lundi 14 juin 2010

Ece Temelkuran - Interview

© Verso, 2010

Entretien avec Ece Temelkuran

par Taleen Babayan

http://zohrabcenter.wordpress.com


Deep Mountain : Across the Turkish-Armenian Divide [La Montagne profonde : par delà la division Turquie-Arménie], le tout dernier livre d’Ece Temelkuran explore l’histoire et la polémique continue entourant le génocide arménien en Arménie, en Turquie, en France et aux Etats-Unis. Ce projet – qui est né d’entretiens de l’A. avec Hrant Dink, l’éditeur, aujourd’hui disparu, du journal Agos – étudie d’une manière plus approfondie cette situation en interviewant un grand nombre d’écrivains, penseurs et militants arméniens, parmi lesquels la poétesse arménienne Silva Gaboudikian, le musicien Arto Tuncboyaciyan et le réalisateur Serge Avédikian.

Journaliste et observatrice réputée de la vie politique en Turquie, Ece Temelkuran écrit régulièrement pour le journal turc Haberturk et a obtenu de nombreuses récompenses pour son travail, dont celui du Pen Club pour la Paix et le prix du Journaliste turc de l’année.

L’A. s’est entretenue avec Taleen Babayan sur son ouvrage, récemment traduit en anglais par Verso Books.

- Taleen Babayan : Vous interviewez tant de gens étonnants et influents dans ce livre, des politiciens, des musiciens, des étudiants, des avocats et des hommes d’affaires, dont Arto Tuncboyaciyan, Silva Gaboudikian, Patrick Devedjian, Vartkes Yeghiayan, et chacun a sa propre façon d’appréhender non seulement les Turcs, mais aussi soi-même en tant qu’Arménien. Y avait-il un fil commun entre vos thèmes et les gens à qui vous parliez ?
- Ece Temelkuran : Bien qu’ils l’expriment de manières complètement différentes, la principale question qui les taraude est la suivante : pourquoi les Turcs ne ressentent-ils rien ? Même Ara Toranian (éditeur de Nouvelles d’Arménie Magazine et ancien membre supposé de l’ASALA). Il veut raconter son histoire aux Turcs, non aux Français ou aux Américains. Mais celui à qui il désire raconter son histoire ne veut pas l’écouter. Bien que la communauté arménienne soit des plus mature, je pense qu’ils portent en eux cette enfance blessée, quel que soit leur âge. Voilà le fil commun, à mon avis.

- Taleen Babayan : Vous interviewez le politicien français Patrick Devedjian, qui fut l’architecte de la loi sur le génocide en France, suivie d’un amendement susceptible de criminaliser la négation du génocide arménien en France. Selon lui, la Turquie peut changer sous une forte pression, contrairement à vous ; à savoir que ce type de législation peut amener la Turquie à reculer et à rendre plus difficile la poursuite d’un dialogue ouvert. Partagez-vous toujours ce point de vue ? Ne pensez-vous pas que la reconnaissance du génocide à travers le monde amènera finalement la Turquie à faire face à son passé, à l’instar du reste du monde ?
- Ece Temelkuran : Il y a deux niveaux dans cette question. L’un d’eux est l’aspect diplomatique. Naturellement, la Turquie changera sous la pression diplomatique et elle a commencé à le faire, comme nous l’avons tous vu récemment. Nous avons vu le Premier ministre turc et son homologue arménien se serrer la main et leurs deux ministres des Affaires Etrangères signer des protocoles. Derrière eux il y a les dirigeants du monde, comme si ces politiciens étaient des enfants et les dirigeants du monde les parents qui les gardent. Or ce n’est pas vrai. C’est un peu artificiel. Car si la population n’a pas confiance en eux, peu importe que des progrès diplomatiques aient eu lieu. Si la population, des deux côtés, n’est pas véritablement intégrée au processus, les progrès diplomatiques peuvent être aisément sabordés. Après la mort de Hrant, les Arméniens sont devenus un sujet plus facile à traiter. Sa mort est devenue emblématique de cette question. Les gens créèrent même le slogan « Nous sommes tous Arméniens » lors de ses funérailles. J’ai toujours eu l’impression que Hrant a été sacrifié. Après sa mort, il est devenu plus facile pour les gens de parler des questions relatives aux Arméniens et de dire ouvertement qu’ils avaient des amis arméniens. C’est tragiquement paradoxal. Même le processus diplomatique eût été complètement impossible sans ce que les gens ont ressenti après la mort de Hrant. En fin de compte, Hrant a plus fait que n’importe quel dirigeant ou législation à travers le monde.

