dimanche 30 mai 2010

Oliver Bullough


Crimes au Caucase

par Thomas de Waal

www.opendemocracy.net


[S’intéressant à une grande tragédie historique inconnue de beaucoup, le nouvel ouvrage d’Oliver Bullough est fascinant et marquant. Recension de Let Our Fame Be Great [Grande soit notre gloire] par Thomas de Waal.]

Il y a 150 ans, les Tcherkesses constituaient un peuple aussi peu familier aux Européens éduqués que les Arméniens. A l’instar des Arabes des Marais ou des Koweitiens, ils se retrouvèrent prisonniers d’une lutte géopolitique qui les dépassait de loin, en l’occurrence la rivalité impériale au milieu du 19ème siècle entre la Grande-Bretagne et la Russie pour le contrôle de la Mer Noire et des routes commerciales vers l’Inde. Le romantique David Urquhart (1), parlementaire conservateur russophobe et islamophile (il est rare que ces deux mots soient réunis) soutint les guerriers tcherkesses dans leur lutte contre l’avancée de l’empire tsariste. Il invita une délégation de chefs tcherkesses à se rendre en Angleterre et en Ecosse, allant jusqu’à utiliser un drapeau tcherkesse durant sa campagne électorale pour le siège de député à Stafford. Urquhart fit en cela cause commune avec un autre russophobe, Karl Marx. Leur haine du régime russe et leur soutien aux peuples opprimés de l’empire russe transcendait leurs différences idéologiques.

Après la guerre de Crimée, lorsque les Tcherkesses épuisés échouèrent à ouvrir un second front contre le tsar au nord-ouest du Caucase, la Grande-Bretagne et le monde les oublièrent. Or, dès 1864, cinq bonnes années après la capitulation de l’imam guerrier Chamil, beaucoup mieux connu, au Daghestan, le tsar Alexandre II acheva sa conquête du nord-ouest du Caucase et de ses principaux résistants, les tribus montagnardes tcherkesses. Par centaines de milliers, ils furent alors soumis à une cruelle déportation vers l’empire ottoman.

Dans son ouvrage fascinant et marquant sur le Caucase nord, Let Our Fame Be Great, Oliver Bullough estime que sur plus d’un million de Tcherkesses à avoir été déportés de leur patrie en 1864 et au cours des années qui suivirent, environ un tiers périrent. Or cette immense tragédie historique n’est guère connue dans le monde. Ce n’est que récemment que les Tcherkesses ont commencé à commémorer le 21 mai, date à laquelle en 1864 l’armée russe célébra sa victoire, comme leur Journée du génocide.

Grand reporter pour l’agence Reuters au Caucase nord, Bullough a couvert ses bottes de poussière, de neige et de boue lors de ses périples à la recherche des tragédies oubliées du Caucase nord. Via des autocars brinquebalants à vous rompre les os, des bateaux et des trains, il a parcouru en long et en large cette région et a aussi voyagé afin de rencontrer la diaspora tcherkesse d’Israël et de Turquie, observant des soufis tchétchènes danser le zikr, leur danse extatique, dans les plaines du Kazakhstan. Entre temps, il met au jour maintes pépites inestimables de vérité historique. A ma connaissance, personne d’autre n’a recensé en anglais le récit de la déportation en 1944 de 40 000 Balkars, ces « Turcs des montagnes » au nord-ouest du Caucase, que Staline décréta un jour ennemis de l’Etat soviétique. Deux ans plus tôt, ils furent les victimes d’un affreux massacre dans la vallée du Tcherek, que Bullough reconstitue méticuleusement. Les Karatchaïs, un groupe turcique un peu plus important, connurent un sort semblable. Bullough raconte leur histoire à travers le portrait d’un petit garçon et de son phonographe, que lui offrit un vieil homme vivant à Bichkek, la capitale kirghize. Soixante ans auparavant, Osman Korkmazov subissait avec sa famille l’occupation de l’armée allemande et se vit rendre son phonographe rouge par un officier allemand qui avait surpris deux de ses soldats tentant de le voler au jeune garçon. Puis, lorsque l’armée soviétique reprit cette région montagneuse, les Karatchaïs furent accusés d’être des collaborateurs. La famille s’enfuit dans les montagnes ; au début, il n’y avait pas de place sur un âne pour le phonographe, mais le petit Osman n’arrêtait pas de crier et sa tante se laissa fléchir. Puis, en novembre 1943, les Karatchaïs furent le premier groupe ethnique au nord Caucase à être soumis à une déportation en masse. Un aimable lieutenant, nommé Misha, lui permit d’emporter son phonographe avec lui, tandis qu’il était envoyé en exil, ainsi que tout son peuple :

