dimanche 27 juin 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 6 / 21

Tapis turc de Kayseri, vers 1920
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Maria Katsidou (1914-1997)

www.greek-genocide.org


Je suis née au village de Mourassoul, dans le district de Sevasteia [Sivas], le 15 août 1914. Je me souviens bien des déportations. En 1918, j’avais quatre ans environ, lorsqu’un jour, je vis mon père sur la place du village. J’accourus vers lui en lui demandant cette galette qu’il m’apportait chaque jour du moulin que possédait notre famille. Il me répondit : « Ô mon enfant ! Les Turcs vont venir me tuer ! Tu ne me verras plus jamais ! » Il me demanda de dire à ma mère de lui préparer ses vêtements et un peu de nourriture. C’est la dernière fois que je le vis. Ils l’ont tué, ainsi que dix autres hommes.

Je me souviens d’une autre fois, lorsqu’un Turc avertit notre village, disant que tous les hommes jeunes devaient partir. Tout cela parce que, le lendemain, Topal Osman arrivait. De fait, ceux qui partirent furent sauvés. Ils tuèrent encore 15 hommes, dont l’instituteur, le maire et le prêtre. Topal Osman captura 315 hommes dans les villages avoisinants. Il les fit lier, tuer et jeter dans la rivière qui traversait notre village. Je me rappelle encore l’écho des fusillades. Ils traînèrent les corps dans des chars à bœufs durant neuf jours pour les enterrer. La plupart d’entre eux étaient méconnaissables, leurs têtes ayant été coupées.

En 1920, vers Pâques, l’armée turque arriva et nous dit d’emporter avec nous tout ce que nous pouvions. Nous chargeâmes les bêtes, mais les sacoches se déchirèrent et la plupart d’entre nous partirent sans nourriture. Durant la marche de déportation, les gardiens turcs violaient les femmes ; l’un d’elles tomba enceinte. Dans la région de Teloukta, près de la moitié de notre groupe se perdit dans une tempête de neige. De là, ils nous conduisirent vers un endroit privé d’eau, Sous-Yiazousou ; beaucoup y moururent de soif. Peu après, tandis que nous franchissions une rivière, nous nous jetâmes à l’eau ; les gens tombaient les uns sur les autres ; beaucoup se noyèrent. Nous arrivâmes à Phiratrima, qui se trouve en zone kurde, et ils nous abandonnèrent dans un village, près d’un pont. C’est là que la jeune fille enceinte donna naissance à des jumeaux. Les Turcs coupèrent en deux les nouveaux-nés et les jetèrent dans la rivière. Sur la rive, ils tuèrent encore un grand nombre d’entre nous.

Les massacres ne prirent fin qu’avec l’accord relatif à l’échange de populations. C’est ainsi que nous avons été sauvés. Je suis arrivée en Grèce en 1923. En tant qu’orpheline, je suis arrivée avec la Mission Américaine, à Volos. De là, nous sommes allés à Aedipsos, à Larissa et enfin au village d’Aetorrahi, dans le district d’Elassona, où je me suis installée. Puis j’ai émigré en Australie en 1968, pour y vivre avec mes enfants, mes belles-filles et mes petits-enfants.

Réf. : Australian Institute for Holocaust and Genocide Studies (U. of New South Wales, Sydney).

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_katsidou.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.
Publié avec l’aimable autorisation de Maria Tsoukatou.