mardi 8 juin 2010

Tayfun Pirselimoğlu


Pus [Brume], de Tayfun Pirselimoğlu :
un tableau voilé de la banlieue d’Istanbul

par Emine Yildirim

Todays Zaman, 29.05.2010


Pus [Brume], du réalisateur Tayfun Pirselimoğlu, est si désespérément fascinant de découragement et de tristesse que, malgré mon envie de le rejeter comme un morceau de léthargie narrative avec ses 109 minutes délibérément ralenties, ce film en devient un repère filmique, en ce qu’il illustre une sorte d’inertie étouffante, provoquée en partie par la misère et l’aliénation.

Reşat (Ruhi Sarı) est un jeune homme vivant dans la banlieue avec sa mère malade et âgée. Le quartier où ils habitent, et où se déroule tout le film, est littéralement un désastre urbain. L’atmosphère est ici essentielle, Pirselimoğlu et son équipe transformant la reconnaissance des lieux en art, grâce aux plans choisis. L’on se demande parfois comment une telle laideur peut être filmée aussi merveilleusement (saluons Erkan Özcan, le directeur de la photographie). Les appartements, les immeubles de bureaux, les cours délabrées, les espaces sombres en béton sous les viaducs, les routes en mauvais état… tout exhale ici une sensation de désespoir et d’obscurité. De plus, le fait d’être au beau milieu d’un hiver gris ne contribue pas à remonter le moral – ni des personnages, ni des spectateurs.

Il s’agit d’un conte sur un drame intérieur, astucieusement reflété par ses extérieurs. Et qu’il ne faut aucunement éluder, en dépit d’une difficulté certaine pour comprendre les motifs personnels d’une piste quasi muette. Reşat est un homme incroyablement inexpressif ; ses journées à la maison avec sa mère reposent sur la routine et un certain ras-le-bol, qui ne se manifestent qu’au travers de silences gênants. Il travaille dans un magasin de DVD piratés, situé dans un sordide immeuble de bureaux en béton, rappelant celui d’un parking. Il ne parle guère avec ses collègues machos, dont beaucoup sont plutôt louches. Naturellement, ils ignorent encore comment Reşat, apparemment inoffensif, découvrira finalement sa part d’ombre.

Un jour, l’homme avec qui il travaille est tué juste devant lui. Dans la poche du mort, Reşat découvre un revolver et la photo d’une femme entre deux âges, avec son adresse écrite au verso. Réalisant que l’homme a été engagé pour tuer cette femme, il commence subitement à s’intéresser à cette histoire. Reşat retrouve cette femme et la suit. Elle vit dans le quartier et travaille dans une usine textile. Puis il rencontre son mari, qui semble très épris de sa femme. Reşat et le mari s’embarquent dans une amitié inattendue. Le mari se confie à lui ; il lui dit qu’il soupçonne sa femme de le tromper. Il aime trop sa femme et ne peut supporter la douleur de cette trahison, et désire donc sa mort. Naturellement, le « mari qui ne se doute de rien » ignore que Reşat a déjà tout compris.

Le spectateur ne sera pas surpris d’assister à la spirale fatale qui entraîne ces trois personnages. Dès qu’un revolver est planté dans un film, il faut bien que quelqu’un s’en serve.

Pus est, en fin de compte, l’histoire de Reşat. Bien que l’on comprenne tout à fait que le climat général de dénuement, qui domine sa vie et son comportement monosyllabique, soit le vecteur de son ressentiment rebelle, le film ne permet jamais au spectateur de comprendre pleinement qui est réellement Reşat, ni pourquoi il glisse dans ces eaux boueuses. Il reste un mystère durant tout le film, Pirselimoğlu et Sarı présentant un personnage dont le visage ne livre pas la moindre expression déchiffrable. Reşat ne cligne pas des yeux, ne fronce pas des sourcils, ne bouge pas, ne sourit pas. Même lorsqu’il tente de communiquer avec la fille du voisin, pour laquelle il a le béguin, il n’est qu’insipide. Il n’est jamais présent.

N’est-il que l’ombre d’un être humain ou n’est-il qu’un fou furieux ? Ce style totalement inexpressif peut parfois éloigner le spectateur de cette histoire. Naturellement, nous ne pouvons sympathiser avec chaque personnage à l’écran, mais il manque un élément concernant Reşat, qui puisse amener le public à adhérer totalement à ce drame.

Bien que l’obscurité inhérente à ce drame soit soutenue tout au long, Pus reste une œuvre merveilleusement filmée, qui dépeint avec réalisme une population exclue de la ville et réduite à « croupir » en banlieue.

Cette vision véritablement assassine et implacable chez Pirselimoğlu d’une léthargie prolétaire pourrait frustrer les nerfs d’un public plus assagi, mais elle demeure authentique en ce qu’elle expose un aspect de la ville qui existe et que l’on ne saurait contourner : appauvrie, misérable et pas si heureuse que cela.

___________

Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/news-211410-pirselimoglus-pus-a-hazy-picture-of-istanbuls-outskirts.html
Cliché : http://www.bakiniz.com
Traduction : © Georges Festa – 06.2010.