lundi 3 mai 2010

Martiros Sarian

Martiros Sarian, Près du puits, par une chaude journée, 1908
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Martiros Sarian
Gregory Lima visite la demeure-musée du chantre du soleil d’Arménie à Erevan

The Armenian Reporter, 09.02.2008


Au cas où vous vous trouveriez à Erevan par une triste journée, une journée où, à vos dépens, le soleil reste dissimulé derrière les nuages et que, peut-être, les choses ne se passent pas véritablement comme vous l’aviez prévu, je vous recommande d’aller voir les tableaux de Sarian chez lui. Et si vous réagissez à son œuvre comme moi, vous pourriez bien en sortir bronzé.
Trouver la Maison-Musée Sarian est chose facile. La rue fut baptisée de son nom – dans la solide tradition d’Erevan, qui consiste à créer un panthéon vivant de la culture arménienne moderne via les noms des rues et les demeures transformées en musées.
Les Arméniens poussèrent plus loin encore cet honneur, en gravant son visage sur les billets de 20 000 drams. Ils ont aussi érigé son effigie, tenant sa palette, dans le parc Sarian voisin, la statue et le dédale de passages se ranimant chaque week-end lors d’une trépidante foire artistique. En clair, Sarian a dû peindre avec une énergie qui continue de résonner.
Lorsque Alexandre Tamanian dressa le plan de la moderne Erevan, dessinant et plaçant l’Opéra dans un endroit central, il conçut parallèlement la demeure et l’atelier de Sarian. Puis il la plaça non loin de là, de manière à ce que ses fenêtres donnent sur une vue qu’il adorait : celle-ci incluait le clocher d’une église ancienne et les montagnes au-delà.
Qui est ce Sarian ?
Martiros Sarian est le père de l’art arménien moderne.
Mais il est davantage qu’un énième nouveau départ parmi d’autres nouveaux départs, dans cette terre qui compte tant d’artistes superbement talentueux. Il s’agit d’un peintre qui est parvenu à un discours visuel, communiquant quelque chose dont son peuple avait un besoin vital, au moment où ils en avaient le plus besoin.
« L’art doit rendre quelqu’un heureux, disait-il aux heures sombres et glaciales d’un siècle, qui laissa ses survivants en loques et en proie à la mélancolie. Il doit renforcer en chacun les idéaux affirmant la vie. »
« Il doit aussi, ajoutait-il, infuser en chacun la force de lutter contre le mal et résister à la mort. »
Lourd fardeau à porter pour un artiste muni de ses pinceaux, de ses couleurs et de son chevalet. Or, comme nous le verrons, il grandit dans un siècle où l’artiste était pris très au sérieux, et nulle part davantage qu’en Russie et ce qui allait devenir l’Union Soviétique.
Sarian naquit dans une ferme en 1880 au sein d’une famille de colons arméniens dans une région de la Russie appelée Nor Nakhitchevan, qui fait maintenant partie de Rostov sur le Don. Cette communauté trouva refuge en Russie après la destruction d’Ani en Arménie Occidentale. A 16 ans, montrant un talent précoce, il partit à Moscou étudier dans son école d’art la plus progressiste, le Collège Moscovite de Peinture, Sculpture et Architecture.
Il arriva à Moscou dans une période d’intense fermentation intellectuelle dans tous les arts. Dans son Collège et parmi ses nouveaux amis, se manifestait l’attente d’un changement radical imminent. Ils anticipaient un monde nouveau à naître. L’art devant contribuer à sa venue. Et l’artiste créateur devant jouer un rôle social central.
Une posture sociale aussi centrale pour l’artiste peut sembler aujourd’hui des plus exagérée et naïve, or il est impossible de comprendre la peinture des débuts du 20ème siècle sans reconnaître comment était alors conçue la vocation du peintre et le rôle assumé de l’avant-garde.
A l’époque où le jeune Martiros achève ses études à Moscou, s’agissant des tendances nouvelles en peinture, Moscou eût pu être un faubourg de Paris. Comme on disait alors, « lorsque Paris éternue, toute l’Europe attrape un rhume », et Paris éternuait. Les mouvements majeurs de l’art nouveau résonnaient parmi ses enseignants et ses condisciples, tandis que les principaux collectionneurs d’art nouveau à Moscou figuraient parmi les plus clairvoyants d’Europe. Moscou allait bientôt devenir, quoique trop brièvement, un centre vital, magnétique, de l’art mondial. C’est cette scène qu’il intégra.