- Taleen Babayan : Comment Deep Mountain a-t-il été reçu parmi les Arméniens et les Turcs ? A-t-il été écrit pour un lectorat arménien ?
- Ece Temelkuran : Le livre a été très bien reçu en Turquie, à ma grande surprise. 60 000 exemplaires vendus, [ce qui est beaucoup] pour un pays comme la Turquie, qui se cramponne à l’amnésie. Je pense que cela est dû au profil choisi. Dans la plupart des cas, les intellectuels tentent de jeter cette question à la face des gens. En espérant que les gens se sentent coupables au lieu de se souvenir. J’ai essayé de faire en sorte qu’ils se souviennent, puis de leur laisser cela pour qu’ils arrivent à comprendre ce qu’ils ressentent. La plupart des gens ne se sentent nécessairement coupables, mais sont émus pour la première fois, et sans même s’interroger sur ce qui s’est réellement passé en 1915, ils sont impatients de saisir l’aspect humain de l’histoire. Ils reconnaissent éprouver des sentiments à l’égard des Arméniens, sentiments que les Turcs sont censés ne pas éprouver. Pour la première fois, je pense, le peuple turc essaie de se mettre à la place des Arméniens.
Je voulais que le public, en particulier turc, se place dans la peau de ce personnage, qui au début ne ressent rien envers les Arméniens, ne veut rien ressentir et comprend, au fil du temps, la raison de leur torpeur. Je crois que cette torpeur est ce qui intimide le plus les Arméniens et ils ont raison. Ils disent : « Nous ressentons tant de choses à propos de ce vieux conflit et vous rien. Comment pouvez-vous ne rien ressentir ? » Telle est la principale question des Arméniens. Voilà pourquoi j’ai écrit ce livre pour les deux publics, Arméniens et Turcs, pas simplement pour créer une nouvelle voie de communication. Car il existe des Turcs qui éprouvent des sentiments pour les Arméniens et des Arméniens qui ne s’arrêtent pas à la colère.

- Taleen Babayan : Le fait d’avoir écrit et publié un ouvrage qui aborde le rapport turco-arménien et le génocide arménien a-t-il eu des conséquences sur vous ou votre carrière ?
- Ece Temelkuran : La réaction positive fut plus qu’un murmure, sans aller jusqu’à le crier à voix haute. Récemment, une femme dans la cinquantaine est venue vers moi, me disant qu’à ses yeux, je trahissais ma patrie et mes compatriotes. Il s’agit, à mon avis, d’une exception, car la plupart des gens pensent que ce livre raconte la véritable histoire des gens. Deep Mountain ne cherche pas à prouver quelque réalité historique que ce soit, ni à prendre parti dans le débat sur le génocide. Le livre plaide pour que nous partagions nos histoires, avant de mettre une étiquette sur l’histoire et si cela est un obstacle, alors mettons ça de côté et dialoguons. J’ai reçu des menaces bien sûr, mais c’est… Vous savez, ça fait partie de la vie quotidienne en Turquie.

- Taleen Babayan : Quand avez-vous entendu parler pour la première fois du génocide arménien ?
- Ece Temelkuran : Grâce à Hrant. Même lorsque l’on est exposé à quelque chose, c’est comme si on ne le voyait pas. C’est devant vous et vous ne le voyez pas. Et lorsque cela concerne les Arméniens, vous cessez de réfléchir. Et si vous ne voulez pas vraiment vous impliquer à ce propos, vous n’avez pas à le faire parce que vous ne pouvez pas trouver d’informations sur les Arméniens. Pas facile de reprocher à la population turque de ne rien savoir sur 1915 car il n’existe aucune source qui soit accessible et légale en Turquie.

- Taleen Babayan : Une des phrases que je préfère dans votre livre : « Un véritable voyage ne répond pas aux questions du voyageur. Un véritable voyage modifie les interrogations du voyageur. » (p. 98) Combien de temps vous a pris ce voyage ? Se poursuit-il ? Et comment vos interrogations ont-elles changé au fil du temps ?
- Ece Temelkuran : Hrant a été tué et cela a tout changé, non seulement pour moi, mais pour sa famille, ses amis et la population turque. Pour la première fois, les gens se sont rendus compte que cet Arménien était un être exceptionnel, si bien que cela a modifié toutes nos interrogations. Mais d’un autre côté, après sa mort, après avoir achevé ce livre, mon voyage s’est poursuivi. Il a été tué parce qu’il était Arménien, c’est tout à fait clair. Mais il y a plus. C’était un de mes amis. Et tout d’un coup, vous réalisez qu’un de vos amis proches a été tué, qu’il devient un symbole et un être que vous ne pouvez définir. Ce qui a aussi changé ma vie. Pour la première fois, j’ai vu un ami mourir. Je l’ai vu alors qu’il gisait à terre dans la rue. Cela a changé beaucoup de choses. Mais c’est devenu comme remplir une promesse, car il voulait que j’écrive ce livre et que la diaspora le lise. Je lui avais promis.

