mardi 8 juin 2010

Aksel Bakounts

© Taderon Press, 2008

Aksel Bakounts
The Dark Valley : Short Stories
[Sombre Vallée : nouvelles]
Traduit by Nairi Hakhverdi
Londres : Taderon Press, 2008, 149 p.

Première partie : Une histoire artistique de la paysannerie arménienne

par Eddie Arnavoudian


I. L'art de Sombre Vallée.

"Quasi inviolée et sauvage", la Sombre Vallée d'Aksel Bakounts (1899-1937) ressemble à "l'un de ces lieux oubliés datant d'une époque où l'humanité n'existait pas et où les dinosaures fossilisés se sentaient aussi libres que l'ours, de nos jours" (p. 13, 140). Les villages de cette vallée, nichée dans des régions montagneuses reculées, à l'est de l'Arménie, inspirèrent à Bakounts ce premier recueil de nouvelles. Publiées en 1927, elles révèlent le drame d'existences mutilées, de douleurs profondes, d'amours perdues, d'esprits blessés et de tristes souvenirs, dont la perfection artistique est rendue à travers cette ample traduction anglaise par Naïri Hakhverdi, laquelle s'ajoute au beau corpus de littérature arménienne rendu accessible aux lecteurs anglais par Taderon Press, en partenariat avec l'Institut Komitas.

La romancière Anahit Sahinyan qui exigeait les niveaux les plus élevés pour la traduction littéraire, allait jusqu'à relever des imperfections dans les versions arméniennes de Pouchkine par Hovhannes Toumanian, généralement estimées comme aussi proches que possible de la perfection. "Tout ce qu'a traduit Toumanian, souligne-t-elle, livre certainement au lecteur arménien un aperçu de la poésie, mais ce n'est pas celle de Pouchkine, c'est celle de Toumanian." (p. 148). Si telle est la norme, et elle devrait l'être, la traduction anglaise de Bakounts par Naïri Hakhverdi est une vraie réussite.

Nous donnant à éprouver l'énergie créatrice de Bakounts, son art et sa technique, Naïri restitue une part de la précision scientifique de sa prose, l'utilisation pertinente des termes, les images pittoresques et les métaphores, le détail révélateur, ainsi que la puissance poétique de l'original.

Les meilleures nouvelles de Sombre Vallée ont véritablement la qualité d'une poésie raffinée - rencontres brèves, mais intenses, riches d'une expérience saisie avec une intensité révélatrice. En quelques pages seulement, Bakounts condense toute la passion, tout l'amour, toute la souffrance, les malheurs et la confusion, ainsi que l'ombre si pesante des regrets et de la mélancolie qui imprègnent l'existence de ses personnages. Son œuvre est aussi révolutionnaire et cela dans un sens plus profond que celui suggéré par le soutien de Bakounts au pouvoir soviétique. Grâce à un art convaincant, il ne révèle pas les racines du malheur des hommes au travers des défauts insurmontables de la nature humaine, mais via des relations socialement construites et donc susceptibles d'altération. Dans Sombre Vallée, les existences ne cessent d'être altérées, distordues, déchirées et brisées, l'esprit des hommes et des femmes abattu par des relations répressives, la servitude des femmes, l'exploitation des classes et par la guerre que mènent les élites, ainsi que par les préjugés et les superstitions dont les plaies se manifestent ouvertement dans presque toutes les pages de ce livre.

Dans "Sombre Vallée", qui donne son titre à l'ouvrage, la tête et le visage grotesquement défiguré d'Avi sont la conséquence d'un duel avec un ours sauvage, qu'il est obligé de mener à cause d'un garde cruel et sadique, chargé de protéger le bois de la forêt pour son seigneur féodal. Dans "Badi de Vand", le personnage obsédant d’un père affligé est façonné par la cruelle mise à mort par l’Etat de son fils innocent, qui se radicalise durant la guerre. L’histoire de la tragédie personnelle de Markar le Grand, de la mort de son épouse et de sa guérison émotionnelle et personnelle qui s’ensuit, découlent tous des réalités amères du génocide perpétré par l’Etat Jeune-Turc.

