mercredi 2 juin 2010

Mario Levi - Interview

© Doğan Kitapçılık, 2009

Mario Levi : Parler de nos problèmes sera thérapeutique

Entretien avec Yonca Poyraz Doğan

Todays Zaman, 31.05.2010


Pour Mario Levi, dont le tout dernier roman, Karanlık Çökerken Neredeydiniz ? [Où étiez-vous quand l’obscurité tombait ?] est paru en janvier 2009, la société turque est engagée dans un processus qui sera thérapeutique, car elle parle de ses problèmes.

"La Turquie ne s’est pas interrogée depuis longtemps. Au moins, nous avons eu récemment quelques rayons d’espoir qu’une confrontation avec le passé puisse commencer. Ces douze ou peut-être même quinze dernières années, nous avons commencé à évoquer des questions dont nous pensions ne jamais parler. Il reste encore un long chemin à parcourir, pavé de tristesse et de souffrance, mais ce sera thérapeutique.", nous a-t-il confié ce lundi.

Dans son roman, il s’engage dans un même questionnement, se colletant aux problèmes d’un passé récent, lié aux ténèbres du régime imposé le 12 septembre 1980, après le coup d’Etat militaire.

Mario Levi a bien voulu répondre à nos questions sur son roman, entre autres.

- Yonca Poyraz Doğan : L’« obscurité » dans le titre de votre ouvrage renvoie à celle du régime du 12 Septembre et à la période durant laquelle les minorités étaient considérées comme étrangères. Que vouliez-vous dire par rapport à la question "Où étiez-vous ?" ? Qui peut y répondre ?
- Mario Levi : En fait, on pourrait commencer par se demander si la question se pose ou non. Il y a plus un sentiment de reproche qu’un questionnement. Voilà pourquoi il ne s’agit pas d’une question type. Elle vise à instituer au premier plan un sentiment de reproche. Il se pourrait bien que ce soit aussi une façon de se mesurer aux cent dernières années, le 20ème siècle de la Turquie.

- Yonca Poyraz Doğan : Que vise ce reproche ?
- Mario Levi : En fait, ce n’est pas seulement la situation après le 12 Septembre qui est censée être évoquée, c’est aussi celle des années 1970, où se menait une lutte politique. A cette époque, avant et après le 12 Septembre, certains nourrirent des rêves et des espoirs et ils ont payé le prix fort pour cela. Si l’on considère la période qui suivit le 12 Septembre, l’on constate qu’un rouleau compresseur est passé au-dessus d’une génération qui avait de grands espoirs. Non seulement ce rouleau compresseur a coûté la vie à certains, mais il a aussi provoqué une perte de mémoire. Cette génération n’a peut-être pas été totalement laminée, mais elle fut vidée de son énergie. Je me suis probablement posé aussi cette question.

- Yonca Poyraz Doğan : C’est la question que je voulais poser, car elle résonne comme une mise au point personnelle.
- Mario Levi : Je ne voulais pas me placer au-dessus des autres et les questionner. Je me suis inscrit moi-même dans ce jeu silencieux. En même temps, ce reproche s’adresse à tout le monde, y compris moi, car se taire peut aussi signifier partager le crime. Nous devrions apprendre à nous confronter avec ce que nous vivons. Lorsque nous nous regardons, nous pouvons alors mieux nous voir et nous connaître mutuellement. La façon de nous connaître réside dans le courage de nous ouvrir. Voilà ce que je voulais faire, car la Turquie ne s’est pas interrogée depuis longtemps. Du moins, nous avons observé récemment quelques rayons d’espoir que la confrontation avec le passé puisse advenir. Ces 12 ou peut-être même 15 dernières années, nous avons commencé à évoquer des questions que nous pensions ne jamais pouvoir aborder. Il reste encore un long chemin à parcourir, pavé de tristesse et de souffrance, mais ce sera thérapeutique.

