vendredi 25 juin 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 3 / 21

Ancienne église Hagia Sophia (13ème siècle), transformée en mosquée, puis en musée
Trébizonde [Trabzon], 2007
© commons.wikimedia.org


Herbert Adams Gibbons (1880-1934)

www.greek-genocide.org


Malgré de fausses et incessantes dénégations, les Turcs d’Angora [Ankara] poursuivent une politique délibérée et impitoyable d’extermination des Grecs. J’estime que Trébizonde a été vidée de ce qui restait de sa population chrétienne.

Il y a deux ans, 25 000 Grecs vivaient ici. Aujourd’hui, la population masculine compte six prêtres et 10 civils, âgés de 14 à 80 ans. Il ne reste plus aucun médecin, ni aucun enseignant. Les hôpitaux et écoles grecques sont fermées et même les cours particuliers à domicile sont interdits. Il ne reste plus aucun Grec dans le secteur des affaires. Les Grecs constituaient ici l’élément le plus prospère, avec de belles maisons, un splendide hôpital, possédant de grandes villas estivales sur les hauteurs ; mais, depuis que leurs pères, leurs maris et leurs fils ont disparu, les femmes sont plongées dans une profonde misère.

J’observe ces femmes en train de creuser des fossés, apporter des pierres aux maçons, porter de lourds fardeaux, pieds nus et vêtues de haillons. Ce sont elles les dockers du port. Maintenant, après avoir déporté tous les garçons les plus âgés, le gouvernement d’Angora a ordonné l’arrestation des enfants âgés de 2 à 14 ans. Quel spectacle déchirant de voir ces pauvres enfants regroupés tel du bétail, emmenés à travers les rues au siège du gouverneur, où ils sont jetés dans une immonde prison souterraine. 300 d’entre eux ont été ainsi rassemblés le 20 mai à Trébizonde.

Cette semaine, ils suivront leurs aînés vers un camp entouré de barbelés près de Djevislik, sur la route d’Erzeroum, loin du regard désagréablement inquisiteur des étrangers, et où ils disparaîtront pour toujours. Car les déportés, une fois qu’ils pénètrent dans le camp de Djevilsik, ne le quittent jamais. Les Turcs ne leur donnent aucune nourriture, ce qui, bien sûr, ne peut avoir qu’une seule issue. Non seulement Trébizonde, mais tous les villages grecs de cette région, alimentent en êtres humains les mâchoires de ce Moloch qu’est Djevislik.

Les villages arméniens ont depuis longtemps été détruits ; le tour des paysans grecs est maintenant venu. Privées d’hommes et de garçons, n’ayant ni grains, ni bétail, ni outils de ferme, les femmes ne peuvent plus subsister. Alors elles partent avec leurs enfants à Trébizonde en quête de nourriture, les jeunes filles dissimulant leur jeunesse sous la crasse et des guenilles. Et quels que soient les outrages commis, les autorités ne procèdent à aucune enquête.

Quelques personnalités turques de Djevislik sont venues ici émettre des protestations. « Djeveslik appelle à l’aide le Ciel contre nous. Nous serons perdus parmi les nations. », a déclaré l’un d’eux, tandis qu’un autre fit valoir auprès du vali que l’honneur de la nation turque serait souillé à jamais par de tels crimes contre l’humanité. Mais, bien qu’Ebou Bekir Hakim, le vali, et Hushein, le maire, ressentent de la honte à faire la guerre contre de jeunes garçons, ils sont impuissants à mettre fin à l’exécution d’un décret qui a été décidé par un comité secret, lequel gouverne ce pays.

Ce comité d’Angora, sur le modèle de l’ancien Comité Union et Progrès, compte des représentants partout, lesquels dictent leurs ordres et surveillent les officiels du gouvernement. Quiconque n’obéit pas aux ordres de ce comité est arrêté et jugé pour trahison, ou, parfois, assassiné. Les valis et les gouverneurs militaires ont été changés à plusieurs reprises à Trébizonde, où ces fonctionnaires tentaient d’alléger les persécutions.

Les agents nationalistes les plus fanatiques, chargés directement d’exterminer les Grecs, sont des responsables des services sanitaires, des médecins et des directeurs de l’enseignement public. Ce sont donc les Jeunes Turcs éduqués qui sont directement responsables.

Lorsqu’il vit les écoles fermées et ces jeunes restant sans éducation, le hodja [maître d’école] turc, d’origine crétoise, fit preuve d’un élan de générosité. Il alla voir le directeur des écoles du vilayet et lui dit : « Je connais le grec et j’aimerais ouvrir des écoles pour ces enfants. » Le directeur s’emporta et lui cria : « Quoi ? Alors que nous oeuvrons pour détruire ces gens, vous voulez les garder en vie ? »

Il n’y a plus aucun espoir pour les chrétiens sous ce régime nationaliste ; ni d’avenir pour la chrétienté dans les régions d’Anatolie situées hors de l’occupation grecque, à moins que l’Europe et l’Amérique ne déclarent leur patience à bout et mettent hors la loi le gouvernement d’Angora.

En dépit des dénégations officielles du gouvernement nationaliste et des déclarations fausses ou trompeuses, se faisant passer comme émanant du Secours Américain dans l’intérieur du pays, lesquelles sont en fait télégraphiées depuis Angora, des preuves écrasantes indiquent que les massacres et les déportations des Grecs sont plus horribles encore que celles des Arméniens durant la Grande Guerre, et que ces crimes restent inchangés.

Note

Le Dr Herbert Adams Gibbons (1880-1934) fut journaliste, correspondant étranger et membre du Corps Expéditionnaire Américain en France. Il travailla comme correspondant étranger en Grèce, en Espagne, en Turquie et dans d’autres pays du Proche-Orient entre 1909 et 1916. Il fut engagé dans le Corps Expéditionnaire Américain en France de 1917 à 1918 et correspondant pour plusieurs magazines américains en Europe, en Orient et en Afrique, entre 1920 et 1931.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_gibbons.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.
Publié avec l'aimable autorisation de Maria Tsoukatou.