dimanche 20 juin 2010

La miniature arménienne de Cilicie / Cilician Armenian Miniature Painting

Toros Roslin, Résurrection de Lazare, 13ème siècle
Manuscrit, Matenadaran (Erevan), ms 9422
© commons.wikimedia.org

L. A. Azarian
La miniature arménienne de Cilicie
Erevan : 1964, 300 p., 16 ill. en coul. et 134 en n./b.

par Eddie Arnavoudian

www.groong.com


Bien que certains de ses principes méthodologiques et esthétiques soient discutables, La miniature arménienne de Cilicie de l’historien d’art L. R. Azarian, à l’époque soviétique, est d’une lecture très profitable et même, osons le dire, stimulante pour l’amateur non initié. Ceux qui souhaiteraient en contester certains jugements et évaluations sont libres d’entrer en lice. Mais à une époque d’ignorance grandissante quant à l’art classique ancien, auquel appartient la miniature arménienne, s’intéresser à l’aspect positif et éclairant de cet ouvrage est préférable et davantage utile.

Etudiant certaines des réalisations de l’art arménien de Cilicie aux XIIe et XIIIe siècles, Azarian soutient que l’on peut y détecter des liens étroits et une continuité significative avec les traditions artistiques de l’Arménie historique elle-même.

La peinture cilicienne fut notablement influencée par l’art byzantin et européen, ce dernier amené dans la région par les envahisseurs croisés. Or, affirme l’A., elle continue à faire partie d’une tradition artistique purement nationale, arménienne.

Comme premier exemple, Azarian note l’unité et la continuité sur le plan sociologique, observant que nombreux, parmi les premiers artistes de Cilicie, furent ceux qui commencèrent leur carrière en Arménie historique avant d’émigrer en Cilicie, ainsi que plusieurs dizaines de milliers de leurs compatriotes, dans le sillage de l’effondrement de la dynastie royale arménienne des Bagratides.

Ces artistes apportèrent avec eux les traditions qu’ils avaient assimilées dans leur première patrie. Ils prirent aussi comme modèles les manuscrits ramenés d’Arménie historique. Certains des premiers manuscrits ciliciens à avoir survécu révèlent ainsi une technique et un style propres à l’Arménie historique : personnages « monumentaux », « nombreux » et « pesants » ; profusion de dessins géométriques et couleurs locales simples. Autant de traits qui contrastent fortement avec la manière plus raffinée, légère et aimable de l’art cilicien ultérieur.

Les premières peintures ciliciennes, connues maintenant comme appartenant à l’Ecole de Trazarg, réitèrent pour l’essentiel les traditions plus simples, canoniques et orthodoxes, de l’Arménie historique, auxquelles font écho ça et là quelques modifications. Les peintures de Trazarg sont néanmoins significatives en ce sens qu’elles font le lien entre la peinture cilicienne et la tradition artistique arménienne antérieure. Développant ce point, Azarian soutient que le cadre décoratif, l’arrière-plan et les formes humaines de ces premières peintures ciliciennes dérivent de la sculpture, de l’architecture et de l’ornementation arménienne classique précédentes, que l’on retrouve jusqu’au VIIe siècle. Une étude détaillée de la peinture arménienne de Cilicie, laisse-t-il entendre, montre que ses caractéristiques résolument séculières émergent au sein d’une tradition préexistante et préservée, repérable dans l’Arménie historique.

L’Ecole suivante de Skevra fut la première à être véritablement cilicienne, représentée par trois peintres – Vartan, Constantin et Krikor de Melij. Leur œuvre déploie une manière plus fine, plus réaliste. Or, même s’ils manifestent des avancées esthétiques, ils conservent de nombreux traits issus de la tradition arménienne antérieure. Citons, parmi ceux-ci, les feuilles à trois terminaisons et les dattiers en modèle réduit, réunis dans une harmonie de couleurs et un arrangement neufs et séduisants. Un manuscrit de Grégoire de Narek, grand poète arménien du Moyen Age, datant de 1173 et décoré par Grigor Melijetzi, est révélateur d’une rupture grandissante avec la tradition canonique. La tradition n’autorisait les illustrations que dans les textes canoniques. Les manuscrits arméniens séculiers, d’ordre littéraire, juridique, médical, historique et autre, ne contiennent aucune illustration. (Malheureusement, l’A. n’explique pas pourquoi c’était le cas.) Ce manuscrit de 1173 n’est pas de cet ordre, mais contient quatre illustrations, non du Christ ou de ses disciples, mais de l’auteur, Grégoire de Narek, le représentant sous quatre angles différents : moine, philosophe, implorant Dieu, le dernier portrait demeurant indéfinissable.

La présentation de l’Ecole de Skevra, par Azarian, comporte une instructive synthèse des traits esthétiques propres aux étapes successives de la peinture arménienne. Dans l’art de la période antérieure, apparu en Arménie historique, la représentation de la figure humaine est statique. Les vêtements enveloppent le corps d’une manière grossière et informe, dissimulant ses contours et son apparence, privant les images de vitalité et de perspective. A son apogée, l’art cilicien révèle un grand raffinement réaliste dans les représentations de la figure humaine. Sont aussi présentes une richesse et une vitalité nouvelles dans l’usage de la couleur, qui contrastent fortement avec la monotonie envahissante de l’or dans la peinture antérieure. Le progrès esthétique est aussi évident dans le dessin et la coloration des premières pages, dans les marges décoratives et l’ornementation nouvelle des autels.

