lundi 28 juin 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 7 / 21

Incendie de Thessalonique (1917)
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Lex W. Kluttz (1894-1950)

www.greek-genocide.org


Les réfugiés de Thrace commencent déjà à arriver à Salonique. Les paysans les plus pauvres entrent à pied, cheminant sur les routes à côté de leurs ânes, ployant sous quelques misérables biens domestiques. Les Thraces plus riches ont vendu tout ce qu’ils possédaient et arrivent dans des voitures chargées de valises et de bagages. 70 000 réfugiés originaires d’Asie se trouvent déjà à Salonique ; aucun endroit n’est prévu pour les recevoir ; ils doivent dormir dans les rues, les jardins, les églises. Les dimensions stupéfiantes de cette tragédie sont incommensurables, car l’avalanche des migrations thraces ne fait que commencer.

Les premiers réfugiés ont été hébergés dans quatre grands camps en dehors de la ville, qui avaient été construits pour l’armée britannique lors de la campagne de Gallipoli. 70 % de ces malheureux sont victimes de la malaria provoquée par les marécages environnant la ville et il est impossible de traiter cette maladie, en l’absence de quinine. On attend chaque jour l’arrivée de la saison des pluies. La pneumonie prendra alors une lourde part, même si le choléra et le typhus pourront être évités.

Ces camps offrent un atroce spectacle d’horreurs en tout genre. Des gens par dizaines – des femmes et des hommes âgés, des jeunes filles violentées par les Turcs, des épouses qui ont vu leurs maris arrêtes et déportés vers Angora [Ankara] – sont devenus fous de terreur. Ils errent parmi les baraquements bondés, nauséabonds, hurlant et maudissant, ignorés des milliers de gens abattus et désespérés qui les entourent. Des vieillards séparés de leurs familles, et incapables de s’occuper d’eux-mêmes, meurent à même le sol des baraquements, leurs corps gisant dans l’indifférence générale, jusqu’à ce que des humanitaires les trouvent. Par centaines des orphelins se démènent dans la foule dans l’espoir de retrouver leurs parents ; par centaines des mères de famille ne cessent d’aller de groupe en groupe, en quête de leurs enfants.

Des dizaines de nourrissons, certains âgés de trois ou quatre mois, d’autres nés durant l’exode, ont été abandonnés et recueillis par d’autres réfugiés, qui s’occupent d’eux maintenant. J’ai vu un vieil homme, septuagénaire, lui-même séparé de sa famille durant l’exode, assis à terre, tendant un biberon sur les lèvres d’un bébé âgé de quelques semaines, qu’on lui avait jeté dans les bras au moment d’embarquer à Smyrne. Dans l’église bondée, bruyante, emplie de réfugiés, une jeune Arménienne de quinze ans s’occupait d’un nouveau-né qui, précisa-t-elle, avait été déposé à ses côtés, tandis qu’elle dormait.

Chemin faisant parmi la foule, j’étais sans cesse harcelé par des femmes devenues à moitié folles, pleurant et m’implorant d’aller voir Kemal Pacha et de lui demander d’épargner leurs maris captifs, qui, selon elles, avaient été emmenés à Angora [Ankara] pour y être massacrés en représailles. Tous les réfugiés rapportent des histoires atroces sur la brutalité des Turcs. L’un d’eux affirme que lorsque les Turcs entrèrent dans le village de Moskonissea, en Asie Mineure, ils abattirent quinze hommes, entassèrent leurs corps sur la place publique, les arrosèrent de pétrole, puis les brûlèrent. Les réfugiés déclarent que les officiers turcs, logés dans les maisons, choisirent parmi les femmes et les familles des Grecs les plus importants.

Note :

En 1915, Lex William Kluttz (1894-1950) est diplômé du Davidson College [Davidson, Caroline du Nord, USA]. Au début de la Grande Guerre, il s’engage dans l’armée des Etats-Unis, servant dans les Forces Expéditionnaires américaines et l’armée d’occupation. Peu après, il se rend au Proche-Orient pour étudier le pays de la Bible et voir l’œuvre de l’organisation humanitaire Near East Relief. Kluttz enseigna aussi, durant trois ans, à l’Université Américaine de Beyrouth, au Liban. Il était aussi lié aux YMCA [unions de la jeunesse chrétienne]. Le récit ci-dessus est extrait d’un interview en 1922 avec Otis Swift, correspondant du Chicago Tribune.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimont_kluttz.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.