Récits d’amour et de nostalgie

Il est âgé de 21 ans, lorsqu’il visite pour la première fois l’Arménie ; « un événement qui m’a bouleversé », dira-t-il. Ce séjour, et ceux qui suivirent, quasiment chaque année, qui le conduiront en Arménie Occidentale et dans les ruines d’Ani, le passionnèrent, car il avait grandi parmi les récits d’amour et de nostalgie de sa mère et de son père pour leur patrie perdue, les récits de ses montagnes et de ses gorges, de ses forêts, de ses pâturages et de ses champs fertiles. Scènes qui l’absorbèrent aussi, pour ne plus jamais le quitter.
Dans sa première série majeure de peintures, à partir de 1904, il revient, avec un groupe convaincant d’amis, à une version russe du mouvement symboliste. Cherchant à dépasser le quotidien pour atteindre l’univers fantastique des rêves. Pour Sarian, ses rêves d’Arménie faisaient partie intégrante du paysage qu’il avait maintenant contemplé et adoré. Sans perdre de vue la réalité, le rêve donna un sens à ce qu’il avait vu et ressenti. Sans le rêve, tout ce qui reste est prosaïque, et même ennuyeux ; mais à travers le rêve, l’on parvient à pénétrer l’essence cachée de l’existence. Sarian intitula ses œuvres « Rêves et contes de fées ».
En 1904, il participe à l’exposition « Rose Ecarlate » du mouvement symboliste, puis en 1907 à celle, plus exhaustive, intitulée « Rose Bleue » à Moscou. Après quoi les membres du groupe suivirent chacun leur voie. Les merveilleux tableaux de Sarian présentés lors de cette exposition, et dont on peut en voir un grand nombre ici, se situent dans un paysage mental, mais sont solidement enracinés. Il se montre lyrique avec ses arbres aux cimes arrondies, qui vont devenir des images récurrentes, et ses personnages fantomatiques, translucides, mais ses rêveries l’empêchent de glisser vers le mysticisme. « J’ai intensifié la gamme des couleurs afin d’exprimer plus vivement mes sensations. », dira-t-il de cette période.
Désormais, il intensifiera encore plus les couleurs. De façon autonome, il prend la même direction globale qu’Henri Matisse et les Fauves, les bêtes sauvages, nom que leur donna un critique d’art français, parce qu’ils ne copiaient pas directement la nature, mais simplifiaient la forme et intensifiaient la couleur. Chacun suivant à sa manière les nouvelles perspectives picturales ouvertes par les post-impressionnistes, de Van Gogh et Gauguin à Cézanne.
Sarian accentuera son approche personnelle de l’éclat de la couleur dans un tableau de 1905, « Charmes du Soleil », qui a été décrit comme « quasiment en feu », avant d’être rapproché des Fauves quelques années ensuite. Les déplacements qu’il entreprendra ensuite au Sud, entre 1910 et 1913, voyageant en Perse, allant jusqu’à Constantinople et visitant l’Egypte, rassemblant des impressions, observant passionnément combien la lumière du soleil affectait la couleur, furent déterminants dans le développement ultérieur de Sarian et sa palette de couleurs.