Bakounts nous permet d’assister, à l’aide d’une empathie profonde, au vécu et aux sentiments non seulement d’hommes et de femmes, mais de toutes les créatures vivantes, ours et oiseaux, chevaux, chiens, lézards et vers de terre, sans oublier la vie végétale, les fleurs, les arbres et les arbustes. Il trébuche parfois sur des métaphores obligées, inventées comme pour vanter quelque dextérité verbale, plutôt que pour communiquer un contenu. Mais, par delà ces exceptions, une qualité particulière de naturalisme, libre d’une reproduction redondante censée être le défaut du genre, arrive à dominer dans la traduction. S’il existe ici une qualité photographique, il s’agit de photographie en tant qu’art, d’une substance observée de manière critique et recréée, plutôt que d’une apparence copiée. Placé comme s’il se retrouvait dans la peau et les replis de gens vivant dans une proximité quasi indéchiffrable avec la nature, même l’habitant des villes le plus endurci expérimentera un sentiment d’exister, exempt des nombreux bouleversements de la vie urbaine. En outre, les rencontres avec des personnages qui ne font qu’un avec eux-mêmes et avec la nature, invitent à songer aux possibilités d’une existence libérée de ce détestable consumérisme si répandu, comme pour fuir l’aliénation du 21ème siècle.

Aussi éloignée soit-elle, Sombre vallée est néanmoins ancrée dans l'univers de l’Arménie sous occupation tsariste du 19ème et du début du 20ème siècle, puis ravagée par l’irruption de la Première Guerre mondiale, du génocide, de la révolution russe et du pouvoir soviétique. Reflétant leur impact, l’ouvrage de Bakounts compose en outre un chapitre unique dans le cadre de cette évocation artistique de la paysannerie arménienne orientale, créée par des romanciers et des poètes tels que Khatchatour Abovian, Berdj Brochian, Ghazaros Aghayan, Muratzan, Hovhannès Toumanian et d’autres. Ecrit avant le triomphe du stalinisme, ce livre éclaire avec une subtile précision l’attitude réticente, sinon ambivalente, quoique non totalement hostile, de cette même paysannerie à l’égard de la révolution russe de 1917.

II. Ténèbres d’une vallée.

Résolus à détruire Bakounts et ses amis, sur ordre d’une élite soviétique en dégénérescence rapide, les plumitifs staliniens s’en prirent à l'auteur sous prétexte qu’il idéalisait la vie rurale d’avant la révolution. Or, il n’y a, en fait, rien d’idyllique dans Sombre Vallée. Bien au contraire, les existences auxquelles nous convie Bakounts témoignent d’une arriération endémique et d’une exploitation sans fin par l’Etat. Sombre Vallée n’est pas sombre du fait de quelque isolement géographique romancé, mais parce qu’elle vit dans la pauvreté, l’arriération et, surtout, en dehors du courant dominant de la vie urbaine et du monde rural, davantage familier, des plaines de l’Ararat. (1) "Pas une seule journée paisible et laborieuse, personne dans la ville n’eût songé au village sis derrière les montagnes." Car, après tout, oncle Dilan, Sandukht, Peti, Markar le Grand et Sakan, entre autres, ne sont ni d’importants pourvoyeurs de nourriture pour les villes, ni une source significative de richesse ou d’impôts. Gens humbles, ils vivotent sur une terre en marge, où "la lutte inégale entre l’homme et la bête" (p. 16) est coutumière et où, si la terre "n’est pas labourée deux ans durant, la forêt l’aspire" et où encore, soudainement, "un flot surgi des montagnes" anéantit tout un village (p. 34).

