jeudi 17 juin 2010

Berdj Brochian

Martiros Sarian, Magie du soleil, 1905
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Berdj Brochian, romancier arménien du 19ème siècle : conservateur ou progressiste ?

par Eddie Arnavoudian


Romancier arménien du 19ème siècle, Berdj Brochian (1837-1907) continue à souffrir d’une exécrable réputation. Les critiques contemporains, tels que Leo, raillent un conservateur aux idées tranchées, dénué de talent artistique. Durant les années 1930, à l’époque soviétique, les marxistes purs et durs condamnèrent ses romans qui n’arrivaient pas, selon eux, à présenter la paysannerie arménienne en tant que « classe révolutionnaire ». Des accents méprisants se faisaient aussi entendre au sein de la diaspora, de la part de critiques tels que le Père Mesrop Janashian et Minas Teoleolian. L’essai littéraire, que l’on ne saurait trop recommander, d’Arsene Derderian, « Berdj Brochian » (in Œuvres choisies, Erevan, 1960, pp. 343-568), opère ainsi à contre-courant, situant décidément Brochian dans le cadre d’une mouvance progressiste de l’histoire littéraire et intellectuelle de l’Arménie.

A son crédit, et contrairement à une tradition largement répandue dans la critique littéraire soviétique, Derderian n’essaie pas de faire de son personnage un marxiste, un révolutionnaire ou même un démocrate radical. Brochian consacra son existence à la promotion, l’éducation et l’émancipation de la paysannerie arménienne. Quelles que fussent ses défauts artistiques et intellectuels, et malgré toutes ses compromissions avec le cléricalisme conservateur, Brochian demeure, soutient Derderian, un artiste de talent dont l’œuvre devint une voix authentique et progressiste au service de la paysannerie arménienne dans la seconde moitié du 19ème siècle, à travers des romans qui expriment les forces, les faiblesses et les ambitions du paysan arménien.

Les romans de Brochian, parmi lesquels le célèbre Problème du pain, reconstruisent la vie paysanne arménienne avec un profond réalisme, décrivant avec force le rôle exploiteur de l’Etat, des officiels gouvernementaux, des propriétaires terriens et des usuriers. Dans une tirade contre les marxistes ordinaires, qui attaquent Brochian pour ne pas avoir dénoncé d’une manière explicite et politique l’oppression de la paysannerie arménienne, Derderian remarque à juste titre que le tableau passionné de la souffrance paysanne par le romancier constitue une critique plus puissante que n’importe quelle formule théorique. Par ailleurs, même si les romans de Brochian ne dénoncent pas la religion, ils contiennent à nouveau une vigoureuse mise en accusation de son clergé corrompu, lequel vit de la sueur du pauvre laboureur. « Outre la défense de la paysannerie », écrit Derderian, Brochian fut aussi « un défenseur des droits des femmes » et un « fervent partisan » de leur émancipation, ses romans traduisant une part de la souffrance et de l’injustice de leurs existences dans la société rurale.

Brochian fut aussi un avocat enthousiaste de l’éducation populaire en faveur des garçons et des filles. A l’instar d’hommes tels qu’Abovian et Nalpantian, il s’attacha à développer une langue littéraire moderne, fondée sur une langue vernaculaire populaire qui soit accessible aux gens. Non seulement il polémiqua avec les tenants de l’arménien classique qui n’était pas compris du peuple, mais il critiqua aussi des pans entiers de l’intelligentsia urbaine, comme Ardzrouni, dont l’arménien moderne était infesté d’importations étrangères au point d’en faire une langue « anti-nationale » incompréhensible pour les masses. Non seulement Brochian écrivit en langue vernaculaire, mais il contribua aussi d’une manière significative, là encore contrairement aux thèses des « critiques libéraux », à l’essor de l’arménien oriental moderne. Ce qui, pense Derderian, reste le cas, en dépit des nombreux reculs linguistiques du romancier.

Derderian ferraille de même avec ceux qui critiquent Brochian pour son manque de patriotisme ardent, que l’on trouve, par exemple, chez Abovian. Or le patriotisme de Brochian ne saurait être du même ordre que celui d’Abovian. Les passions d’Abovian étaient enflammées par la lutte contre la domination persane étrangère. Brochian écrit à une époque de domination russe émergente, qui était perçue comme un progrès au regard de la domination persane précédente. Brochian s’intéressait donc à la vie sociale et non à la politique et, bien que cela puisse être une contrainte dans la sphère sociale, il s’agit d’une manifestation incontestable de patriotisme – au travers de son amour pour les petites gens, la terre, son histoire et sa culture.