Sa déclaration la plus audacieuse

A mon avis, Sarian fit l’une de ses déclarations les plus audacieuses sur sa situation dans l’art mondial et ses conceptions avant même tout cela : dans un autoportrait de 1909. Beaucoup, parmi ses contemporains les plus brillants, exploraient la relation grandissante de l’homme, en bien ou en mal, avec la mécanisation de la vie, la transition des débuts du 20ème siècle, passant du monde cliquetant de l’acier et de la vapeur à l’âge de l’électricité. Sarian au contraire, se cramponna toujours plus à la nature, trouvant la force de faire face à un monde changeant à travers ses racines dans la terre rocailleuse de son peuple.
Dans cette remarquable composition, où l’on peut presque entendre une musique visuelle, lui et ses montagnes, ses forêts et ses champs sont hardiment exprimés dans une harmonie de lignes précises et liées entre elles. Plusieurs sortes d’énergie s’expriment dans la composition. L’immense énergie élémentaire qui ne connaît aucune saison ; l’énergie verte, davantage fragile, vitale pour la vie sur terre ; en quelques touches rapides, il définit l’énergie au sein de l’homme et des capacités humaines. A travers ces quelques touches qui deviennent sa signature picturale, nous décelons une forme sensible de la nature, avec la capacité d’observer, de penser et d’agir. Cette représentation d’un homme renferme un concentré d’énergie proprement stupéfiant.
Cet autoportrait pourrait être comparé à celui de Van Gogh. La comparaison est intéressante. Van Gogh peignit une vision tragique de la vie dans un monde fou, beaucoup trop pour nous. Il tourbillonne et, tandis qu’il saisit le costume qu’il porte, il semble près de fuir avec. Il s’agit d’un monde qui donne le vertige, instable, sans ligne véritablement droite, près d’imploser ou d’exploser. Sarian, par un contraste des plus aigu, bâtit toute sa composition sur des lignes droites. Tous deux sont des réussites remarquables, s’adressant à l’universel par delà le strict particulier. Le monde de Sarian n’est pas moins élémentaire, mais l’homme n’est pas un tragique jouet, projeté seul dans un espace capricieux. Sarian voit des rayons de soleil dans des lignes droites dominant un monde solide et une terre sensible, en liaison directe avec son ciel – une terre qui offre, grâce au travail et à la quête d’une culture plus haute, tout ce qui est nécessaire pour grandir. Ici l’homme peut créer une existence rationnelle, heureuse. Il possède en lui l’énergie et l’intelligence pour cela.
Ce tableau contient tout ce que Sarian demande à l’art nouveau : non seulement ce tableau me rend heureux, mais il me fait réfléchir et veut m’emmener, bras dessus bras dessous, dans son univers, affirmant aussi la vie et résistant au mal.

La jeune Persane

Son tableau d’une jeune Persane, un an après son voyage en Perse, se trouve aussi dans la Galerie Nationale d’Arménie. Il m’a hanté dès le premier jour où je l’ai vu. Il est aussi simple que peut l’être un tableau : ressortant d’un tchador blanc, le masque d’un beau visage intensément vivant, ses yeux vous appelant vers un monde exotique et ses sentiments intérieurs. Sur la bouche, trois lignes courtes, droites. Qui ne sont pas anatomiques. Sarian les a simplement placées ici afin de refléter le monde dans lequel elle vit. Elles jouent de la musique et donnent des mots au tableau. Ces lignes sont comme des échos de l’autoportrait et de ses propres montagnes.
Dans les demeures-musées d’Arménie, il est d’usage de commencer par les grandes dates qui situent l’homme dans son époque. Ce qui suit ici est son œuvre première, où il développe un style définitif. Puis, à un autre étage de ce musée, est exposée l’œuvre des années de maturité, à partir de laquelle il s’établit de façon permanente en Arménie. Cet étage débouche sur une visite de son atelier. Un étage supplémentaire avec ses illustrations pour livres, ses travaux pour le théâtre et des portraits.
Nos pas suivant ce schéma, nous découvrons un homme qui reçut le titre de maître et fut couvert d’honneurs durant sa vie. Beaucoup de gens vinrent lui rendre visite. Parmi ceux venus d’Amérique, citons Saroyan, Updike et Steinbeck. Dans une dédicace, John Steinbeck demande quel cadeau il peut bien lui offrir. Et il lui offre son cœur.
Ses premiers dessins d’écolier me retiennent quelques instants. Je contemple son travail tel un père, empli de fierté, regarderait celui de son fils. Il dessine une belle maison. On dirait qu’elle peut s’élever jusqu’au ciel et répandre la pluie. Il aurait pu être architecte. Il dessine maintenant un moulin à vent. Comme le ferait son père, je demande : « Ne dirait-on pas que c’est toi qui lui apporte les grains et que le vent souffle du bon côté, tandis que de l’autre sort la farine ? Il pourrait être ingénieur ! » Mais déjà, il dessine si bien qu’il deviendra artiste. Septième de neuf enfants, il décide qu’il veut être un artiste ; son frère aîné, Hovhannes, l’embrasse, puis lui donne un coup de main et de l’argent afin de faire quelque chose de sa vie à Moscou.
Déambulant dans la galerie, j’ai la bonne fortune de rencontrer Sophie Sarian, adorable jeune petite-fille de l’artiste et conservatrice du musée. Elle, le directeur et le reste de l’équipe n’auraient pu être plus accueillants et obligeants. Grâce à l’amabilité et à la prestance de Sophie, nous nous lions de suite d’amitié et nous dirigeons bientôt ensemble vers les tableaux. Je suis captivé par le tableau intitulé « Femme marchant » et m’arrête devant les « Chiens de Constantinople ». Je m’interroge : pourquoi des chiens ? Y avait-il ici quelque signification qui m’échappait ?
« Il adorait les chiens. », me dit-elle.
J’éclate de rire. C’est trop simple.
« Il avait un chien qu’il adorait, comme si c’était un enfant, et les chiens apparaissent souvent dans ses tableaux. », ajoute-t-elle.
Nous nous trouvons maintenant devant un autre tableau, d’une période beaucoup plus tardive. Sarian a peint un miroir. D’un côté, tout est normal. Mais, du côté reflété dans le miroir apparaît un monde à l’inquiétude plus grande et aux désirs ardents. Un sourire de triomphe traverse mon visage, tandis que je désigne ce tableau comme une preuve, comme pour dire les « Chiens de Constantinople » peuvent signifier davantage – mais elle ne semble pas le remarquer, car, naturellement, elle le sait déjà.

