiques d’art érudits signaleront sans nul doute des questions dans la thèse d’Hakobian. Un défaut possible vient immédiatement à l’esprit. Hakobian laisse entendre qu’en dehors du Vaspourakan, la peinture arménienne échappa en grande partie à cette identité artistique régionale qui s’étendait du Caucase à l’Arménie, du monde arabe à la Perse et à l’Asie Centrale. Or comment une influence aussi puissante ne put-elle laisser la moindre empreinte sur l’art de l’Arménie, au centre et au nord ?

Pour des novices, une étude, un examen et un débat plus approfondis seront nécessaires. En tout cas, ce livre très agréable constitue un excellent point de départ pour une odyssée vers l’art et la peinture arménienne.

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20030218.html
Traduction : © Georges Festa – 05.2010.
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.