Derderian va plus loin encore et soutient que le patriotisme de Brochian possède une autre qualité, démocratique et internationale, qui « le sépare des libéraux ». Soutenant l’émancipation du paysan arménien occidental par rapport à la domination ottomane, de même Brochian « soutient le Turc pauvre et opprimé ». Dans l’un de ses romans, il écrit que l’Etat ottoman n’oppresse « pas seulement le peuple arménien, mais aussi le peuple turc ordinaire. Lui aussi, peine et gémit sous le fardeau de ses propres exploiteurs et juges dénaturés. » Dans Huno, le bandit homonyme à la Robin des Bois « écoute chacun avec attention et propose son aide, dans la limite de ses moyens, sans même demander si untel est Arménien ou Turc. » Les romans de Brochian, poursuit Derderian, condamnent tous les exploiteurs, usurpateurs et fraudeurs, qu’ils soient turcs, kurdes ou arméniens. « Tu peux, écrit-il, trouver des exploiteurs au sein de n’importe quel peuple. Le Kurde est plus vicieux que le Turc, le Turc plus barbare que l’Arménien, et l’Arménien plus intransigeant que les deux premiers. » Bien que Derderian ne le dise pas, cette qualité patriotique situe aussi résolument Brochian dans le même camp qu’Abovian, Nalpantian et leurs successeurs Aghayan, Shirvanzade, Toumanian et autres.

S’il réhabilite de façon convaincante Berdj Brochian comme intellectuel et militant de la société civile, Derderian est moins persuasif lorsqu’il tente de le laver de l’accusation selon laquelle ses romans, bien qu’il soit un chroniqueur hors pair des coutumes, des traditions et de la langue paysanne, n’ont guère de valeur artistique. De longs extraits démontrent en fait que, bien que Brochian fut effectivement un chroniqueur, il s’acquitta néanmoins de sa tâche non sans talent. En tant que réaliste critique, sa prose est fréquemment empreinte de poésie, de satire, d’hyperbole et de discours épique. Il élabore ses âmes damnées, note à juste titre Derderian, alors même que ses personnages vertueux sont inexpressifs et invraisemblables. A l’instar d’Abovian, son style narratif avec ses longues dérivations à partir de l’intrigue centrale, l’intégration qu’il opère du folklore et du chant, accueillent la tradition narrative orale afin de la rendre malléable et compréhensible pour le commun des mortels, pour lesquels il écrit.

Derderian n’est pas aveugle aux faiblesses artistiques – répétition, manque de cohésion, verbosité, imperfections linguistiques, défauts dans l’architecture de ses récits et insuffisances dans la représentation. Malgré ces faiblesses, souligne-t-il, les romans de Brochian demeurent lisibles en tant qu’histoire et art social. Néanmoins, même dans le cadre de l’évaluation de Derderian, demeure l’impression que l’aspect positif dans ces romans n’est pas nécessairement leur trait caractéristique ou dominant. Or cela suffit pour convaincre ses lecteurs de s’adresser directement aux romans, afin de se forger leur propre opinion.

La vie et l’œuvre de Brochian témoignent de points de vue contradictoires et confus quant à la société et la politique. Néanmoins, Derderian a raison : aucun de ses défauts artistiques, sociaux et intellectuels ne sauraient le priver de son mérite d’avoir soutenu les petites gens.


2. Berdj Brochian tel qu’en lui-même


A en juger par ses Mémoires (in Œuvres Choisies, Erevan, 1954, vol. 3, pp. 367-504), Berdj Brochian, romancier prolifique, principalement connu pour Le Problème du pain, ne fut jamais un être emporté. Dans ses conceptions sociales et politiques, il fut toujours un modéré, et même un modéré extrême, si une telle catégorie existe. Mais il ne mérite certainement pas l’épithète de « conservateur », ordinairement attachée à son nom.

Doué et obstiné, Brochian était doté d’une mémoire phénoménale. Très jeune, il pouvait réciter une vingtaine de prières de Grégoire de Narek sans comprendre un seul mot de cette langue classique. En dépit de l’opportunité qui se présenta et des pressions, il déclina la prêtrise et refusa une carrière dans le commerce, optant plutôt pour l’enseignement et l’écriture, consacrant sa vie entière au progrès et à l’émancipation de la population rurale arménienne dans le Caucase. Il fut aussi un ardent partisan de la réforme et de la modernisation de l’Eglise arménienne, qu’il considérait comme une force dirigeante de la vie arménienne.

Dans ces Mémoires, l’optique progressiste de Brochian se révèle avant tout via l’exposé de son engagement en faveur d’une réforme du système éducatif. Les descriptions qu’il livre des corrections, des mauvais traitements, de l’autoritarisme mesquin et du charabia qui faisaient office d’enseignement en Arménie durant son enfance, sont frappantes. Rappelant les pages de Raffi ou même de Dickens sur les écoles victoriennes, Brochian écrit que, pour le punir d’avoir « mal écrit à la main », « les bouts de mes doigts furent frappés avec une règle de bois ». « Notre maître, poursuit-il, préférait la corde pour nous fouetter la plante des pieds jusqu’au sang. […] En général, ceux d’entre nous qui étaient ainsi battus sept fois par jour ou moins étaient considérés comme ceux qui avaient eu le plus de chance. » A l’opposé, Brochian rappelle avec émotion la visite du romancier Khatchatour Abovian dans son école, lorsque, en qualité de surintendant, celui-ci décida d’introduire des méthodes modernes d’enseignement. Abovian prohiba l’usage du fouet et déconseilla l’apprentissage par cœur, exhortant les enseignants à s’occuper de leurs élèves et à les inspirer. Ses instructions ravirent les jeunes élèves, autant qu’elles ulcérèrent une élite bornée. Brochian évoque aussi élogieusement d’autres pédagogues comme Hakob Garenyants, Shanshyants et Mzheshian, lesquels furent persécutés par la vieille garde. Exprimant ses inquiétudes quant à l’éducation des enfants pauvres des campagnes, Brochian admire en particulier Mzheshian qui sacrifia « le luxe d’Etchmiadzine » pour le « bien-être des enfants dans les villages ».

