samedi 26 juin 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 4 / 21

© Picador USA, 2001

Themia Halo

www.greek-genocide.org


Chaque jour, Mathea se faisait plus lourde sur mon dos et ma robe moite, à manches longues, épaissie par la poussière et la sueur, adhérait à ma peau comme de la colle humide. Jour après jour, mère semblait plus affaiblie, à cause peut-être de la fatigue supplémentaire d’allaiter les jumeaux sans avoir de nourriture ou d’eau adéquate. A la lisière d’une petite ville, se trouvait une fontaine où l’eau s’écoulait continuellement, répandant sa précieuse fraîcheur dans une vasque de pierre, puis débordant sur le sol, noircissant les pierres aux alentours. Jamais je n’avais vu mère dans une telle nécessité. Elle avait toujours été ce joyau de grâce et de patience que les Turcs nomment à juste titre Kozel. Mère abandonna le convoi pour se jeter sur la fontaine. Les déportés s’arrêtèrent et observèrent dans l’expectative, prêts à se précipiter eux aussi sur la fontaine si elle réussissait. Mais, juste avant qu’elle ne l’atteignît, un soldat turc accourut au galop sur son cheval, éructant des ordres. Il brandit son fouet et la frappa comme s’il se fût agi d’un bœuf ou d’un âne. Elle tomba à genoux, tandis que je perdis pied, le cœur déchiré. Père déposa ses balluchons et courut vers elle.

« De l’eau, s’il vous plaît ! », dit mère au soldat.

Père tenta de la relever.

« S’il vous plaît ! »

Le soldat brandit à nouveau son fouet, hurlant d’autres injures. Il l’aurait frappée à nouveau, si père n’avait entouré du bras ses épaules, en l’éloignant.

La déception sur les visages emplis de poussière des déportés était peu perceptible. Leur regard témoignait plus d’une torpeur, de cette torpeur née des privations et d’une humiliation prolongée. Mère regagna sa place clopin-clopant, tandis que les autres reprenaient leur marche tels des robots.

Est-ce ce jour-là que la petite Maria mourut ? Je ne me souviens pas. Je me souviens seulement de son petit corps attaché au dos de Christodoula, tel un bébé peau-rouge, sa petite tête pendillant, et le sentiment que quelque chose de mauvais s’était glissé dans mon corps brûlant, avec une panique froide et moite.

« Maman ! », lui dis-je aussi calmement que je pouvais, espérant que mon calme arrangerait tout. « Maria a l’air tout drôle. »

Mère leva les yeux et éclata en pleurs. Le visage de Maria était devenu terreux. Ses yeux fixant le vide, tels ceux d’une poupée brisée, grands ouverts, sa tête bringuebalant à chaque pas.

« Qu’est-ce qui se passe ? », demanda Christodoula, effrayée. « Qu’y a-t-il ? »

Nous nous arrêtâmes en chemin tel un tas de pierres dans une rivière ; les déportés épuisés nous contournaient, poursuivant leur marche. Mère détacha Maria du dos de Christodoula, la berçant dans ses bras, ses larmes s’écoulant sur le visage inanimé de Maria.

« Marche ! », hurla un soldat, qui nous rejoignit au galop.

« Mon bébé ! », dit mère, tendant Maria vers le soldat pour qu’il la voie, comme s’il pouvait partager sa détresse et son chagrin. « Mon bébé ! »

« Jette-le, s’il est mort ! », hurla-t-il. « Marche ! »

« Laissez-moi l’enterrer ! », supplia mère, en sanglotant.

« Jette ça ! », hurla-t-il à nouveau, brandissant son fouet. « Jette ! »

Mère serra le corps de Maria contre elle, tandis que nous faisions face au soldat. Son visage était empreint d’une souffrance que je n’avais encore jamais vue. Père s’approcha de Maria pour la déposer, je crois, mais mère l’étreignit plus fortement encore. Puis elle enjamba la haute muraille de pierres qui séparait la route de la ville et déposa Maria afin qu’elle repose en haut du mur, comme s’il se fût agi d’un autel devant le Tout-puissant.

Cette nuit-là, mère s’endormit en pleurant. Chaque fois que je fermais les yeux, je la voyais tendant Maria vers le ciel telle une offrande. L’image de son corps sans vie gisant sur le mur, tel un présent de rite païen, me poursuivait jusque dans mes rêves et durant toutes les journées qui suivirent. Chaque fois que je songeais à ma petite sœur gisant là, toute seule, sous un soleil de plomb, les faucons volant aux alentours, attendant notre mort, j’éclatais en sanglots sans pouvoir me contrôler.

Note

Themia Halo (née en 1909 ou 1910) naquit et passa une partie de son enfance dans le village grec d’Agios Antonios, situé dans les environs d’Ordou, au nord de l’Asie Mineure. Vers l’âge de 10 ans, Themia fut déportée avec sa famille vers l’intérieur de la Turquie. Elle survécut aux marches de mort et, 80 ans plus tard, sa fille Thea immortalisa le récit de sa mère dans un ouvrage intitulé Not Even My Name, basé en grande partie sur les épreuves traversées par Themia.

Extrait de : Thea Talo. Not Even My Name [Ni même mon nom]. New York : Picador USA, 2001, pp. 138-139.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_halo.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.
Publié avec l’aimable autorisation de Maria Tsoukatou.