mardi 1 juin 2010

Mehmet Binay / Caner Alper - Interview

© CAM Film

Entretien avec Mehmet Binay et Caner Alper

par la rédaction de Filmmaker

http://whispering-memories-docu.blogspot.com


[Filmmaker s'entretient avec Mehmet Binay et Caner Alper à propos des films Whispering Memories [Murmures et souvenirs] et Talking Pictures [Images parlantes], présentés lors du Festival international du Film ARPA - projection organisée le 24 octobre 2009 à l'Egyptian Theater d'Hollywood, Californie.]

Whispering Memories n'est pas le récit d'Arméniens qui ont dû quitter la Turquie, mais de ceux qui sont restés en arrière, devenant silencieusement musulmans : ceux que l'on nomme maintenant les "convertis". Ce film évoque ces Arméniens convertis, comment ils survécurent en 1915 en restant dans le petit village de Geben, dans les monts du Taurus en Anatolie.

Talking Pictures est la suite de Whispering Memories. Il présente le périple photographique de Ghazaros Kerjilian, revenant à Geben, en Turquie, la ville d'origine de son père, ainsi que sa quête de son grand-oncle, mort en 1915.

- Filmmaker : Parlez-nous un peu de vous, où vous avez vécu, en éclairant les identités culturelles majeures qui ont pu vous définir, vous influencer ou vous questionner dans votre vie.
- [Mehmet Binay et Caner Alper] : Nous venons de deux milieux différents; Caner Alper est un ingénieur diplômé, mais un scénariste autodidacte, Mehmet Binay est diplômé de sciences politiques avec une expérience professionnelle de journaliste pour la télévision. Nous essayons d'intégrer la force de la fiction et du documentaire en nous inspirant de la vie réelle et en entrelaçant ces faits dans des récits dramatiques.
Nos familles s'enracinent aussi dans des régions différentes de la Turquie. Mehmet a des racines dans les Balkans et en Europe Centrale, tandis que Caner est né dans la ville plus occidentale d'Izmir, au sein d’une famille originaire de l'est de l'Anatolie.
Nous avons aussi passé une bonne moitié de notre temps à voyager en Asie, en Amérique du Nord, en Europe, au Caucase et au Moyen-Orient pour affaires et pour notre inspiration. Il faut avoir un point de vue extérieur sur la vie et les gens pour pouvoir créer des histoires qui retiennent l'attention et que peu de gens avaient remarquées auparavant. Nous avons besoin de nous extérioriser par rapport à notre propre culture, notre peuple et nos traditions pour être objectifs et créatifs. Voilà comment nous définissons notre manière de raconter une histoire.

- Filmmaker : Comment êtes-vous devenu réalisateurs ? Où et quand avez-vous appris la "technique" du tournage ?
- [Mehmet Binay et Caner Alper] : Caner est un écrivain publié et un scénariste autodidacte, il a toujours été passionné de cinéma, alors que Mehmet a appris la technique du tournage dans des productions télévisées. Lire des documentaires et des œuvres littéraires est une composante très importante dans la création d'histoires, car notre imagination, s'agissant de textes écrits, est sans limites. Mais il faut ensuite réussir le pari de les transformer en récits visuels. Le tournage est une forme d'art, où ton imagination a constamment besoin d'évoluer, et qui nécessite d'être soutenue par des techniques nouvelles.

- Filmmaker : Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de ce film et comment a-t-elle évolué ?
- [Mehmet Binay et Caner Alper] : Whispering Memories s'est développé à partir de plusieurs séjours de Mehmet à Geben, un village montagneux au sud de la Turquie, où les jeunes du village se montraient désireux d'apprendre leur histoire locale. En menant leurs recherches, ils tombèrent sur des Arméniens qui vécurent dans cette région jusqu'en 1915. Certains témoins de cette époque et des membres du projet local d'histoire orale disaient que des gens dans ce village étaient des descendants directs d'Arméniens convertis, devenus musulmans soit tacitement soit par la force, pour éviter les déportations en 1915. Mehmet eut pour premier instinct de journaliste de garder ses distances par rapport à ces entretiens d'histoire rurale, utilisant la caméra comme un simple observateur. Caner aida ensuite à établir des liens cinématographiques forts en intégrant un mariage de trois jours à la campagne dans le récit visuel et en l'utilisant comme un leitmotiv durant le film […]