Sans cesse attentif aux aléas d’une rude existence située aux limites de la nature et de la civilisation, Bakounts touche du doigt et nous fait sentir la situation sordide et misérable d’une communauté vivant parmi une nature splendide. Tandis que Sakan passe devant le lit d’une militante bolchévik de passage, "une senteur agréable atteint [ses] narines comme si quelqu’un eût coupé des fleurs dans la montagne, les eût pressées, en eût extrait le suc et arrosé, tel de l’eau, les draps, le sol, le plafond carbonisé." Contrastant avec cette beauté naturelle, introduite chez lui par une visiteuse venue de la ville, il règne dans la chambre de Sakan "l’odeur d’un couvre-lit malpropre, d’une chemise trempée de sueur, d’un manteau brûlé par le soleil et d’un corps non lavé." (p. 112). Etendu aux côtés de sa femme, Sakan est pour la première fois repoussé par "la forte odeur émanant de [sa] bouche, comme si ses dents fussent rongées et pourries" et "s’étonne de […] n’avoir jamais remarqué l’odeur de l’haleine de son épouse" (p. 112-113).

Ailleurs, le village "pittoresque" d’Akar est "entouré de forêts aux vénérables chênes et aux antiques monastères en ruines" (p. 34). Mais, dans les champs, des vaches "infectées par la fièvre aphteuse boitent, tandis que de minuscules asticots blancs sucent les vaisseaux sanguins de leurs sabots" et que les habitants doivent endurer une épidémie de "gale […] aggravée par le soleil". Victimes de conjonctivites, leurs enfants, souffrant d’affreuses "démangeaisons", sont contraints de "marcher , les yeux injectés de sang et la tête couverte d’un haillon". De retour dans son village natal avec sa fille, Tigran réalise que :

"[…] sa mémoire n’avait retenu que les aspects attrayants du village ; les montagnes en fleurs, les sources d’eau claire, les verts pâturages […] Il avait oublié […] les ordures dans les rues, le fumier brûlant, l’herbe pourrissant, l’air s’échappant des granges et l’odeur âcre et forte d’urine […]" (p. 81)

Sur cette vallée frappée de plus par les pires préjugés et superstitions, l’Etat tsariste pèse de tout son poids, tel un autre nuage sombre, avec ses bataillons de collecteurs d’impôts, juges et autres officiels vénaux, remplissant leurs poches grâce à la corruption et aux rapines.

"Bien des années s’écoulèrent de la sorte. Par centaines, les officiels du gouvernement s’emparaient de l’huile, du fromage et des tapis, attribuant le champ d’abricot selon ce qu’ils recevaient." (p. 56) Attentif au détail, le regard de Bakounts expose leur cupidité égoïste.

Face à un enfant attaqué par un chien, un officiel du gouvernement détourne :

"[…] son regard de la blessure […] visant le tapis éclatant au sol, l’évaluant dans son esprit, en le comparant au bakchich promis par Mrots." (p. 55-56)

Dépouillant le paysan de sa production en temps de paix, l’Etat prend en temps de guerre la forme d’"un poing armé", "prêt à frapper le village" avec ses officiels militaires se précipitant pour enrôler les jeunes hommes à la guerre, tout en réquisitionnant chevaux, bétail et denrées comestibles. Au début, tout n’est que "joie et bonheur". Mais, "tout comme une hirondelle qui apparaît au printemps, des garçons amputés d’un bras et d’autres aux jambes de bois commencèrent à revenir […], tandis que le nombre des veuves se multipliait au village." (p. 48) Durant la guerre :

"[…] la pauvreté augmenta, ainsi que le prix du pain, tandis que le sucre se transformait en médicament pour les malades […] Les salaires diminuèrent […] Les gens ne donnaient plus autant de pain qu’auparavant […] Plus personne n'offrait de vêtements […] Les temps riches et prospères de jadis n’étaient plus." (p. 48) (2)

Du fait peut-être de telles conditions, le paysan arménien n’était pas opposé à donner aux révolutionnaires une chance de montrer un courage différent de celui de l’Etat tsariste, dont l’intrusion dans la vie des villages ne faisait qu’aggraver leur existence déjà rude et dure. Or, avant même la guerre qui conduisit à la désolation ces "temps jadis de richesse et d’abondance", désormais imaginaires, la Sombre Vallée est témoin d’innombrables drames, éternellement tragiques, qui se déploient partout où dominent des rapports humains, des coutumes, des traditions et des mœurs mutilantes.

