dimanche 27 juin 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 5 / 21

Vue de Harpoot [Kharpert] (déb. 20e siècle) - © www.gwpda.org

Stanley Hopkins

www.greek-genocide.org


Je me trouvais dans l’intérieur de l’Anatolie, employé au Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient] depuis un an environ. Je travaillais dans le transport automobile, ce qui m’amenait souvent à prendre la route de Samsoun à Marsovan, Sivas, Caesarea, Oulou Kichla et Harpoot. Durant l’hiver 1920-21, j’étais membre de la section de Harpoot pour le Near East Relief, travaillant dans le secteur industriel et du transport en relation avec les nombreux orphelinats soutenus par le Near East Relief.

Le 1er septembre 1921, j’entreprends un voyage en automobile entre Harpoot et Samsoun. Sur les routes entre Harpoot et Malatia, je croise un grand nombre de Grecs déportés des côtes méridionales de la mer Noire vers l’Est. J’évalue leur nombre à quelque 12 000 personnes. Il s’agit de familles et de villages entiers qui ont été déracinés et qui ont pris la route avec tous les biens qu’ils pouvaient porter sur leur dos et dans des chars à bœufs. Ils se trouvent sous la garde de gendarmes turcs et se déplacent lentement, si bien qu’ils ne peuvent atteindre aucun lieu où ils puissent s’établir, avant que la neige hivernale ne survienne. En ce qui concerne leur santé, l’habillement et la nourriture, les gendarmes et les Turcs, le long de leur route, profitent d’eux autant que possible. Un homme leur a vendu une vache contre mille piastres d’argent, l’équivalent de trois dollars environ, en échange de nourriture.

Après avoir quitté Samsoun, en revenant vers Harpoot, je croise des vieillards de Samsoun, des Grecs, qui sont déportés. Beaucoup sont affaiblis par l’âge, mais, malgré cela, ils sont contraints d’avancer à un rythme de 48 kilomètres par jour. Aucun moyen de transport n’est disponible pour ceux qui sont faibles ou malades. Aucune nourriture ne leur est distribuée, la seule qu’ils peuvent obtenir n’est accessible que grâce à l’argent ou à la vente de petits objets qu’ils portent avec eux. Durant mon voyage, je croise de nombreux cadavres de Grecs, gisant sur le bas-côté de la route où ils sont morts de froid. La plupart d’entre eux sont des cadavres de femmes et de jeunes filles, leurs visages face au ciel, couverts de mouches.

Le 1er octobre, je pars d’Harpoot pour Samsoun, accompagné de Miss Bailey et de McClellan, préparant chacun notre retour en Amérique. Lors de ce voyage, nous croisâmes environ 10 000 Grecs, d’après nos estimations. Je me souviens d’un groupe composé d’environ 2 000 femmes, la plupart sans chaussures, portant des enfants sur leurs dos et dans leurs bras. Une pluie battante et froide tombait au moment où je les croisai ; elles n’étaient aucunement protégées et le seul endroit pour dormir était le sol humide. Ces femmes se trouvaient sur la route à un jour de voyage en automobile de Harpoot.

Sur ce, notre dernier voyage en dehors de Harpoot, nous croisâmes d’autres groupes semblables le long de la route.

Harpoot semble être un centre de rassemblement et de déploiement pour ces réfugiés grecs. Entre 15 et 20 000 Grecs, issus de toutes les régions à l’ouest et au nord, se trouvent à Harpoot. Ils sont démunis de toute assistance et, logiquement, un grand nombre d’entre eux sont mourants. Ils ne sont autorisés à rester dans Harpoot que durant une courte période, puis sont éloignés vers l’Est, où leur sort est inconnu. Le Near East Relief n’est autorisé par le gouvernement turc, dans aucun de ses centres en Anatolie, pour autant que je sache, ni à employer des Grecs, ni à leur venir en aide en leur distribuant de la nourriture, des vêtements ou de l’argent. A Sivas, les Américains du Near East Relief ne sont même pas autorisés à venir voir les conditions dans lesquelles se trouvent les réfugiés grecs.

J’ai été informé par quelqu’un à Samsoun sur la manière avec laquelle un grand nombre d’hommes à Samsoun, estimés à 15 000, ont été traités près de Kavak. Kavak est à mi-chemin environ entre Samsoun et Marsovan sur la route principale. La route, en dehors de la ville, vers le sud, descend une vallée, franchit un pont et gravit la colline de l’autre côté. Cette vallée est celle d’une rivière qui s’écoule depuis l’ouest. Ces 15 000 hommes furent emmenés à pied, hors de Samsoun, le 15 août, puis, après avoir quitté Kavak, furent détournés vers cette vallée et abattus à coups de fusil par les troupes turques. Il est établi que sur ces 15 000 hommes, 13 000 furent tués en l’espace de deux heures et demie.

Telles sont les conditions et les événements, excepté le dernier, dont j’ai été témoin. Ils semblent indiquer que les Grecs d’Anatolie subissent un sort identique ou même pire que celui des Arméniens lors des massacres de la Grande Guerre. La déportation des Grecs ne se limite pas aux côtes de la Mer Noire, mais est mise en œuvre à travers tout le pays gouverné par les nationalistes. Des villages grecs entiers sont déportés, les quelques habitants turcs ou arméniens sont contraints de partir et ces villages sont brûlés. L’objectif est incontestablement de détruire tous les Grecs dans ce territoire et de réserver la Turquie aux Turcs. Ces déportations s’accompagnent naturellement d’atrocités en tout genre, tout comme ce fut le cas des déportations d’Arméniens cinq ou six ans plus tôt.

Note :

Stanley E. Hopkins est né à Pittston, Pennsylvanie, le 14 juillet 1895. Durant le génocide grec, Stanley Hopkins rejoint la section new-yorkaise du Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient] et est envoyé en Turquie pour des activités de transport automobile pour le compte de cette organisation. La nature de son travail signifie qu’il voyagea à grande échelle à travers le pays et qu’il fut témoin des souffrances des Grecs dans plusieurs régions. Il quitte la Turquie à bord d’un navire à Constantinople, le 12 octobre 1921, d’où il rejoint New York le 11 novembre. Cinq jours après son retour, le 16 novembre 1921, au siège new-yorkais du Near East Relief, Hopkins rédige une déclaration intitulée « Rapport sur la situation dans l’intérieur de l’Anatolie sous le gouvernement nationaliste turc », récit de son témoignage oculaire du génocide grec. Rapport qui fut promptement adressé au Secrétaire d’Etat par Charles W. Fowle, secrétaire au Near East Relief, chargé des affaires étrangères. Des exemplaires de son témoignage se trouvent dans les archives britanniques et américaines.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_hopkins.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.
Publié avec l'aimable autorisation de Maria Tsoukatou.