Talking Pictures, la suite de Whispering Memories, nous a montré que les documentaires restent vivants et qu'ils évoluent avec le temps […] "Kerjili" était le seul nom arménien dont les villageois de Geben, dans Whispering Memories, se souvenaient clairement, nous apprenant comment celui-ci quitta le village en 1915 pour ne jamais revenir. Peu après notre première au Festival du Film de l'Abricot d'Or en Arménie, nous avons reçu un mèl de la part de quelqu'un qui nous racontait que son père était originaire de Geben et qu'il avait toujours voulu y revenir. Ce mèl provenait de Ghazaros Kerjilian et nous fit très plaisir, car il nous rappela immédiatement le nom "Kerjili" dans Whispering Memories.

Notre court-métrage Talking Pictures raconte le périple photographique de Ghazaros Kerjilian, revenant dans la ville d'origine de son père et sa quête de son grand-oncle, mort en 1915. Dans Talking Pictures, nous avons recouru à une technique de tournage différente, en n'utilisant à nouveau que des photographies pour raconter notre histoire. Nous avons pris près de 7 000 images, en créant des séquences continues après un long processus de graduation des couleurs. Nous estimons que des photographies d'archives et des clichés se mélangent bien ensemble, ils laissent une empreinte éternelle dans la mémoire des gens et on voulait éveiller cette sensation chez nos spectateurs.

Parallèlement, la musique joue aussi un rôle important dans notre processus de création, constituant un élément indispensable de nos histoires. Dans Talking Pictures, nous avons travaillé avec un compositeur italien de musique pour film ; il écouta la chanson arménienne Cilicie, que nous avions fait enregistrer par un de nos personnages, tout en tournant le documentaire. Ce compositeur, Paolo Poti, a réarrangé avec soin la musique, basant toute la bande-son sur cette célèbre chanson arménienne avec une approche classique. On est ravis de voir Talking Pictures faire ses débuts à l'étranger lors du Festival international du Film ARPA à Los Angeles et on espère recevoir pleins de retours après la projection.

- Filmmaker : Quelle serait votre phrase favorite dans ces films ?
- [Mehmet Binay et Caner Alper] : Dans Whispering Memories : "Le lâche, le véritable lâche, c'est celui qui a peur de ses propres souvenirs." Dans Talking Pictures : "Je dois y aller, je dois découvrir […]"

- Filmmaker : Quels films, selon vous, ont transformé ou changé votre façon de voir le monde ?
- [Mehmet Binay et Caner Alper] : Il y en a tant ! A la base, on aime les films qui couvrent beaucoup d'aspects sur la question de l'identité. Quelques films qui nous ont influencés : Europa (de Lars von Trier, 1991), The Edge of Heaven [De l'autre côté, de Fatih Akin, 2007], Baader Meinhof Komplex [La Bande à Baader, d'Uli Edel, 2008], Le Dernier Métro (François Truffaut, 1980), Hable con ella [Parle avec elle, de Pedro Almodovar, 2002], The Reader [Le Liseur, de Stephen Daldry, 2008], Tous les matins du monde (d'Alain Corneau, 1991), Eternal Sunshine of the Spotless Mind [Du soleil plein la tête, de Michel Gondry, 2004], Cidade de Deus [La Cité de Dieu, de Fernando Meirelles et Katia Lund, 2002], Remains of the Day [Les Vestiges du jour, de James Ivory, 1993], Le Voleur de bicyclette (de Vittorio De Sica, 1948), Le Choix de Sophie [d'Alan J. Pakula, 1982], Constant Gardener [La Constance du jardinier, de Fernando Meirelles, 2005], Reds (de Warren Beatty, 1982), Being There [Bienvenue, Mister Chance, d'Hal Ashby, 1979], Das Leben der Anderen [La Vie des autres, de Florian Henckel von Donnersmarck, 2007], The Crying Game [de Neil Jordan, 1992], La Cité des enfants perdus (de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet, 1995), A Short Film about Killing [Tu ne tueras point, de Krzysztof Kieslowski, 1988], Delicatessen (de Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro, 1991), Ice Storm [Tempête de glace, d'Ang Lee, 1997], Wedding Banquet [Garçon d'honneur, d'Ang Lee, 1993].

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Source : http://whispering-memories-docu.blogspot.com/2009/10/filmmaker-interview-with-mehmet-binay.html
Traduction : © Georges Festa - 06.2010.