La gratitude peinte avec force

Voici de vastes horizons inondés de soleil, encadrés par le crescendo musical d’imposantes façades rocheuses, si bien que les champs fertiles détiennent en comparaison une certaine mélodie sereine. Vous avez visité ce lieu en Arménie – mais où se trouve-t-il exactement ? – et vous savez qu’il s’agit de nombreux endroits. Quel que soit le lieu où se trouvait cette musique, vous l’entendez ici dans votre cœur. Voici des tableaux de fruits, chacun très particulier, mais avec une telle profusion dans le cadre qu’ils semblent s’éparpiller et qu’il faille accourir pour les attraper – et l’on se rend compte que cela doit signifier davantage : l’hospitalité à coup sûr, quelque offrande votive, peut-être. Je témoigne ma gratitude pour ce que nous avons. Voici des tableaux qui disent MERCI !, peint avec force. Sarian n’a de cesse. Il arrive à rendre heureux chaque personne qui se tient face à l’un de ses tableaux. Ils affirment la vie. Mais je demande : qu’en est-il de son postulat selon lequel ils doivent aussi vous aider à résister au mal ?
Je tiens à poser la question à Sophie : que fit Martiros lors du génocide ?
« Il partit à Tiflis et, de là, rejoignit le Comité d’Aide aux Réfugiés, avec le poète Avetik Issahakian, puis il descendit à Etchmiadzine pour aider à y établir un campement, me répond-elle. Il se trouvait avec ce poète, lorsqu’ils ouvrirent les portes de la cathédrale. » Il s’efforça, me dit-elle, d’aider autant que possible la grande masse de ceux qui mouraient de faim et des indigents.
Parmi les réfugiés qui affluèrent à Etchmiadzine, rescapés des massacres de Van, arrivant avec sa mère et ses sœurs, se trouvait un garçon de la famille Adoian, au tempérament artiste et qui prendra ensuite le nom d’Arshile Gorky.
Sa vie durant, ajoute Sophie, Martiros évitera le noir comme couleur. La seule et unique fois qu’il apposera une touche de noir se manifesta dans un tableau de cette époque.
En 1916, il aida à organiser et adhéra à l’Union des Artistes Arméniens de Tiflis. L’objectif était de soutenir et de maintenir en vie les efforts culturels des Arméniens. Objectif auquel il consacra sa vie.
La même année, il épouse Lusik Aghayan, fille du grand écrivain arménien Ghazaros Aghayan. Sophie m’apporte le portrait qu’il réalisa à cette époque de sa grand-mère. Son visage est un essai sur les jours qu’ils vivent alors – un moment de joie et d’accomplissement, en partie parcouru de gravité et de mélancolie.
Moscou, où il est parvenu à se faire reconnaître comme un talent majeur au sein de l’avant-garde, ses tableaux étant achetés par la Galerie Tretyakov, connaît une période troublée ; c’est aussi à Moscou qu’il expose, chaque année, de nouvelles œuvres lors d’expositions artistiques internationales. Mais il n’est pas de ces voix nouvelles qui parlent de transformer culturellement les masses russes, illettrées dans leur très grande majorité, en quoi que ce soit. Il s’inquiétait davantage du fait que l’existence des Arméniens soit partout mise en péril. Par seulement chez les Turcs ottomans.
Lusik tombe enceinte de leur premier fils. Il revient avec elle dans sa famille. Sarkis naît. Il est suivi de Ghazaros. Wassily Kandinsky, le grand théoricien russe de l’art abstrait, est de retour à Moscou comme professeur. Marc Chagall est devenu professeur dans l’une des ces nouvelles écoles qui surgissent de terre, programmées pour changer la vie en Russie. Je demande donc à Sophie : Martiros en profita-t-il pour enseigner ?
« Non, me répond-elle. Il détestait les salles de cours. Il enseignait par gentillesse et en donnant l’exemple. »