« Avec le consentement sincère d’un enfant, il attendit l’agitation à venir et bavarda avec Misha et le chauffeur, lui aussi nommé Misha. Il ne réalisait pas qu’il assistait à la destruction de sa nation, ni qu’il ne vivrait plus jamais parmi ces montagnes. Il était simplement heureux d’avoir sauvé son phonographe. »

Pour exceptionnelle que soit cette scène poignante, digne d’un film, elle ne constitue qu’un des nombreux épisodes qui font de l’ouvrage de Bullough un document véritablement important. Beaucoup de gens – dont moi – ont écrit sur les tribulations des Tchétchènes. The Angel of Grozny d’Asne Seierstad (2) constitue un ajout récent et utile à cette littérature. Mais peu de gens se sont intéressés aux populations plus réduites de cette région. Ce qui fait que, pour ma part, mon intérêt diminue lorsque Bullough voyage dans un terrain plus familier. Tout un tas d’autres livres peuvent nous apprendre, au long et en large, les histoires de Pouchkine (3), de Lermontov (4) ou de l’imam Chamil ou encore de la première guerre de Tchétchénie (5).

La progression géographique de l’ouvrage, traversant le Caucase nord et opérant des allées et venues entre le passé colonial tsariste, l’époque soviétique et celle actuelle, possède aussi ses inconvénients. Bullough soutient que l’histoire russe du Caucase nord constitue un arc de brutalité coloniale, qui s’étend sur deux siècles : « Les Tcherkesses, les Turcs des montagnes, les Ingouches et les Tchétchènes ont tous horriblement souffert pour que la carte de la Russie soit celle que voulurent les tsars, les secrétaires généraux et les présidents. » De nombreuses preuves corroborent le fait, inscrit de manière impressionnante dans ce livre. Or les écarts par rapport à la norme nuancent ce tableau et une approche plus méthodologique eût fait ressortir cela. La politique russe à l’égard du Caucase nord ne s’est pas seulement caractérisée par la brutalité, mais aussi par une inconséquence chronique. D’une certaine manière, il s’agit d’une histoire coloniale typiquement embrouillée, dans laquelle les efforts visant à co-opter et moderniser sont allés de pair avec l’oppression et le meurtre. Les régimes russes massacraient les uns, tout en alphabétisant et aidant les autres.

Nous n’apprenons pas ici comment, au fil des ans d’une déportation féroce en masse des Tcherkesses hors de l’empire russe, beaucoup de ceux qui restèrent commencèrent à s’assimiler dans la hiérarchie tsariste et à étudier à Saint-Pétersbourg. Les cavaliers tcherkesses composaient l’épine dorsale de la « Division Sauvage » du tsar, qui combattit héroïquement pour l’empire durant la Première Guerre mondiale et pour les Russes blancs lors de la guerre civile. Les bolcheviks favorisèrent de même les classes inférieures. Leurs expériences durant les années 1920, qui virent la formation de ce que Terry Martin nomme « l’empire agissant » (6), encouragèrent brièvement l’apprentissage des langues autochtones et des structures autonomes pour les petits peuples de l’Union Soviétique, dont ceux du Caucase nord. En 1933, l’écrivain Isaac Babel (7) se rend en Kabardino-Balkarie et se lie d’amitié avec Betal Kalmykov, dirigeant omniprésent du parti. Dans ses mémoires (8), l’épouse de Babel, Antonina Pirozhkova décrit « une région qui semblait être prospère au delà de toute imagination. Les marchés regorgeaient de marchandises, les chevaux bien nourris, les vaches et les moutons engraissés comme il convient. » Peu de temps après, la Grande Terreur débuta. Kalmykov fut tué et Staline destina quelques nations à être punies en masse, dont les Karatchaïs, les Balkars, les Tchétchènes et les Ingouches. D’autres échappèrent aux déportations, dont – à cette occasion – tous les Tcherkesses et les Daguestanais. J’aimerais lire un jour une analyse convaincante, expliquant pourquoi certains groupes ethniques, auparavant rebelles, comme les Tcherkesses et les Avars, furent épargnés par les déportations, tandis que d’autres, comme les Tchétchènes et les Karatchaïs, furent exilés en masse.