- Taleen Babayan : Dans la postface de Deep Mountain, vous présentez des excuses aux Arméniens en les invitant à boire un verre de raki avec vous et à visiter la Turquie. Ne pensez-vous pas que ce soit un peu idéaliste ?
- Ece Temelkuran : C’est ce que voulait Hrant et je sais qu’il existe des gens qui prennent au sérieux ce que j’aimerais voir. Et il existe des Arméniens vivant à Istanbul. Ils devraient venir ici. Même si cela semble idéaliste ou naïf, je pense qu’il est important pour les Arméniens de la diaspora d’entendre cela de la part de la population turque. Ce qui est fait est fait, mais le problème psychologique actuel est de sentir sans attache, d’une certaine manière, même pour de riches Arméniens nantis de grandes fortunes aux Etats-Unis.

- Taleen Babayan : A votre avis, que réserve l’avenir aux Arméniens et aux Turcs ? Vous écrivez dans votre livre que ni les Turcs ni les Arméniens ne sont homogènes. Avec des points de vue aussi différents, y aura-t-il jamais un règlement ? Y aura-t-il un jour une réconciliation ?
- Ece Temelkuran : Oui, je le pense. Une fissure s’est produire dans le mur de torpeur. On ne peut plus revenir en arrière. Un nouveau courant émerge maintenant au sein de la population turque. Les gens évoquent leurs racines arméniennes. Partout. Et les gens sont heureux de pouvoir le faire. C’est intéressant d’observer cette tendance nouvelle, de fond. Depuis la mort de Hrant, il y a deux ans, les gens cherchent leurs racines arméniennes.

- Taleen Babayan : Vous avez rencontré de nombreux Arméniens tout en écrivant ce livre. Comment ce processus a-t-il changé vos opinions sur les Arméniens ?
- Ece Temelkuran : En Turquie, les gens sont élevés dans l’idée qu’il existe un monstre géant nommé « Diaspora », mais qu’il y aussi « nos Arméniens ». La plupart des gens croient que « le monstre » fait le mal (soutenant la question de la reconnaissance, etc.) et que nos Arméniens sont en fait suffisamment « bien éduqués » pour oublier ce qui s’est passé en 1915. Après avoir parlé aux Arméniens de l’étranger, j’ai réalisé et j’ai écrit à quel point ce préjugé est faux. En premier lieu, le fait de voir que tous ces « Arméniens furieux de la diaspora » sont en réalité ceux avec qui il est le plus facile de parler, m’a fait penser au « cœur des Arméniens ». J’y ai pensé, en particulier en m’entretenant avec Ara Toranian à Paris. Surtout, je n’aurais jamais pensé que les Arméniens, y compris ceux dont les pères sont nés aux Etats-Unis, avaient une telle nostalgie de l’Anatolie. A mon avis, le public turc est très touché par cette réalité. En parlant avec des lecteurs en Turquie, je puis dire que Deep Mountain a changé l’image de la diaspora en Turquie à tous égards.

- Taleen Babayan : En menant vos interviews et vos recherches pour Deep Mountain, vous avez séjourné en France, aux Etats-Unis et en Arménie, prenant le pouls des communautés arméniennes. Observez-vous maintenant une différence entre les Arméniens d’Arménie et ceux de la diaspora en termes de perception des Turcs ?
- Ece Temelkuran : En allant plus à l’Ouest, les personnes que j’ai rencontrées devenaient, disons, moins émotives. Ce genre de généralisations ne représentent jamais la réalité. Pourtant, je peux dire qu’en Europe, les questions de la mémoire, de 1915 et du dialogue sont davantage intellectualisées. Quant à l’Arménie, j’ai remarqué une volonté de « pardonner » aux Turcs, même en l’absence d’excuses. J’ai même entendu un couple d’Arméniens dire à Erevan : « Ce ne sont pas les Turcs, ce sont les Juifs qui ont tué les Arméniens. »

- Taleen Babayan : Vous qui connaissiez et respectez Hrant Dink, à votre avis, que devraient faire les gens pour honorer sa mémoire ?
- Ece Temelkuran : Au lieu de prouver que les Arméniens ont été tués, Hrant voulait prouver qu’ils continuent de vivre en Turquie. A mon avis, mettre en avant cette réalité serait la première chose à faire. Il disait aussi : « Nous devrions apprendre à en parler aujourd’hui, alors nous pourrons trouver un moyen de parler du passé. » Voilà pourquoi j’ai essayé de présenter les Arméniens et les Turcs d’aujourd’hui, au lieu de fouiller dans les archives. Il s’agit d’une tentative qui requiert un effort collectif. J’espère que Deep Mountain nous aidera à entreprendre ensemble ce voyage auquel Hrant rêva longtemps et pour lequel il s’est sacrifié.

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Source : http://zohrabcenter.wordpress.com/2010/05/28/interview-with-ece-temelkuran-author-of-deep-mountain/
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.

site d’Ece Temelkuran : http://en.ecetemelkuran.com