III. Des vies d’hommes et de femmes rongées par le déclin rural.

A l’instar des villageois dans Maro, poème épique d’Hovhannès Toumanian, ceux de Sombre Vallée pourraient eux aussi se demander à bon droit pour quelle raison

"Jamais nous ne mangeons lors du Carême
Avec dévotion toujours nous prions,
Des souffrances sans fin s’ajoutent à d’autres
Tel un désastre et une dépossession."

Comme chez Toumanian, la souffrance, le désastre et la dépossession découlent de même chez Bakounts de rapports humains viciés, pesant de manière disproportionnée sur les femmes. Dans "Akar", Sandukht, fragile et souffreteuse, voit son existence détruite par une combinaison fatale de misère et d'un statut de la femme assimilée à un produit négociable, peu différent du bétail. Suite à la mort de son père, afin d’ "alléger le fardeau pesant sur ses épaules" et lui permettre de "s’occuper de ses deux autres enfants", la mère de Sandukht n’a d’autre choix que la marier (p. 36). L’existence de Sandukht, réduite à un calcul économique auprès des siens, constitue aussi pour la famille du jeune marié une opportunité économique, poursuivie avec une diabolique détermination. L’examinant comme ils examineraient un cheval, ils s’assurent néanmoins tout d’abord de "jeter un œil" sur "la grange et le grenier à foin" offerts comme dot (p. 37).

Sandukht appréhende ce mariage. Chaque fois qu’elle voit son futur mari, elle dissimule "son visage dans son manteau" et se retire "tel un escargot se rétractant dans sa coquille". Chacun sait qu’elle n’est pas disposée à se marier. "Au nom de la loi", même le médecin local fait objection. Mais ni les souhaits de Sandukht, ni sa santé, ne peuvent mettre un terme à une transaction que renforcent des rapports et une tradition ignobles, mais institués, nés de la misère. Après avoir entendu, "l’espace d’une seconde", l’avis du médecin, le père du marié "décide de briser la loi". Il la franchit "comme s’il s’agissait d’une étroite rivière", afin de "munir le grenier d’une serrure". La serrure consistant pour les parents à obliger le couple à cohabiter, sans le moindre aval officiel. La tragédie humaine qui suit ne laissera personne indifférent. Or, malgré la détermination personnelle de la mère et le caractère impitoyable du père du jeune marié, aucun lecteur n’aura de mal à voir l’enracinement social de cette tragédie.

"La Violette d’Albion" constitue un bon exemple de cette peinture pénétrante des oppositions entre la vie urbaine et rurale et les susceptibilités récurrentes dans l’œuvre de Bakounts. Le texte s’achève néanmoins dans une explosion de violence misogyne, qui relègue le récit, jusqu’alors convaincant, de la visite d’un artiste et d’un archéologue venus de la ville dans un village dominé par les ruines d’une forteresse médiévale. Tous deux sont inspirés par le symbolisme historique de ce fort et par les délicates violettes enserrant ses remparts, qui laissent cependant totalement indifférent leur guide local.