« Après mes parents, ce fut à mon tour de m'écrier. »

- Yonca Poyraz Doğan : Issu de la culture juive, vous avez probablement entendu dire : "Souviens-toi et n’oublie jamais !". Pensez-vous que cet enseignement ait influencé votre manière d’aborder cette question ?
- Mario Levi : Il est vrai que cette pensée a largement conditionné mon attitude. Je suis heureux de vivre avec, quoi qu’il m’en coûte et aussi étrange que cela puisse paraître, car je pense que, grâce à cela, j’ai une meilleure et plus profonde compréhension de la vie. En outre, le fait de se souvenir et la mémoire ont une place significative dans la littérature. Par exemple, comprendre l’Istanbul contemporaine, pour qui je nourris une grande passion, n’est possible que si j’ai en moi cette mémoire et cette faculté de souvenir. Il y a une grande différence entre vivre à Istanbul et vivre Istanbul. Cette position, qui attache de l’importance au fait de se souvenir, s’observe aussi dans la littérature mondiale. C’est, par exemple, ce que fait Marcel Proust, un des rares grands romanciers de la littérature mondiale. Et son long roman en plusieurs volumes fut écrit en se basant sur cette faculté de souvenir. Même chose pour les romans d’Ahmet Hamdi Tampınar. On ne peut comprendre son roman Huzur [Paix] sans la notion de souvenir. Disons qu’issu de ce lieu, j’ai été nourri par plusieurs héritages.

- Yonca Poyraz Doğan : Comme vous le savez, le nombre de lecteurs est très réduit dans la société turque. Compte tenu de ce problème, les séries télévisées et les films semblent combler un vide, lorsqu’il s’agit d’œuvres basées sur la notion de souvenir. L’une d’elles fut la série Hatırla Sevgili [Souviens-toi, mon ami, une série qui décrit l’histoire politique de la Turquie, depuis la fin des années 1950, à travers les coups d’Etat militaires de 1960, 1971 et 1980]. Je sais que vous avez parfois hurlé en regardant cette série. Pourquoi ?
- Mario Levi : Lors des épisodes où ils décrivaient l’époque d’[Adnan] Menderes, ma mère et mon père s’écriaient car mes parents soutenaient le Parti Démocrate (PD). Lorsque les épisodes abordèrent les années 1970, ce fut à mon tour de m’écrier. Je ressentais quelque chose lorsque je regardais telle ou telle scène et ma jeune épouse, alors dans ses vingt ans, ne pouvait en comprendre la raison. Je lui dis de regarder ce qui allait se passer. C’était le 16 mars [1978, lorsque sept étudiants périrent lors d’une attaque armée]. Comment ne pas s'écrier ? J’étais à l’université d’Istanbul, ce soir-là. Prenez encore n’importe quelle scène concernant la torture… Beaucoup de mes amis en ont fait l'expérience. C’est cela aussi que j’essaie de raconter dans Quand l'obscurité tombait. Mais pourquoi s'écrier ?

- Yonca Poyraz Doğan : Oui, pourquoi ?
- Mario Levi : Pour notre jeunesse alors perdue. C’est très humain, très vrai. Et si on comprend cette situation, alors on peut voir la réalité plus aisément, on peut être plus sincère par rapport à cette réalité. Voilà pourquoi nous nous sommes écriés, je crois. Je reconnais comme vous que dans une société où les livres ne sont pas populaires, les séries télévisées jouent un grand rôle. Grâce à Souviens-toi, mon ami, beaucoup de jeunes ont appris quelque chose au sujet de Deniz Gezmiş. Son frère a dit un jour que Gezmiş avait peur d’être oublié. Je pense que nous avons réussi à faire en sorte qu’on se rappelle de lui.

"Le 12 Septembre fut plus cruel que le 12 Mars."

- Yonca Poyraz Doğan : Comment en êtes-vous venu à aborder ce sujet et cela maintenant ? Y a-t-il eu quelque chose dans la société, des changements ou des évolutions, qui vous ont poussé à le faire ?
- Mario Levi : Un professeur de philosophie m’a dit un jour, pendant que j’écrivais Lorsque s’abattirent les ténèbres que je n’écris qu’une seule histoire, même si j’écris différents romans. Premièrement, j’ai fait deux livres, puis une histoire d’amour que je n’avais pas vécue, et ensuite Istanbul était un conte, qui traite d’une famille juive et des gens qui les entourent dans la période allant des années 1920 à 1980. Dans La Fête est finie, il y a une histoire d’amour pendant les années 1990. Dans Où étiez-vous quand l’obscurité tombait ?, l’histoire commence au début des années 2000 avec des retours en arrière vers les années 1970. Je répondrai que le temps était venu pour moi de l’écrire.