Un organisateur et un bâtisseur

En 1921, les Sarian s’installent définitivement à Erevan. Il y organise le Musée d’Archéologie, d’Ethnographie et des Beaux-Arts – qui devint l’immense Musée National, le plus grand dépôt de témoignages historiques de l’Arménie, en dehors des manuscrits qui se trouvent au Matenadaran. Il en devint le premier directeur, créant à partir de la section des Beaux-Arts la Galerie Nationale, instituant ainsi un lieu prestigieux, des plus nécessaire, pour l’art arménien. Je suis de plus en plus impressionné par ses talents d’organisateur, mais ce n’est que le début.
Il devient aussi le directeur de la Commission Transcaucasienne pour la Préservation des Monuments. En tant que tel, il s’inquiète en particulier de ce qui se passe dans les khanats réunis dans ce qui est appelé l’Azerbaïdjan.
Il s’emploie à lancer la Faculté des Arts. Il dessine l’emblème nationale de la république. Il conçoit le rideau du premier théâtre d’Arménie. Il consacre sa vie à ressusciter la vie culturelle en Arménie.
En 1924, six tableaux de Martiros Sarian figurent dans une sensationnelle exposition d’art russe à New York, aidant par son exemple les références culturelles d’alors des nombreux Arméniens qui y avaient trouvé refuge, parmi lesquels certains deviendront de grands artistes et sculpteurs. Il expose aussi à Venise lors de la Biennale internationale, puis de nouveau à Moscou.
Il est au sommet de sa puissance créatrice, lorsqu’il décide de séjourner quelque temps à Paris afin d’observer la nouvelle scène artistique et rafraîchir ses horizons. Sophie, qui a lu ses lettres, note qu’il était à l’aise avec sa couleur favorite de détrempe, mais qu’il éprouvait des difficultés à obtenir les effets nouveaux qu’il recherchait au moyen des huiles. Aussi, jugeait-il parfois bénéfique le fait de travailler avec d’autres artistes en activité.
Il restera un an et demi à Paris, prenant part à une exposition d’artistes arméniens et organisant, entre autres manifestations, un spectacle. Il y rencontre aussi le jeune et prometteur Ervand Kochar, qui croquera aussi son portrait.