Soutenant ardemment le projet de développer un arménien littéraire moderne, Brochian se voulut l’égal d’Abovian, dont le roman Les Blessures de l’Arménie fut le premier à être écrit dans une langue vernaculaire, accessible aux masses. Animé par son enthousiasme, il écrivit ses nombreux romans dans son dialecte régional afin que « la littérature cesse d’être l’apanage des seules classes éduquées ».

La posture progressiste de Brochian se manifeste aussi dans son attitude à l’égard de l’Eglise arménienne, qui demeure pour lui une composante essentielle de la vie arménienne. « Durant des siècles, la nation arménienne fut privée de toute existence politique (indépendante) […] » Pendant cette longue période, « tous les problèmes et les questions essentielles de l’existence [de la nation] dépendirent de l’Eglise. » La seconde partie, inachevée, de ces Mémoires constitue en fait un plaidoyer solide et, chez Brochian, exceptionnellement passionné, en faveur de l’Eglise arménienne contre le « protestantisme exploiteur » et les missionnaires catholiques, aux yeux desquels « les pires gens au monde sont ces Arméniens qui ne reconnaissent pas la suprématie du pape ».

Cependant, même s’il se considère comme un membre loyal de l’Eglise arménienne, même si ses amis, ses mentors intellectuels et l’essentiel de ses activités étaient tous, d’une façon ou d’une autre, liés à l’Eglise, Brochian se montre sévère dans sa critique de la hiérarchie religieuse, en particulier sa direction basée à Etchmiadzine. Bien que cela ne figure pas dans ces Mémoires, il nous apprend dans une lettre que son roman Le Théâtre de la guerre fut écrit en partie afin de « dévoiler les secrets inavouables d’Etchmiadzine ». Cette œuvre « présente la vie d’il y a cent ans », mais où « la réalité présente d’Etchmiadzine brille dans toute sa corruption ». En témoigne la persécution dont fut victime Shashyants, dont les méthodes modernes d’enseignement furent dénoncées par la hiérarchie de l’Eglise arménienne, comme constituant des déviations anti-arméniennes et protestantes. Brochian y voit à l’opposé les expressions d’un engagement de l’Eglise arménienne et de ses anciennes traditions.

Le point de vue de Brochian prend forme au cœur de l’Arménie rurale, où l’Eglise occupait une position sociale centrale. Or son attitude envers l’Eglise arménienne n’a rien à voir avec le conservatisme de journaux tels que L’Abeille ou Le Siècle Nouveau. Sa sympathie allait vers la tendance réformiste au sein de l’Eglise, une tendance qui, en particulier dans les régions rurales où il se sentait le plus chez lui, était plus proche du peuple et davantage sensible à ses besoins. Le fait que ce courant existait en tant que force résolument progressiste et parfois même révolutionnaire, est évident dans l’histoire (Khrimian Hayrig, l’Eglise au Taron/Vaspourakan et ailleurs) et la littérature (Masse rouge d’Arpiar Arpiarian et Le Monastère de Dikran Tcheugurian). Broshian, le modéré, appartenait à ce courant.

Notons une limite frappante au progressisme de Brochian. Il est largement silencieux à propos des problèmes politiques, et problématique, lorsqu’il ne l’est pas. En tel endroit, lorsqu’il se réfère à la politique, c’est sous la forme d’un hommage aux officiers arméniens servant dans l’armée tsariste. Il les présente comme des patriotes défendant le régime tsariste contre les insurrections des nationalités locales. Contrairement à des hommes tels que Nalpantian, il ne montre aucune prise de conscience de la nature coloniale et impériale du pouvoir tsariste, soulignant indirectement le rôle joué par certains Arméniens en tant que bastion social du régime tsariste dans la région.

L’arriération et la corruption au sein des élites arméniennes comme de l’Eglise, ainsi que le recul de la langue arménienne contre lequel se bat Brochian, continuent de menacer aujourd’hui le cadre de la vie des Arméniens. A cet égard, l’héritage de Berdj Brochian, en dépit de toutes ses limites, mérite tout à fait d’être étudié et redécouvert par de nouvelles générations d’Arméniens.

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20060321.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.