- Yonca Poyraz Doğan : Pensez-vous avoir aussi atteint un âge qui vous permet de regarder en arrière et de vous livrer à une autocritique, un peu comme la génération de 1978 qui commença à critiquer ses actions passées, à l'arrivée des années 2000 ?
- Mario Levi : C’est en partie vrai et en partie faux. Il y a eu bien sûr une période d’autocritique et lors de ce processus, il y a eu des choses bonnes et mauvaises, comme des films et des romans. Mais réalisez-vous le temps qu’il leur a fallu pour sortir ? En fait, les productions de ce genre sur cette époque, y compris Où étiez-vous lorsque l’obscurité tombait ?, ne sont que le sommet de l’iceberg, compte tenu de l’ampleur des effets de cette période sur la vie des gens. Il y a tellement de vies immergées qu’on ne peut encore en parler. J’ignore si nous serons capables d’en parler, mais je sais qu’il faut le faire. Il nous reste un long chemin à parcourir dans cette direction. La littérature concernant la période du 12 Mars [coup d’Etat de 1971] est abondante, mais ce n’est pas le cas pour le 12 Septembre [1980]. La raison est que le 12 Septembre fut plus cruel et plus sombre que le 12 Mars.

"Se souvenir fait mal."

- Yonca Poyraz Doğan : Autrement dit, se souvenir fait mal.
- Mario Levi : Oui, cela fait toujours mal. Et parfois on ne peut parler car on ne veut pas se souvenir. L’autre question est : que dire ? Dangereuse question, car les réalités de l’existence et de la littérature sont très différentes. Construire une histoire avec une esthétique requiert une accumulation de connaissances littéraires. Sans cela, on ne peut l’écrire.

- Yonca Poyraz Doğan : Puis-je vous poser quelques questions sur les réalités de l’existence ?
- Mario Levi : Bien sûr.

- Yonca Poyraz Doğan : Il y a actuellement des débats concernant les personnes, les généraux, qui furent responsables du coup d’Etat du 12 Septembre [1980]. A quoi pensez-vous lorsque vous en entendez parler ?
- Mario Levi : Tout d’abord, le fait que les putschistes du 12 Septembre n’aient pas encore été jugés est une honte pour la Turquie. Pour nous c’est scandaleux. Or la nouvelle réforme constitutionnelle peut ouvrir la voie. Faisons-le donc. C’est très important. J’attends avec impatience le jour où les putschistes du 12 Septembre s’assiéront au banc des accusés au tribunal. D’autre part, certaines choses ont été secouées en Turquie. Je choisis délibérément le mot "choses"…

- Yonca Poyraz Doğan : Pourquoi ne pas préciser ?
- Mario Levi : Parce que je préfère laisser les gens remplir les cases vides. Nous verrons bien ce que l’avenir nous réserve. Quoique j’ignore où nous allons exactement. J’ai choisi d’être optimiste parce que j’aime cette idée. Rien ne sera plus pareil en Turquie, mais que va-t-il se passer finalement ? C’est une question à laquelle je ne puis répondre. Tout ce que je peux dire, c’est que pour l’heure nous posons des questions.

- Yonca Poyraz Doğan : Autrement dit, la boîte de Pandore a été ouverte ?
- Mario Levi : Exactement. Beaucoup de choses en sortent. Et d’autres en sortiront encore. Je préfère la voir ouverte. Nous ignorons si ce processus est négatif. On ne peut répondre clairement à cette question. Nous en aurons une meilleure idée à l’avenir. Je continue à soutenir ce processus, mais il existe aussi des inconnues. Je voudrais aussi souligner un danger qui nous menace.

- Yonca Poyraz Doğan : Lequel ?
- Mario Levi : L’autocensure, qui est pire que la censure. La question "Que va-t-il se passer, si j’écris cela ?" est très dangereuse pour un écrivain. Savez-vous quand j’ai éprouvé cette question de l’autocensure ?

- Yonca Poyraz Doğan : Oui, quand ?
- Mario Levi : Au soir de l’assassinat de Hrant Dink. Un moment très important pour moi. J’avais 50 ans, un demi-siècle d’existence. Pour la première fois dans ma vie, je me suis demandé si le moment était venu pour moi de quitter cette ville et ce pays. Et me poser cette question me rendait triste. J’espère ne plus jamais me poser cette question, car si tel est le cas, je partirai. J’espère que non. Je ne me pose plus cette question, c’est ce que je ressentais alors.

"Rien ne vaut notre terre."

