lundi 31 mai 2010

Les romanciers rectifient ce que les livres d'histoire dérèglent / Novelists correct what history books disrupt

Buket Uzuner - © www.pulp.net

Les romanciers « rectifient ce que les livres d’histoire dérèglent »,
déclare une conférencière

par Barçin Yinanç

Hürriyet Daily News, 18.04.2010


[Une table ronde, organisée samedi 17 avril 2010, dans le cadre du Programme d’Echanges culturels financé par l’Union Européenne, réunissait d’éminents romanciers de Turquie. Buket Uzuner et Mario Levi côtoyaient Günter Grass, Prix Nobel de la Paix, l’écrivaine suédoise Asa Lind et Elif Şafak, originaire de Turquie.]

La Turquie appartient-elle à l’Occident ou à l’Orient ? Même si cela peut résonner comme un cliché aux yeux des Turcs, cette question est encore souvent posée à travers le monde, ainsi que put le constater l’éminente romancière turque Buket Uzuner lors de plusieurs de ses voyages à l’étranger.

« On me demande souvent : êtes-vous d’Europe ou d’Asie ? », notait-elle lors d’une table ronde, organisée le week-end dernier dans le cadre d’un projet de l’Union Européenne.

« Ils ne savent comment nous situer, en particulier en Europe, dit-il. Les écrivains turcs reçoivent des invitations de cinq régions géographiques différentes : les Balkans, la Méditerranée, le Caucase, l’Europe et l’Asie. Et si la liberté d’expression existait [là-bas], j’aurais pu être invitée aussi au Moyen-Orient. », ajouta-t-elle. « Si je suis invitée à des manifestations dans tous ces endroits, cela veut dire que j’en fais partie. »

Mario Levi, un Juif turc, partage les points de vue d’Uzuner sur la diversité culturelle de la Turquie. « Je suis né juif, [mais] à l’âge de 17 ans, j’ai coupé les ponts avec la religion. Je suis influencé par la culture d’Istanbul. Je ressens de l’affinité pour la culture de l’islam, comme pour celles grecque et arménienne. Elles font toutes partie de moi, dit-il. Je commence à écrire très tôt, le matin. C’est important pour moi d’entendre le premier appel à la prière. »

La table ronde où Levi et Uzuner prirent la parole, était organisée dans le cadre du Programme d’Echanges culturels financé par l’Union Européenne, lequel soutient les acteurs culturels et les organisations de la société civile en Turquie et dans l’Union Européenne, collaborant sur des projets liés à l’art contemporain et à la culture. Uzuner et Levi étaient accompagnés de Günter Grass, Prix Nobel de la Paix, de l’écrivaine suédoise Asa Lind et d’Elif Şafak, de Turquie.

« Je parlais en turc avec mes parents. Je parlais ladino avec une de mes grand-mères, pendant que l’autre m’apprenait le français. J’avais déjà construit des ponts culturels en moi. », confia Levi.

Elif Şafak, qui écrit à la fois en turc et en anglais, précisa qu’écrire en deux langues l’électrise : « J’aime voyager entre les langues. Je travaille aussi très étroitement avec mes traducteurs et j’apprend énormément d’eux. Comprendre le sens attribué aux mots dans une langue différente m’aide à comprendre cette culture. »

« J’éprouve une passion éperdue pour ma langue d’origine. Mais, tout comme l’on quitte la ville dans laquelle l’on vit, j’aime partir ailleurs et, à mon retour, mon attachement à ma langue se renouvelle. », ajoute cet auteur, dont les romans ont été traduits dans de nombreuses langues.

« A la manière d’un compas, j’ai un pied à Istanbul, tandis que l’autre est mobile, opérant des cercles. », dit-elle, ajoutant que cette métaphore est de Mevlana [Celaleddin Rumi].

La littérature rectifie ce que l’histoire dérègle

Uzuner, qui voyage souvent, note que voyager aide à mieux comprendre les autres – comme le fait la littérature. Elle rapporta une anecdote lors d’une conférence de presse organisée à Athènes, à l’occasion de la parution de son roman avec la Première Guerre mondiale comme toile de fond : « Une jeune journaliste grecque me dit : « Pour nous les Grecs, la Première Guerre mondiale fut une tragédie. Mais en lisant votre livre, j’ai compris que les Turcs souffrirent eux aussi. » Et elle me remercia pour cela. »

Une autre fois, lors d’une rencontre des Femmes écrivaines méditerranéennes, une Chypriote grecque s’approche d’Uzuner et lui raconte qu’avoir lu un livre d’une écrivaine turque lui a fait comprendre que les Turques et les Chypriotes grecques sont semblables.