Suite à la violence atroce de deux guerres en Tchétchénie, Moscou semble maintenant pencher vers une de ses phases plus consensuelles à l’égard du Caucase nord. La nomination d’Alexandre Khloponin (9), un économiste expérimenté, originaire de Sibérie, comme nouveau médiateur officiel dans cette région, et la visite de conciliation du président Medvedev au Daguestan, après les attentats dans le métro de Moscou, indiquent que le gouvernement russe sait qu’il doit dépenser de l’argent dans cette région et gagner son consentement, s’il entend la conserver. Le problème est que le tableau social du Caucase nord – jeune, pauvre, musulman, non russe – diverge de plus en plus par rapport au reste de la Fédération de Russie. Il se peut qu’à la prochaine génération, les peuples de cette région se sentent plus affranchis que jamais du joug de Moscou. Ma crainte est que l’héritage du passé, dans cette partie profondément infortunée du monde, soit si lourd qu’ils trouveront cette liberté très difficile à gérer.

Notes

1. http://books.google.co.uk/books?id=NJkNAAAAQAAJ&ots=hQJio4h7vR&dq=David%20Urquhart%20circassian&pg=PA78#v=onepage&q&f=false
2. http://www.amazon.co.uk/Angel-Grozny-Chechnya-Asne-Seierstad/dp/1844083950
3. http://www.bl.uk/onlinegallery/features/blackeuro/pushkinexile.html
4. http://books.google.co.uk/books?id=eu2OZ0drNy0C&printsec=frontcover&dq=Lermontov&source=bl&ots=_NZJp2LaOo&sig=B75yEiRuwTaF6HXXuZ8BAUDLG2c&hl=en&ei=BHPyS-2tNoT-0gSfgpGPDQ&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=3&ved=0CCcQ6AEwAg#v=onepage&q&f=false
5. http://www.amazon.co.uk/Chechen-Wars-Russia-Soviet-Union/dp/0815724993/ref=sr_1_11?ie=UTF8&s=books&qid=1274180403&sr=1-11
6. http://www.cornellpress.cornell.edu/cup_detail.taf?ti_id=3496
7. http://www.stanford.edu/~gfreidin/Publications/Babel.htm
8. http://www.amazon.com/At-His-Side-Years-Issac/dp/1883642981
9. http://www.carnegie.ru/publications/?fa=40528
10. http://www.oup.com/us/catalog/general/subject/Politics/AmericanPolitics/HistoryPolitics/?view=usa&ci=9780195399769

Oliver Bullough. Let Our Fame Be Great. Londres : Allen Lane, 2010, 528 p. - ISBN-13 : 978-1846141419

[Thomas de Waal est consultant pour le Caucase au Fonds Carnegie pour la Paix dans le monde à Washington. Son ouvrage The Caucasus : An Introduction (10) paraîtra en septembre prochain aux Presses de l’Université d’Oxford.]

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Source : http://www.opendemocracy.net/od-russia/thomas-de-waal/crimes-in-caucasus
Article publié le 21.05.2010.
Traduction : © Georges Festa – 05.2010.