Un esprit libre

A son retour, une phase nouvelle débute. Pratiquement toutes les œuvres qu’il réalisa à Paris sont détruites par le feu dans le navire qui les transporte, en accostant dans ce qui est maintenant devenu Istanbul. Bien qu’il soit devenu un Artiste du peuple d’Arménie, d’aucuns critiquent la direction que prend son œuvre. Tandis qu’il continue à peindre et à largement exposer, je projette sur lui mon sentiment qu’en dépit de toute la perfection que l’on découvre dans son œuvre, il n’est pas aussi libre qu’il l’aurait souhaité. Rien d’étonnant alors de découvrir que, durant de nombreuses années, l’ensemble des ses premières œuvres aient été tenues à l’écart. Les structures staliniennes du réalisme socialiste l’entravent. Son adaptation, même lorsqu’elle s’avère réussie au plus haut niveau, conduit encore à poser la question troublante de savoir où il peut bien avoir alors pris sa vision.
D’après Sophie, le système était contradictoire. Il se voyait décerner, l’un après l’autre, les plus hauts honneurs, tout en pouvant faire l’objet de la répression.
La visite de son studio comprend la proposition de visionner un film. Lors de votre visite, demandez à voir ce film.
Il fut tourné en 1965, alors que l’artiste était âgé de 85 ans. Il n’avait jusque là jamais peint sur du verre. Il le fait ici et je suis transporté. Il peint des fleurs et chaque touche s’enregistre à travers le verre, les pinceaux et la palette se voyant à travers les couleurs qu’il a déjà appliquées. De véritables moments magiques. L’accompagnement musical est de son fils Ghazaros, qui est devenu le directeur du Conservatoire d’Erevan. C’est un véritable privilège de voir un grand artiste au sommet de son art, créant une chose d’une beauté chatoyante, palpitant littéralement sous vos yeux.
Le film précise un point important : bien que le peintre soit d’un certain âge, il possède encore le pouvoir d’étonner grâce à des compositions originales, admirables, de sa propre main.
Les derniers tableaux peints durant sa vie se trouvent dans ce studio. Quatre ans après ce film, en 1969, il réalise un paysage montagneux et, si quelque génie botté me permettait de choisir l’un de ces trois tableaux, ce serait celui-ci.
Il possède les couleurs de Sarian et ses montagnes chéries, mais il n’a rien à prouver à quiconque, il s’agit là d’un esprit libre promenant son pinceau. Ayant créé sa propre liberté. Un Sarian trouvant des gestes cinétiques dans des traits de pinceau abandonnés cinquante ans plus tôt et donnant ainsi une direction nouvelle à son art.
Deux ans plus tard, à 91 ans, il va plus loin, revenant à une période encore plus précoce, à ses rêves et aux contes de fées – tel son ultime tableau, qui figure toujours sur le chevalet de son atelier. Il quitte la lumière du soleil et, même sous l’éclat argenté d’une lune, ses couleurs demeurent intenses, bien que les ombres soient plus profondes. Etrangement, un angle se renfloue à droite, tandis qu’un chien bondit sur la gauche. Il me semble qu’il s’agit de parties de lui-même quittant un endroit qu’il aime. Je pense qu’il peignit là son épitaphe. Etre capable de peindre cela dans son propre atelier, tout en sachant qu’il deviendra un musée et qu’il contiendra aussi quelques-unes des œuvres les plus belles du travail de toute une vie, c’est être conscient d’une réussite exceptionnelle.
Au rez-de-chaussée, parmi les esquisses au crayon, les illustrations pour ouvrages et son œuvre pour la scène, se trouve toute une série de portraits. J’ai le béguin pour l’un d’eux. Il s’agit de son épouse Lusik, plus âgée. Son visage arbore un salut arménien de bienvenue, venu du cœur, comme si elle vous invitait à sa table. Elle me rend heureux de l’avoir croisée.
A ces mots, Sophie me précise que cela lui rappelle une anecdote qui faisait rire la famille Sarian. A la fin de sa vie, Martiros recevait apparemment de très nombreux visiteurs, quasiment chaque jour, matin et soir, dont certains vieux amis qui, quelle que soit l’heure tardive, pouvaient parfois sembler ne jamais rentrer chez eux. Un jour, Lusik, qui en avait assez, déclara : « Je vais dormir ! Le restaurant Sarian ferme ! » A voir le sourire de Sophie, il me semble que même s’ils se dispersaient rapidement, ils étaient bientôt de retour le lendemain.
Venez en ces lieux. Vous trouverez la maison ouverte. Et vous rendrez visite non seulement à l’un des grands peintres d’Arménie, mais aussi à l’un des plus grands maîtres de l’art du 20ème siècle.

Source : The Armenian Reporter, 2/9/2008
Traduction : © Georges Festa – 05.2010.