lundi 28 juin 2010

Juan Goytisolo - Interview

© Peninsula, 2003

Aucune identité ne reste la même
Entretien avec Juan Goytisolo

par Hatice Ahsen Utku

www.todayszaman.com


Istanbul vit sans aucun doute une arrivée exceptionnelle d’hôtes internationaux cette année. Juan Goytisolo, le légendaire poète, essayiste et romancier espagnol, dont beaucoup d’ouvrages ont été traduits en turc, comme Estambul Otomano, Cuaderno de Sarajevo [Cahier de Sarajevo] et certains essais récemment compilés par les éditions Metis sous le titre Yeryüzünde bir Sürgün [Exilé au monde], se trouvait à Istanbul la semaine dernière pour une conférence, où il partagea ses expériences avec des lecteurs turcs.

« Je me suis toujours intéressé au cas particulier de l’Espagne, précise-t-il lors d’un entretien avec Today’s Zaman, car sa culture a été un mélange d’éléments juifs et musulmans cinq siècles durant. De même, je me suis toujours intéressé aux cultures arabe et turque. Lorsque je lisais des ouvrages sur les Ottomans en français et en anglais, cela m’intéressait beaucoup. A cette époque, l’empire ottoman était protestataire et dissident en tant que modèle politique.

Je lisais des traductions de poètes turcs, Pir Sultan Abdal, Dalaloğlu, et le plus important, Yunus Emre, note l’écrivain, âgé de 79 ans. J’avais aussi des affinités avec la littérature turque moderne. Je suis le premier écrivain à l’Ouest à avoir découvert Orhan Pamuk. En lisant Kara Kitap [Le Livre noir], j’étais fasciné parce qu’il a le génie de montrer toute la stratification de la culture ottomane. Je connais aussi d’autres écrivains turcs, comme Nedim Gürsel et Emine Sevgi Özdamar, une femme formidable qui écrit en Allemagne. »

Pour Goytisolo, les préjugés à l’égard de l’Orient sont dus à une indifférence au sein des écrivains occidentaux. « L’Occident ne s’intéresse pas à la culture turque et arabe, dit-il. Je suis une exception. En Espagne, beaucoup de gens me critiquent à cause de mon intérêt pour le monde musulman. Je pense que c’est nécessaire, car dans une situation politique, il est important de parler des liens entre la culture espagnole et les cultures turque et arabe. », déclare-t-il, ajoutant : « C’est très important de montrer cela. »

Istanbul : la ville palimpseste

Goytisolo démontre aussi son intérêt pour la Turquie et Istanbul à travers ses œuvres, consacrant trois épisodes de sa série documentaire sur la Turquie, dont un à Istanbul. « Istanbul est la ville palimpseste, et j’ai écrit cela il y a vingt-cinq ans, note Goytisolo. Maintenant, parmi divers centres culturels, je découvre cette Istanbul palimpseste. » Néanmoins, vingt-cinq ans est une très longue période, en particulier pour un pays changeant aussi rapidement que la Turquie, période durant laquelle de nombreuses transformations se sont produites. « Tout a changé, dit-il. Tout change. Je ne suis pas le même qu’il y a quatorze ans. Le peuple espagnol a changé. Lorsque j’étais enfant, c’était la guerre civile espagnole. Ensuite est arrivé le dictateur [Francisco] Franco. Puis commença le début du changement et le développement économique. Les identités changent aussi. Il n’existe pas d’identité fixe. Je n’arrive pas à comprendre les gens qui pensent qu’il y a une identité espagnole ou une identité turque. Non, il y a toujours des influences. »

« Je me souviens qu’à Eyüp, il y avait un grand cimetière, aujourd’hui disparu. », rappelle Goytisolo, évoquant l’Istanbul de jadis. « Le paysage a beaucoup changé, en mieux et en moins bien. », dit-il, expliquant : « Le problème, c’est que nous construisons et que nous détruisons. Actuellement, je me réjouis car il est évident que le gouvernement actuel fait des progrès et est beaucoup plus ouvert à la modernité qu’il y a vingt-cinq ans. »

Exil volontaire

Goytisolo pratique depuis plusieurs année un « exil volontaire » et vit actuellement à Marrakech, au Maroc. « Pour moi, l’exil est une drogue, explique l’écrivain espagnol. J’ai quitté l’Espagne lorsque tout était fermé pour moi. Il n’y avait aucune possibilité de développement au sens littéral et humain. J’ai quitté l’Espagne pour Paris, où j’ai travaillé. Maintenant, je suis dans le monde arabe… »

Au Maroc, Goytisolo trouve la paix et la sérénité. « Marrakech est une ville magnifique, où je peux travailler et me reposer en même temps, dit-il. J’apprécie énormément cette société très tolérante… J’ai de très bonnes relations avec la population. Tout le monde connaît mes opinions et ils savent que je suis un démocrate. Et je parle l’arabe dialectal sans problème. »

Pessimiste quant à l’avenir

Les livres de Goytisolo créèrent longtemps la polémique dans son pays et furent interdits jusqu’à l’année qui suivit la mort de Franco [1976]. Ses ouvrages ne sont plus interdits et il n’est plus censuré. Toutefois, dans de nombreux pays, dont la Turquie, les écrivains continuent à rencontrer ce genre de problèmes. « Interdire des livres me paraît stupide, dit-il. La liberté d’opinion devrait être assurée partout. Lorsque je lis qu’un tribunal déclare qu’Orhan Pamuk outrage l’identité turque, je n’arrive pas à comprendre. On ne peut interdire les opinions. »

En tant qu’écrivain témoin de l’histoire, Goytisolo n’est pas optimiste quant à ce qui se passe dans le monde. « Je suis très pessimiste sur l’avenir du monde, dit-il. Au siècle dernier, je suis allé trois fois à Sarajevo, durant la guerre civile. C’était horrible. L’indifférence de l’Europe et leurs opinions sur les musulmans en Bosnie étaient la chose la plus horrible que j’aie vue. Puis je suis allé en Tchétchénie. J’ai vu les massacres et le génocide perpétré par les Russes. L’occupation de la Palestine est une chose horrible. Je ne suis pas très optimiste sur la condition humaine. »

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Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/news-210948-111-no-identity-remains-the-same-says-juan-goytisolo.html
Article publié le 24.05.2010.
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.