mercredi 2 juin 2010

Mikail Aslan - Interview

© www.mikailaslan.net

« Les noms de plusieurs villages et sites sacrés du Dersim sont arméniens. »
Entretien avec Mikail Aslan

par Rouben Melkonyan

Noravank Foundation, 22.06.2009


[Mikail Aslan , musicien zaza, originaire du Dersim, est l’un des porteurs et continuateurs de l’héritage musical de cette région. Son répertoire comprend un grand nombre de chansons et de mélodies arméniennes du Dersim. Le recueil et la préservation des fragments de strates culturelles arméniennes, dont les chants, dispersés à travers tout le territoire de l’actuelle Turquie, jouent un rôle significatif. A cet égard, l’œuvre d’Hikmet Akcicek, Hamchène arménien, et de Mikael Aslan, originaire du Dersim, méritent une mention spéciale. Mikail travaille sur les chants populaires arméniens du Dersim depuis plusieurs années. Le magazine kurde Tiroj a récemment publié un entretien avec lui, où il évoque ce projet, ainsi que les diverses manifestations de la présence arménienne au Dersim. Nous vous présentons ci-dessous cet entretien, légèrement abrégé.]

- Rouben Melkonyan : Il existe, dit-on, des éléments arméniens dans la langue, la culture et les coutumes de la population du Dersim. Qu’en est-il ?
- Mikail Aslan : Nous avons, par exemple, le mot « Kaghan », qui signifie en arménien occidental Nouvel An [Kaghand]. Il est possible que ce mot soit passé de cette langue dans la nôtre (le zaza – note de R.M.). Nous célébrons cette fête tout comme les Arméniens. Je n’oublierai jamais comment mon grand-père, en parlant avec ma mère, disait : « Ma fille, tu célèbres ce Kaghand, d’accord, mais ne jeûne pas. C’est complètement arménien. » Lors du Kaghand, les enfants vont de maison en maison et reçoivent du sucre, puis un jeûne de trois jours commence. Il y a aussi le mot « Medagh-Matagh ». On appelle « matagh » le repas qui est servi trois jours après la mort de quelqu’un. Des dizaines de notions et de termes culturels arméniens sont aussi passés dans notre langue. Si bien que l’on songe à l’importance de cette influence. Ces simples exemples viennent nous prouver qu’il y eut une énorme influence culturelle réciproque entre les Arméniens et nous (les Zazas – note de R.M.). J’ai visité Erevan en 2000 et j’ai remarqué beaucoup de traits communs. Je suis allé à l’Institut des Etudes Orientales, j’ai interrogé les gens sur le Dersim et sa population. Ils ressentent un amour et un intérêt particulier pour le Dersim et sa population, car ils les soutinrent en cas de nécessité.

- Rouben Melkonyan : Comment le projet « Chants populaires arméniens du Dersim » a-t-il émergé ?
- Mikail Aslan : Au Dersim, de nombreux villages et sites sacrés ont des noms arméniens. Comme Pilvenk, Aghdzunik. Ils m’intéressent beaucoup. Au fil du temps, j’ai rencontré des gens au Dersim qui sont d’origine arménienne. En outre, de nombreux Arméniens du Dersim ont émigré en Allemagne, où ils vivent et où ils préservent la langue et la culture arméniennes. C’est ce qui m’a donné l’idée de rassembler les chants populaires arméniens du Dersim. On a débuté nos recherches dans ce sens, on travaillait à partir de livres. On a réussi à retrouver 60 mélodies environ. Puis, au Dersim (je veux dire, non seulement dans le Tunceli actuel, mais aussi dans les endroits où vivent principalement des Alévis et des Kizilbas) et dans les régions environnantes, nous avons découvert une soixantaine d’autres chants arméniens. Leur nombre dépasse donc 120. Notre travail a duré trois ans. Les premiers musiciens d’Anatolie, qui commencèrent à étudier la musique occidentale, à rassembler et à accompagner des mélodies et des chansons en musique, étaient arméniens. Par exemple, Komitas est l’un des plus grands maîtres de la musique arménienne. J’irai jusqu’à dire que la musique que l’on nomme anatolienne est pour moitié grecque et arménienne. Ne pas relever ce fait serait malhonnête à l’égard de ces peuples.

- Rouben Melkonyan : Le Dersim et sa population ont-ils une part dans cette partialité ?
- Mikail Aslan : Malheureusement, nous, la population et les intellectuels du Dersim, y compris moi, nous ne possédons aucune information sérieuse sur nos anciens voisins (les Arméniens – note de R.M.). Les gens ne s’intéressent guère aux lieux, aux langues, aux identités, aux églises en ruines, aux tombes abandonnées. Parallèlement, ce sont autant de signes perdus qui attendent d’être découverts. Beaucoup de représentants du Dersim parlent, racontent et expriment des idées variées sur des problèmes généraux, mais lorsqu’on leur demande : « Au fait, pourquoi votre village s’appelle-t-il ainsi, ou de quelle langue s’agit-il ? », alors ils se taisent ; je ne sais pourquoi, ils n’y ont jamais pensé. Et quand vous leur parlez des Arméniens, ils ne se souviennent pas des massacres, ni des catastrophes, mais de l’or des Arméniens. C’est une honte. Il nous faut interroger notre conscience pour tout ce qui est arrivé aux Arméniens. Les Kurdes ont leur part de culpabilité. Ils ne débattent pas encore de la sauvagerie des régiments hamidiens. Or ces bandits ne sont-ils pas les grands-parents des générations actuelles ? Quand donc cette génération fera-t-elle face à la tradition génocidaire de ses grands-parents ? Selo Kez (selon toute vraisemblance, un atchoug [chanteur] zaza – note de R.M.) a composé une mélodie au sujet du silence que nous avons observé durant les massacres d’Arméniens, mélodie où l’on peut lire : « Nous avons gardé le silence sur les déportations des Arméniens. Ne penses-tu pas que demain tu pourrais connaître un même sort ? » Il disait cela avant 1938.

- Rouben Melkonyan : Quel est le but du projet « Chants populaires arméniens du Dersim » ?
- Mikail Aslan : Dans une certaine mesure, nous aimerions porter ce projet au nom de la conscience : nous regarder en face. L’apport des Arméniens dans le patrimoine qui nous a été laissé sur ces territoires est considérable. Peu importe que les autorités continuent à changer les noms des villages. Nous continuons à utiliser les anciens noms et la plupart d’entre eux sont arméniens. Nous sommes les témoins de cette mémoire : de leurs villages, de nos sites sacrés communs, de leurs églises ruinées, de leurs tombes, et maintenant nous sommes aussi les témoins de leurs chants. Tout cela devrait être évident, dit haut et fort. Et si nous le faisons savoir haut et fort, peut-être que quelqu’un fera de même à Trébizonde ou Erzeroum.

- Rouben Melkonyan : Y a-t-il des Arméniens au Dersim ?
- Mikail Aslan : Je pense qu’une partie des Arméniens du Dersim sont restés là et qu’ils sont devenus alévis afin de pouvoir survivre. Sur la question des conversions à l’alévisme, le fait que les Arméniens se sentent plus proches des Alévis que des sunnites a pu jouer un rôle. Quoi qu’il en soit, ils se sont convertis à l’alévisme pour dissimuler leur identité.

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Entretien traduit en arménien par Rouben Melkonyan.
Source : http://noravank.am/en/?page=analitics&nid=1897
Traduction française : © Georges Festa – 06.2010.

site de Mikail Aslan : www.mikailaslan.net