mercredi 9 juin 2010

Emanuele Aliprandi - Interview

© &MyBook, 2009

1915, cronaca di un genocidio
[1915, chronique d’un génocide]
Entretien avec Emanuele Aliprandi

Akhtamar on line, 01.12.2009


[Ce nouvel ouvrage sur le génocide arménien, lu et interprété à travers la chronique des journaux italiens de l’époque, a été présenté officiellement à Rome le 27 novembre dernier. Nous avons posé à l’A. quelques questions.]

- Akhtamar on line : Comment est née l’idée de ce livre ?
- Emanuele Aliprandi : Essentiellement d’une curiosité. Je voulais voir ce qu’avaient écrit les journaux après le 24 avril 1915. Je suis allé à la Bibliothèque Nationale Centrale et dans l’hémérothèque je me suis mis à feuilleter, ou plutôt, devrais-je dire, dévider, le Corriere della Sera de l’époque.

- Akhtamar on line : Et vous avez trouvé quelque chose ?
- Emanuele Aliprandi : Non, bien sûr. Je m’explique, il était impossible que, du fait de la conception de l’information journalistique d’alors et des instruments techniques disponibles, l’on puisse trouver une chronique détaillée de la rafle qui lança « officiellement » le Grand Mal. Ce n’est que quelques jours plus tard que j’ai commencé à trouver les premières nouvelles, mais il s’agissait de dépêches confuses, faisant à peine allusion à des arrestations.

- Akhtamar on line : Tout se réduisait donc à quelques lignes d’agences ?
- Emanuele Aliprandi : Non, parce que la curiosité a pris le dessus et que j’ai passé en revue tout le Corriere jusqu’en avril de l’année suivante. Puis, comme je ne me contentais plus de ce que j’avais trouvé, j’ai commencé à chercher dans d’autres journaux, du nord et du sud, interventionnistes ou non, de tous bords politiques. A la fin, j’ai passé au crible une vingtaine de quotidiens parmi les plus importants et les plus représentatifs de l’époque.

- Akhtamar on line : Et qu’avez-vous découvert ?
- Emanuele Aliprandi : L’histoire du génocide arménien. Mais pas celle que racontent les manuels, reconstruite ou interprétée dans les essais historiques. J’ai trouvé la chronique de ces mois terribles, le cri déchirant d’un peuple, qui s’élevait de ces pages pleines d’encre. Les faits rapportés avec sincérité, sans relectures a posteriori, ni interprétations. Tout ce que nous avons lu sur le génocide arménien, les films vus, les photographies de Wegner : tout est écrit dans la chronique de ces journées, une chronique terrible à laquelle se superposaient les appels des intellectuels et des plumes les plus raffinées du journalisme pour que cessât ce massacre.

- Akhtamar on line : Il en est donc sorti un livre.
- Emanuele Aliprandi : Après avoir examiné tout le matériel trouvé, je me suis rendu compte qu’il fallait combler un vide. Sur internet ou dans les quelques livres qui abordent le sujet, ne figurent que quelques extraits de l’interview du consul italien Gorrini à Trébizonde, publié sur le Messaggero. Jusqu’à hier, on se limitait à cela, à quelques phrases douloureuses de ce diplomate italien. Un vide difficile à expliquer. D’où l’idée de recueillir ce matériau et de le présenter au lecteur à travers un fil discursif qui explique les passages et fasse comprendre comment réagissait le monde de l’information en ce temps-là, auquel, précisément pour ce motif, j’ai aussi consacré un chapitre à part.

- Akhtamar on line : Comment les journaux de l’époque ont-ils traité le sujet ?
- Emanuele Aliprandi : Il faut prendre en considération le fait que, pendant que s’accomplissait l’holocauste des Arméniens, dans le reste de l’Europe sévissait une guerre terrible qui moissonnait des victimes par milliers ; ensuite, que les nouvelles qui arrivaient d’Arménie parvenaient à filtrer à travers les mailles très resserrées de la censure et provenaient de zones lointaines où les correspondants ne pouvaient accéder.

- Akhtamar on line : Le silence s’est donc abattu sur le génocide ?
- Emanuele Aliprandi : Non. Les journaux italiens ont parlé en détail du Grand Mal. Mais il ne faut pas s’attendre à ce que tous les jours ils titrent en une les informations sur les massacres. Le génocide arménien a été, en fin de compte, une histoire qui s’est développée en parallèle, pendant que la presse parlait de la guerre. En rassemblant tous les morceaux, il en est sorti un tableau terrible de mort et de persécution. Il convient ensuite de prendre en compte toute une série de facteurs sur lesquels je m’appuie à fond pour comprendre comment les journaux ont fait face à l’information.

- Akhtamar on line : Il y a aussi ce scoop mondial, révélé dans la présentation.
- Emanuele Aliprandi : Oui. Talaat Pacha qui confirme tout, reconnaît tout. Quand je suis tombé sur cet entrefilet publié quasi clandestinement, avec l’interview repris d’un journal allemand, j’ai été stupéfait. Je n’arrivais pas à me persuader que l’un des principaux artisans du génocide arménien ait pu déclarer de telles choses.

- Akhtamar on line : Une confirmation, donc, de tout ce qui a été écrit sur le génocide arménien.
- Emanuele Aliprandi : Une de plus. Des chroniques des journaux émerge une réalité incontestable, authentique et impartiale, comme seule peut l’être la chronique immédiate des événements. Si quelqu’un pouvait avoir encore des doutes… Non, il n’existe plus d’alibis pour ces rares (et je parle de certains commentateurs italiens) qui font encore semblant de ne pas voir.
Lorsqu’un journaliste écrit certaines choses, impossible de penser qu’il s’agisse de tout un montage de la part des lobbys arméniens actuels. La chronique, la véritable, est là, sans interprétations ni reconstructions. La voici face à nous dans toute sa crudité et, de là, impossible de revenir en arrière.

Emanuele Aliprandi. 1915, cronaca di un genocidio / La tragedia del popolo armenio raccontata dai giornali italiani dell’epoca. Editions &MyBook, 2009. 244 p. ISBN : 9788896096451.

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Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2084%20(1%20dicembre)%20.pdf
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 06.2010.