« Je sens que le chemin qu’ouvrent les anges de la littérature ne peut être ouvert par aucun politicien. », note Uzuner, ajoutant que les livres d’histoire sont emplis de haine, en particulier envers les pays voisins.

« Si les livres d’histoire continuent à répandre la haine, alors ils ne doivent plus être lus à l’école, dit-elle. A nous de rectifier ce que ces livres dérèglent. »

D’accord avec Uzuner, Levi estime que l’histoire est mieux enseignée par la littérature, ajoutant qu’il n’est pas nécessaire de lire l’histoire. Pour comprendre la période spécifique de la Seconde Guerre mondiale, il suffit, dit-il, de lire simplement l’ouvrage célèbre de Günter Grass, Le Tambour. « Cela est vrai est de nombreux écrivains, comme Tchekhov ou Tolstoï. », ajouta-t-il.

Grass souligna quant à lui l’importance de ne pas oublier le passé, se référant clairement aux massacres d’Arméniens dans l’empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale. « Vous ne pouvez ignorer le passé et les crimes commis dans le passé. Traiter les erreurs du passé constitue une responsabilité nationale, dit-il. Certains problèmes ne peuvent être réglés par l’Europe à votre place. Les écrivains d’un pays ont la responsabilité de faire face aux erreurs du passé. »

Pour Asa Lind, qui a vécu quelque temps en Turquie, voyager rend les gens plus humbles. « De loin, les choses semblent plus faciles. Plus vous vous approchez, mieux vous vous rendez compte que les choses sont complexes. », dit-elle, ajoutant que venir en Turquie lui a fait réaliser qu’il existe plus d’une Turquie.

Evoquant son expérience en Turquie, Lind relata une rencontre avec un officier de police qui lui demanda : « Vous êtes Européenne. Etes-vous heureuse ? »
« Oui, je suis très heureuse. », lui répondit-elle. Elle lui demanda alors s’il était heureux et il lui répondit : « Comment puis-je l’être ? » Lind nota sa surprise d’entendre que ce policier turc croyait qu’être Européen est lié au bonheur et pas simplement à une existence plus aisée.

Grass lui objecta immédiatement : « J’éviterais de définir l’Europe comme un espace de bonheur. L’Europe ne rend pas heureux. » Il évoqua de même son premier voyage à Istanbul et déclara qu’il commença alors à mieux voir la diversité de la Turquie.

Mais pour certains, dont Levi, l’adhésion à l’Union Européenne est importante : « Je suis convaincu que la Turquie doit être dans l’Union Européenne. J’ignore si je verrai cela un jour. L’important c’est d’être en chemin. Comme lorsqu’on écrit. Pour moi, le processus d’écriture est très important, et moins le résultat final. »

« Pas de femmes, pas de littérature »

Interrogée par le public sur les femmes écrivaines turques, Elif Şafak précise qu’être une femme est difficile car les femmes ont plusieurs missions. Pourtant, les femmes ont toujours été visibles dans la littérature turque.

Si le nombre de femmes en politique est faible, elles sont nombreuses dans les médias et le monde universitaire, dit-elle, ajoutant que « la littérature est l’une des meilleures façons pour une femme de s’exprimer. »

Répondant à une autre question sur les pratiques de lecture, elle nota que les lectrices sont beaucoup plus nombreuses et font lire aux hommes qui les entourent les livres qu’elles aiment.

« Il n’y aurait pas de littérature, si les femmes n’existaient pas, souligna Günter Grass, qui ajouta que les hommes, partout à travers le monde, lisent moins. « Ce sont les femmes les véritables lecteurs, dit-il. Et elles transmettent ce qu’elles lisent à leurs enfants. »

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Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=novelists-say-they-correct-what-history-books-disrupt-2010-04-18
Traduction : © Georges Festa – 05.2010.