La description des plus concise de Bakounts est empreinte d’une force explicative : "Si l’archéologue avait en tête le prince Bakour et le parchemin, tandis que l’artiste repensait aux violettes et entendait le rugissement assourdissant de Basuta, le troisième cavalier considérait le lavash tout juste sorti du four, le fromage et le yaourt." (p. 143)

Absorbé par ce chassé-croisé de deux appréciations totalement différentes d’une même réalité, méditant aussi sur le soutien tôt manifesté par les Soviétiques à la préservation de la culture et sur les privilèges accordés aux intellectuels, l’intérêt du lecteur est soudainement brisé. De retour chez lui, après une journée d’un dur labeur, lorsque l’hôte de ces visiteurs découvre que l’artiste a dessiné le portrait de son épouse,

"[…] la jalousie éclata, tel un éclair, dans le cœur abattu du moissonneur. Ses yeux s’agrandirent et il pâlit. La mère regarda le garçon et rougit, tandis que le père vit le visage rougi de sa femme. Tout cela en un clin d’œil. Dans la minute qui suivit, l’homme bondit tel un ours enragé, empoignant sa lourde faucille de ses mains velues, et assénant un coup terrible sur le dos de sa femme.

La femme ne fit pas beaucoup de bruit. Au contraire, elle se recroquevilla de douleur. Serrant son dos de ses mains et sortant de la tente pour crier en cachette." (p. 147-148)

Toutes les images de grandeur historique et de beauté naturelle s’effritent sous le poids de la terrible souffrance de l’épouse, tandis qu’elle quitte passivement et silencieusement la pièce, comme si elle reflétait la résignation des femmes de la campagne face à la violence de l’injustice.

Dans "Markar le Grand", "Le Faisan" et d’autres nouvelles, l’expérience individuelle et la réalité sociale sont passées au crible du prisme de la mémoire, révélant une autre particularité de l’art de Bakounts. Les nouvelles de Bakounts illustrent remarquablement de quelle manière la mémoire, agissant en tant que partie intégrante de la conscience, façonne le présent, déteignant sur lui et le structurant, faisant ainsi en sorte que la vie personnelle, subjective, soit vécue comme une union du passé et du présent, et jamais comme un simple triomphe ou désastre sans mélange. Les plumitifs staliniens se saisirent naturellement de la prééminence de la mémoire dans l’œuvre de Bakounts pour l’accuser aussi d’idéaliser le passé. Or, de même que les accusations d’idéaliser la vie rurale, cette dernière constitue elle aussi une grossière machination politique. Dans Sombre Vallée, la faculté de se souvenir contribue à rappeler les maux sociaux qui dominent dans ce village de campagne.

Le souvenir personnel du génocide, chez Markar le Grand, est créé avec une authenticité qui permet d’en appréhender l’atroce réalité collective et une part de la barbarie structurant le génocide. Markar survit néanmoins et s’installe en Arménie soviétique, où il vit ses dernières années, nourrissant un optimisme flamboyant pour l’avenir de son petit-fils. Mais les souvenirs des circonstances de la mort de son épouse continuent de suinter dans sa conscience. Le présent atténue la souffrance du passé. Mais il ne l’efface pas. Dans "Le Faisan", le souvenir, chez oncle Dilan, de l’interruption arbitraire de son amour de jeunesse pour Sona souligne les dommages causés par l’oppression des femmes, non seulement chez les femmes, mais aussi chez les hommes. De la jeunesse à la vieillesse, l’existence de Dilan, du moins en surface, est vécue normalement. Mais il se souvient de cette matinée lointaine, lorsque "Sona s’enfuit tel un faisan, laissant derrière elle chagrin et tristes souvenirs", lesquels ont déteint sur sa vie et l’accompagneront jusqu’à la fin.

