vendredi 4 juin 2010

Nicolás Rupcich

© Nicolás Rupcich / Emilio Marín

Nicolás Rupcich / Emilio Marín
Big Pool, HDV vidéo, audio – 2009

Exposition "Chili, l'envers du décor"
Espace Culturel Louis Vuitton, Paris
19.02 – 09.05.2010


Au départ, ce blanc. Aveuglant, progressivement strié de flaques miroitantes. Minuscules archipels, qui dessinent leurs incessants naufrages. Déplacements, submersions. Cartographie précaire, mouvante. En suspens. Mêlée aux strates liquides. Tel le canevas d’un tapis. En décomposition rapide. Que l’on n’arrive plus à maîtriser. La toile du film devenu flou. La rumeur en toile de fond. Contraste avec un silence que l’on devine asphyxié. Rivé. En surplace. Scintillement faisant écho à un appel bien plus vaste. Jugulé. Les sept lettres du titres s’affichent. Qui livrent l’ordonnancement. BIG POOL. Le grand jeu des défis. La piscine de tous les records. Quantifiée, mesurée. Démesurée. Sur la surface légèrement frémissante, en arrière-plan sonore, le volume rauque des vagues proches. L’homme et sa barque. Tractant une bouée. Elle aussi démesurée. A la mesure d’un monde qui a repoussé les repères. Balise de navette spatiale, lestée d’un passager qui se tient au bord. Ombre inemployée, allant d’une rive à l’autre. Quel en est le but ? Nul ne saura. L’homme semble inspecter le fond plastique, puis disparaît. Murailles alvéolées. Car la ville est là, massifiée à coup d’étagements. Pyramides du tourisme de masse. Dressant une nouvelle barrière, de pierre blanche. Et se dédoublant. Val bleu d’un horizon déchiqueté, bien vite comblé. Retour sur le bord de mer. Lui aussi devenu factice. Palmiers bordant la piscine, canoës multicolores à leurs pieds. Coques. De l’autre côté l’océan, en apparence dompté, rejeté. Réduit à l’état de spectacle. Une mince dune sépare le tout. Travelling panoramique gauche. Pyramide de verre, érigée au milieu de cette surface technologique. Marquant la démesure liquide de cette mer en miniature. Au loin, la ville. En apparence protégée. Elle aussi mise à l’écart. Chaises longues, ombrelle. Mais vides. Un instant désertées. Retour sur la pyramide. Veillant, aux facettes quasi métalliques. Utopie technologique, là encore. Se substituant à l’homme. Vigie face à une menace censée avoir été exorcisée. Ponton de bois. Où trônent d’autres chaises longues, placées en cercle. D'où contempler le centre, oublier ce qui échappe, mue. Rêve atlantique d’un Ledoux. Ou moderne Ithaque ? Le rameur à la casquette, longeant la fine barrière. Navigation sereine, trop sereine. Croit-il à la menace ? L’a-t-il oubliée ? Ou faite sienne ? Contraste saisissant entre la rumeur prégnante et ce semblant de paix. Apesanteur subtile, inquiétante. L’homme rame à l’envers. Simple effet d’optique ? Puis disparaît, lui aussi. L’estivante. Qui observe depuis la piscine à pied d’homme. Le nageur. Brassant l’eau, tête scandant par épisodes brefs la marge séparant les deux piscines. Pour arriver à ces marches invisibles, comme vaines. Où l’eau a tout noyé. Faire la planche. Comme pour s’absoudre des limites. Repousser la peur. Ce cadavre factice. Rumeur de la piscine, telle une source régénératrice. Uchronie. Le coureur, le long de la barrière. Mais que précède son ombre, massifiée, tassée. L’homme au câble. Vérifiant l’hygiène, la conformité. Dans ce territoire conquis, ne pas cesser de veiller. Nouveau panoramique. Le même homme, dont on ne devine plus les gestes. Se livrant à un ballet énigmatique. Interrogeant une masse liquide, prête à l’engloutir. L’océan occupe maintenant toute la partie gauche. Rétablir la véritable perspective. L’enjeu. Lames blanchies d’écume, déposant leur fausse régularité. Léchant une proie que l’on devine fragile. Retour sur la bouée, cerclée de bleu et de jaune. Ile menaçante. Qui se déplace à la façon d’un prédateur. Sournoise, pesant de tout son poids sur l’eau. Lente dérive d’une boussole. Toute d’assurance. Soumise au rythme circulaire de l’onde. Face aux vagues. L’océan gagne désormais la moitié de l’écran. Dévoration proche. Que vaudront ces limites dérisoires qui lui sont opposées ? Houle évidant les certitudes. Creusant le sable, la rive. De l’autre côté l’esquif, se dirigeant vers la frontière océanique. Pied-de-nez dérisoire, comme abstrait. Tandis que d’éphémères estuaires se gonflent, éjaculent une écume bouillonnante. Rageuse. La plage déserte, inventée. L’empilement de canoës. Touches de couleurs répétant l’empilement architectural. Ne proposant qu’une navigation aseptisée. Reflets des trois pyramides, brouillage alternatif. Ici fut une Atlantide. Halos bleu clair en surface. Comme aspirant l’homogénéité. Flux électriques. Sismogrammes. Nichés au sein d’une perfection proclamée. Les promeneurs sur la dune océanique. Adam et Eve égarés sur une planète faussement asservie. Eprouver un temps le souffle oublié. L’illusion d’une liberté fondatrice. Travelling sur la digue. S’étendant à la façon de rails, d’une route. Il s’agit de découper, instaurer une frontière. Nier l’autre. Immense, indompté. Imprévisible surtout. Retour sur les édifices pyramidaux. Masquant tout l’horizon à droite. Frontière noire de la digue, vue de face. Miroitement de la piscine, où semble se dessiner un passage, l’ombre d’un fleuve tentant une percée, une échappée. Combien de temps cela durera-t-il ? Inscription au Guinness World Record. L’utopie réduite au record. 8 hectares, 1 013 mètres. Disparition de l’homme. La vision blanchit. Rêve. Ou cauchemar proche.

© georges festa – 06.2010.

site de Nicolás Rupcich : www.rupcich.cl

site de l’Espace Culturel Louis Vuitton : www.louisvuitton.com/espaceculturel