La troisième Ecole de peinture arménienne de Cilicie est connue sous le nom plutôt encombrant de « Son Altesse Royale Frère Hovhannès », lequel s’appuie sur le réalisme de l’Ecole de Skevra pour atteindre une représentation davantage « proportionnée de la figure humaine » et une restitution précise du décor environnant. Produits principalement dans les monastères d’Akner, Grner et Bartzrapertz, les manuscrits issus de cette Ecole témoignent d’une grande maîtrise dans l’utilisation de la lumière et de l’ombre, d’une plasticité dans les représentations du mouvement – tant des personnes que des choses – et d’une grande diversité dans celles des individus. Notons aussi dans ces peintures, écrit l’A., une liberté plus grande accordée à la créativité et à l’imagination artistique, une réelle émancipation par rapport aux représentations rigides des Ecoles antérieures (p. 78-80).

Les Ecoles artistiques arméniennes ne se distinguent pas cependant d’une manière nette et franche, l’Ecole de Hromgla, qui compte les plus belles réalisations artistiques, reprenant des traits propres tant à l’Arménie historique qu’à ses prédécesseurs ciliciens. S’épanouissant à partir des années 1250, les artistes de Hromgla acquérirent une virtuosité plus grande encore dans la représentation des formes humaines, animales et végétales. Leurs bordures, illustrations en première page et lettres capitales témoignent aussi d’un élan artistique nouveau. Hromgla ne se distingue cependant pas des Ecoles précédentes par sa seule exubérance artistique et technique. Les peintures datant de cette période sont remarquables par la sécularisation des thèmes bibliques et le développement de la profondeur psychologique dans la représentation des individus. Les thèmes bibliques ne sont pas délaissés. Mais ils ne sont pas présentés d’une manière orthodoxe ou canonique traditionnelle. Les récits bibliques continuent à inspirer les peintures, mais les thèmes religieux ou chrétiens occupent fréquemment l’arrière-plan. L’on se retrouve avec un réalisme séculier foisonnant et une individualisation des personnages profondément développée. Un exemple frappant est fourni par une peinture du Christ entrant à Jérusalem, figurant dans une Bible conservée aujourd’hui au musée de Washington :

« Ici, l’artiste (inconnu), contrairement à la tradition, n’inclut ni les Apôtres qui accompagnent le Christ, ni les enfants qui répandent des vêtements sous ses pieds. Qui plus est, le peintre ne peint même pas […] Jésus-Christ. Toute la scène représente un groupe de [...] civils […] suivant un âne dont seuls les pattes arrière apparaissent à travers les portes de la ville. Rien dans cette miniature ne subsiste de ce qui constitue la représentation traditionnelle rituelle de l’entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem. » (p. 103)

Soulignant la manière avec laquelle les thèmes bibliques sont sécularisés afin de refléter l’esprit du temps, des scènes de danses, de formes féminines dévêtues, d’animaux sauvages au combat, de chasses et d’images empruntées au théâtre populaire, figurent en outre dans de nombreux autres manuscrits.

Tous ces éléments apparaissent chez Toros Roslin, figure de proue de la peinture miniature arménienne de Cilicie. Portant à la perfection la technique, l’art et l’exécution de l’Ecole de Hromgla, allant plus loin encore dans le renoncement aux interprétations canoniques des thèmes bibliques. Une grande part de la valeur artistique de Roslin réside dans la représentation de l’état et de la tension psychologique intérieure de ses personnages. Bien qu’elles illustrent des scènes de paix, ces peintures révèlent une intensité dramatique chez leurs personnages, exubérants de dignité et de pathos. Cette centration sur le drame individuel intérieur minimise et obscurcit notablement le message biblique ou religieux des images.

Azarian propose un argument convaincant contre la thèse attribuant à Roslin maintes peintures, brillantes mais non signées, datant de cette même époque. Les différences de style entre les peintures de Roslin et ces attributions non signées sont si éclatantes qu’elles suggèrent, note l’A., les prémisses d’une autre Ecole, plus avancée encore, celle de Sis. Dans de nombreux manuscrits non signés, Azarian relève un essor plus grand des thèmes séculiers, ainsi que la présence de scènes propres au théâtre et à la tragédie, lesquels sont absents chez Roslin ou qui n’apparaissent que sur les visages et expressions individuelles. Figurent aussi, dans ces œuvres, davantage de portraits de souverains et autres éminents personnages, commanditaires de l’artiste. Compte tenu de la destruction, par dizaines de milliers, des manuscrits datant de cette période, il n’est pas raisonnable de croire que Roslin ait été le seul peintre d’un talent supérieur.

Or, comme dans bien d’autres domaines dans la vie artistique, intellectuelle et culturelle arménienne, la peinture arménienne de Cilicie ne parvint pas à son plein épanouissement et fut brisée par les invasions étrangères. Dès le XIVe siècle, la monarchie arménienne de Cilicie commença à vaciller sous les assauts répétés des Egyptiens. Affaiblie par des conflits internes et le déclin de son principal allié, l’empire mongol, elle recula au fil des ans pour s’effondrer finalement en 1375. Avec elle, l’art et la culture reculèrent de même. Cette époque de déclin marqua l’œuvre d’un artiste, Bidzag. Avec ses « couleurs stridentes » et son « or à profusion », cette œuvre, soutient l’A., « manque de dynamisme » et ne montre aucun signe de dépassement des modèles antérieurs.

Commence alors une nouvelle émigration. Les artistes et intellectuels arméniens se joignent aux caravanes qui les conduiront vers de nouvelles implantations en diaspora, où ils continueront à apporter une contribution significative.

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://www.groong.com/tcc/tcc-20050627.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.