Il est peut-être nécessaire ici de noter une erreur significative de traduction, qui dissimule la vérité plus entière de ce qui est décrit. Se référant au mariage arrangé, la version anglaise écrit comment l’amour de Sona et Dilan "pépie telle une hirondelle qu’ils eussent élevée", puis :

"Sona passe un jour devant la maison du voisin, un voile de mariée lui couvrant le visage et, sous le voile, des yeux injectés de sang, aussi brillants qu’un lac de montagne, tant elle avait crié." (p. 62)

L’original arménien renvoie formellement aux considérations sociales et économiques à l’origine du mariage de Sona. Il décrit Sona "entrant dans la maison" d’un "voisin aisé" [medzadoun harevani shemkov ners mdav] et non simplement "passant devant" la maison "du voisin". Cette omission et ce manque de précision perdent le contenu critique de l’original, émoussant le drame émotionnel.

IV. Moralité et critique en littérature.

L’œuvre de Bakounts est remarquable par l’absence d’intervention de l’auteur ou de jugement moral, même lorsque les épisodes les plus brutaux et violents du comportement et des rapports humains sont décrits. Ce qui a conduit à des erreurs significatives d’interprétation, qui mérite que l’on en débatte, ne serait-ce que parce que cela autorise une prise en compte bienvenue du contenu moral, consubstantiel à la littérature. Par exemple, dans un long commentaire sur "La Violette d’Albion", Vahé Oshagan écrit : "Bakounts eût préféré mourir plutôt qu’écrire quelque chose comme Kikor [de Toumanian]."

L'A. rejette totalement la substance mélodramatique de cette œuvre, en particulier la division entre personnages positifs et négatifs, incapable qu’il est de réduire la réalité tragique de l’homme au statut d’un être vertueux ou hanté par le mal.

"Dans cette [i.e. : de Bakounts] littérature, il n’y a ni liberté, ni bien, ni mal, ni justice ou injustice."

Or, rien dans l’œuvre de Bakounts ne peut appuyer une telle conclusion. Ses descriptions impartiales et objectives d’événements posent des questions morales de la manière la plus évidente. Ses nouvelles appellent de fait un double jugement moral.

Les drames personnels prennent toujours racine dans les rapports sociaux, si bien que dans la sphère de l’action individuelle, se situe une relation sociale plus large, appelant à une approche et à un examen critiques. Dans "La Violette d’Albion", la représentation de la violence du mari scandalise, non seulement du fait de son surgissement inattendu, mais de la présentation nette de son contenu et de son contexte. Dans cet acte de violence misogyne gratuit, dépeint sans parti pris, la question morale, à la fois sociale et individuelle, nous fixe du regard. Et si le lecteur ne remarque pas cela, le problème concerne alors le lecteur, non l’absence de contenu moral ou d’intervention de l’auteur.

Car, après tout, le contenu moral de la littérature est indépendant de l’opinion ou du discours direct de l’auteur. De fait, lorsque ce genre d’opinion est répandu, comme c’est le cas d’une grande part de la littérature arménienne, elle est imposée de manière artificielle et fait surface à la manière d’un sermon moralisateur. En littérature, le contenu moral authentique est inhérent, quoique seulement de manière potentielle, à chaque représentation artistique d’une intrigue, d’un personnage, de leurs relations et de leurs développements. Il fait impression en vertu de cet art et non de quelque intervention de l’auteur. La représentation artistique efficace d’une réalité particulière permet au lecteur critique d’établir des constats moraux fondés sur l’intrigue et le personnage.

Or ces constats seront déterminés par les préoccupations et les normes contemporaines et ne seront possibles que si les lecteurs se collettent à l’art comme expression de la vie, comme un moyen d’en appréhender les vérités, que si l’œuvre n’est pas abordée d’un point de vue esthétique universitaire, technique ou abstrait, rétrécissant la portée artistique et critique de la littérature.