- Yonca Poyraz Doğan : Il est vraiment triste que Dink ait été assassiné pour s'être exprimé ouvertement. En même temps, son assassinat a conduit à de nombreux développements. La société a commencé à débattre de choses dont elle n'avait jamais débattu aussi profondément auparavant, en particulier concernant ce qui arriva aux minorités dans ce pays…
- Mario Levi : Oui, c'est vrai. Il y a des débats plus fréquents et plus sincères. Les gens réalisent leurs différences et leur façon d'approcher ceux qui sont différents. Suite à sa mort, j'ai écrit une "Lettre à Hrant" dans Agos. Je lui disais dans cette lettre que beaucoup de gens étaient prêts à le suivre. Ce sentiment est très important pour moi aussi. Il a montré à quel point les gens de cœur sont nombreux dans ce pays. D'autres événements graves se sont aussi produits. Par exemple, des jeunes avec des bérets blancs [du genre de celui que portait l'agresseur] qui parcouraient les rues à ce moment-là. C'était horrible. J'aimerais vivre dans une Turquie où les gens véritablement sensibles existent. J'ai vu cela à Paris; j'y ai vécu durant quelques mois; cela me manque terriblement.

- Yonca Poyraz Doğan : Le sentiment d'appartenir à cet endroit ?
- Mario Levi : Oui, je ressens très fort ce sentiment d'appartenance. Personne n'aime quitter la terre où il ou elle a grandi, à moins d'y être obligé. Rien de tel que notre terre. C'est notre matrice originelle.

- Yonca Poyraz Doğan : L'Istanbul d'aujourd'hui est surpeuplée et explose à cause de l'immigration, provenant en particulier de l'est de la Turquie. A votre avis, les gens seront-ils capables de coexister en paix ?
- Mario Levi : Sûrement ! Avons-nous le choix ? J'aurais aimé vivre dans l'Istanbul des années 1930 ou 1940, où la population n'atteignait même pas un million d'habitants et où les non musulmans représentaient entre 30 et 40 % de celle-ci. L'Istanbul d'aujourd'hui est si différente de celle de cette époque, mais, je le répète, personne n'aime quitter sa terre, à moins d'y être obligé. Vivre ensemble n'est possible qu'en ayant des valeurs mutuelles comme le fait d'avoir une langue mutuelle, une nourriture mutuelle, des croyances mutuelles, etc. Je vais vous dire : quand j'étais enfant, le lahmacun se vendait dans les rues et cette version peu savoureuse de lahmacun n'était consommée que par les travailleurs immigrés. Maintenant le lahmacun est l'un de nos plats préférés. Ce que je veux dire, c'est que nous avons besoin de prendre du recul, lorsque nous voyons des gens manger des çiğ köfte [boulettes de viande crue fabriquées avec du boulgour], tout en buvant du whisky.

Mario Levi

Après des études au lycée Saint-Michel d'Istanbul, puis à l'Université d'Istanbul, où il obtint un diplôme en littérature française en 1980, il commence sa carrière littéraire en publiant des articles dans le quotidien Şalom, avant d'écrire épisodiquement pour des périodiques et des revues littéraires comme Cumhuriyet, Studyo İmge, Milliyet Sanat, Gösteri, Argos, Gergedan et Varlık. La première publication importante de Levi fut un prolongement de sa thèse universitaire, une biographie intitulée Jacques Brel : Bir Yalnız Adam [Jacques Brel, un homme seul] (1986). Son premier recueil de nouvelles, Bir Şehre Gidememek [Impossible de gagner la ville] (1990), est en partie autobiographique, retraçant les amours de l'auteur et ses souvenirs d'enfance. Ouvrage qui obtint le prestigieux prix littéraire Haldun Taner. Son second recueil de nouvelles, Madam Floridis Dönmeyebilir [Madame Floridis ne reviendra peut-être pas] (1991), décrit un groupe minoritaire à Istanbul et sa lutte pour s'adapter à une société qui change rapidement. En 1992, Levi publie son premier roman, En Güzel Aşk Hikayemiz [Notre plus belle histoire d'amour]. Après quelques années, Levi revient sur la scène littéraire avec son grand œuvre İstanbul Bir Masaldı [Istanbul était un conte] (1999), qui raconte l'histoire d'une famille juive vivant à Istanbul. Le tout dernier roman de Levi, Karanlık Çökerken Neredeydiniz ? [Où étiez-vous quand l'obscurité tombait ?], est paru en janvier 2009.

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Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/news-211586-8-author-levi-talking-about-our-problems-will-be-therapeutic.html
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.

site de Mario Levi : www.mariolevi.com.tr