lundi 31 mai 2010

Sous le poids du passé / Under the burden of the past

Pablo Picasso : Le Visage de la Paix, 1950

Sous le poids du passé

par Orhan Kemal Cengiz

Todays Zaman, 20.04.2010


Deux moines zen, Tanzan et Ekido, cheminent le long d’une route de campagne devenue très boueuse suite à de fortes pluies. Près d’un village, ils rencontrent une jeune femme qui tente de traverser la route, mais la boue est si profonde qu’elle risque d’abîmer le kimono en soie qu’elle porte. Tanzan se précipite alors pour la relever et la conduit de l’autre côté.

Les moines continuent de marcher, en silence. Cinq heures plus tard, tandis qu’ils approchent du lieu où se trouve un temple, Ekido ne se contient plus et demande : « Pourquoi as-tu porté cette jeune fille à travers la route ? Nous autres moines ne sommes pas censés agir de la sorte. »

« J’ai déposé cette jeune fille il y a plusieurs heures, lui répond Tanzan. Tu la portes encore en toi ? »

J’adore cette histoire zen. Comme bien d’autres histoires zen, elle livre son message avec tant d’éloquence et si intelligemment. Beaucoup de gens portent de lourds fardeaux hérités du passé, des sentiments inconnus, inexprimés, des souvenirs oubliés, emplis de souffrance. Certaines nations font de même.

Lorsque l’on ne se confronte pas à ses véritables sentiments, lorsque l’on tente d’oublier des événements passés qui nous traumatisent, l’on perd une chance de vivre au présent, en ce moment. L’on ne peut grandir, ni être spontané, à moins que l’on ne concrétise cette confrontation.

Ici, en Turquie, nous vivons dans la prison du passé. Nous avons des chaînes à nos pieds qui nous retiennent sans cesse en arrière. Quelque réforme que nous fassions, tant que ce passé éludé se dissimulera derrière nous, nous ne serons jamais un pays pleinement démocratique.

Le romancier allemand Günter Grass se trouvait ici en Turquie pour participer à une rencontre avec Yachar Kemal. Il prononça alors un discours, qui pour l’essentiel visait le passé éludé de la Turquie. J’ai trouvé ce discours véritablement lumineux et j’aimerais en citer ici quelques extraits particulièrement opportuns, en espérant que cela puisse contribuer à ce que ces points de vue soient entendus par tous ceux que cela intéresse :

« En 1945, j’avais 17 ans et j’étais sous l’influence de l’idéologie nazie de cette époque. Douze ans durant, j’ai refusé d’accepter la réalité de la violence que les nazis firent subir au monde entier. Je choisis de nier ce qui s’était passé. « Les Allemands n’ont pas pu faire de telles choses ! », me disais-je. Puis je vis des photos prises dans les camps de la mort […] Des cadavres empilés, formant des tas immenses. « Mon Allemagne n’a pas pu faire une telle chose ! », pensais-je encore. Je voulais croire que c’était là de la propagande. Puis, nous avons dû accepter, quoique lentement, qu’il y eut véritablement de la violence. Ce ne fut jamais facile, ni pour moi, ni pour les générations qui ont suivi. Nous nous sommes confrontés à ces sujets au prix de grandes difficultés. Et pourtant, cela s’est produit. Cette chose difficile put être réalisée en Allemagne. Ce qui s’était passé ne serait plus accepté en Allemagne pour longtemps. D’autres disaient : « Non. » Mais nous avons toujours fait face au passé. Nous ressentions le passé comme un lourd fardeau pesant sur nous, les Allemands, et nous fûmes contraints de l’éprouver.

En Turquie aussi, il existe des fardeaux hérités du passé. « La Turquie, elle aussi, doit faire face à ses responsabilités passés. », pensé-je, mais quand ? Quand lui fera-t-elle face ? Quand la Turquie regardera-t-elle et acceptera-t-elle la persécution à l’encontre des Arméniens en 1915 ? Quand la société turque lui fera-t-elle face ? Ce n’est qu’après cette confrontation que les gens pourront se sentir véritablement libres. Voilà ce dont nous avons été témoins en Allemagne. Cela a nécessité plusieurs générations et beaucoup de temps. Nous voulons que la Turquie réalise cela et s’expose à ce genre de confrontation. Nous voulons voir la Turquie faire partie de l’Europe. Ces questions ne peuvent plus longtemps demeurer taboues. Tous les tabous doivent être levés. Débattus. Bien que ce soit une tâche difficile, voilà ce que nous avons réalisé avec notre génération et la suivante. Je pense que c’est réalisable.

Compte tenu du passé qui est le mien, je sais qu’il est très difficile pour un pays de faire face à son passé. Je connais son fardeau. Voilà pourquoi je ne prononce pas ces mots à la légère ou à mon aise. La Turquie doit se confronter à son passé. Ce changement a débuté en Turquie. J’estime qu’aucun gouvernement, aucune initiative diplomatique ne pourra stopper ce mouvement qui a débuté en Turquie. »

Je souscris à chaque mot que Günter Grass écrivit dans son discours. Il s’exprime avec passion, et il s’exprime en tant qu’ami. Il observe le grand potentiel de ce pays, qui est gaspillé pour des motifs risibles. Nous sommes rivés au passé, alors que nous luttons pour le supprimer. Mais, lorsque nous commencerons à être honnêtes avec nous-mêmes, alors nous commencerons à prendre notre véritable identité, à vivre au présent, en réagissant spontanément au moment présent, au lieu de répéter ces modèles ineptes et inutiles que nous ressassons depuis cent ans. Nous ne serons libres que lorsque nous aurons déposé les fardeaux du passé.

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Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/columnists-207867-under-the-burden-of-the-past.html
Traduction : © Georges Festa – 05.2010.
Illustration : http://images.easyart.com