Dans notre existence urbaine de plus en plus aliénée et nos rapports dramatiquement abusifs avec notre environnement naturel, une lecture critique de Sombre Vallée peut en outre mettre en question ces idéologues du consumérisme, lesquels ne cessent de proclamer que la satisfaction et le progrès de l’homme sont avant tout conduits par un désir d’accumulation matérielle. Dans une récente recension de l’ouvrage de Raj Patel, The Value of Nothing : How to Reshape Market Society and Redefine Democracy [La Valeur zéro : comment remodeler la société de marché et redéfinir la démocratie] (éditions Picador, USA, 2010, 256 p.), John Gray aborde la question, en critiquant très légèrement le consumérisme contemporain :

"Il n’est pas impossible que le déséquilibre entre les exigences humaines et l’environnement puisse être diminué, si suffisamment de gens rejetaient l’abondance matérielle comme finalité de leur existence. Mais cette possibilité est extrêmement nébuleuse, mettant en lumière la difficulté extrême de l’analyse de Patel." (The Guardian Weekly, 08/02/2010)

La "nébulosité" de cette possibilité ne découle cependant pas d’une quelconque réalité humaine fondamentale. Elle n’est due qu’aux rapports sociaux particuliers à notre époque, façonnés par les publicitaires et les fabricants d’obsolescence.

C’est particulièrement vrai de Sombre Vallée, dont les protagonistes vivants possèdent une aptitude vitale à la vie, à l’amour, à la passion et au plaisir, existant et évoluant tous indépendamment de quelque désir ardent d’acquisitions matérielles, et cela dans le milieu naturel et social le plus rude qui soit. (3) Les existences de Sandukht, Dilan, Markar et Sona ne sont pas cabossées et défigurées, parce qu’ils s’évertueraient à posséder deux voitures, quatre téléviseurs et un nombre n d’ordinateurs portables, de téléphones portables et autres gadgets. Si leur existence est contrariée, ce n’est pas faute d’ambitionner des biens matériels, mais à cause de rapports sociaux imposés, lesquels étouffent les rêves, les désirs et les amours issus de cette réalité humaine fondamentale, que restitue avec tant de fraîcheur Bakounts. Pour l’épanouissement de cette réalité fondamentale, ce qui est requis ce n’est pas l’accumulation de biens matériels, mais des rapports sociaux fondamentaux.

Le traitement par Bakounts du génocide de 1915 et de l’attitude de la paysannerie arménienne à l’égard de la révolution russe de 1917 est suffisamment significatif pour que nous lui consacrions prochainement un essai particulier.

Notes

1. Davantage productifs et fertiles, les villages des plaines de l’Ararat ne furent jamais délaissés, non seulement de la part des fonctionnaires de l’Etat tsariste, mais de toutes sortes de négociants, marchands, usuriers et hommes d’Eglise, avides de s’emparer autant que possible d’une partie de la production des paysans. Le fléau qu’ils constituaient au regard de la vie rurale arménienne se reflète mieux encore à travers ces personnages infâmes qui peuplent les romans de Berdj Brochian.
2. L’exactitude historique de ce récit est appuyée, entre autres, par Leo, qui évoque le déclenchement de la Première Guerre mondiale dans ses mémoires amers Ecrits du passé :
"Tout d’un coup, sans que l’on s’y attendît, dans le merveilleux silence de forêts centenaires, éclata avec un bruit monstrueux une tragédie immense qui, telle une roue énorme aplatissant tout devant elle, s'empara de l'existence humaine et se mit à l'écraser cruellement. […] L'armée fit entendre son appel […] Voilà le nom de ce désastre. Rapide et dominatrice, elle parvint en tous lieux, jusqu'aux recoins et aux failles les plus reculées de la nature, provoquant partout souffrance et deuil, bouleversant la vie et la réduisant à la misère." (p. 263)
3. Ces hommes et femmes nous rappellent par leur richesse ceux des Humbles d'Hagop Ochagan, qui affirment aussi l'humanité du paysan arménien défiguré, aliéné et ostracisé dans l'empire ottoman.

[Eddie Arnavoudian est diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre). Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://www.groong.org/tcc/tcc-20100413.html
Article paru le 13.04.2010.
Traduction : © Georges Festa - 06.2010.