lundi 26 juillet 2010

Aksel Bakounts – Héritage / Hovnatan March

Vanadzor, 2002 - Architecture soviétique
© Sam Werberg


Aksel Bakounts – Héritage / Hovnatan March

par Eddie Arnavoudian

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1. Héritage d’Aksel Bakounts


Aksel Bakounts (1899-1937), le plus accompli des nouvellistes arméniens de l’époque soviétique, fit une forte impression sur ses contemporains. Certaines raisons peuvent être glanées à partir de la préface de Tavit Kasparian pour Héritage, un recueil d’écrits politiques inédits de Bakounts. Malgré quelques évaluations discutables, Kasparian éclaire des aspects significatifs de la vie et de l’œuvre de Bakounts et stimule la réflexion quant à la nature des conflits littéraires et esthétiques au début de l’ère soviétique en Arménie.

Bakounts est le représentant archétypal de la renaissance nationale arménienne à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème – un intellectuel engagé, issu du peuple et qui se consacra au bien-être de celui-ci. Originaire d’une famille extrêmement pauvre, la population de son village natal se cotisa pour l’envoyer à l’école. En retour, à l’âge de 16 ans, il se mit à enseigner et à écrire dans le cadre d’une contribution consciente au projet d’instruction de la nation. Comme beaucoup d’hommes de sa génération, il rejoignit très jeune la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) et s’engagea aussi comme soldat volontaire.

Suite à l’établissement du pouvoir bolchevik en Arménie, la mutation de Bakounts - de membre de la FRA à militant social et littéraire en Arménie soviétique – s’effectua sans faille et sans trouble idéologique majeur. Ce n’était pas un idéologue et il ne s’intéressait pas avant tout à la réalisation de quelque grande entreprise théorique. A ses yeux, la FRA était fondamentalement un moyen organisationnel d’assurer un changement progressif en Arménie. Dès qu’elle cessa d’être efficace, Bakounts ne vit aucune raison morale pour maintenir son adhésion ou quitter le pays après l’interdiction de la FRA.

De nombreux écrits rassemblés ici témoignent de l’éloignement vis à vis de la FRA opéré par Bakounts et des milliers de militants de base de la FRA. Bakounts rejette implicitement les allusions à une conversion forcée. Le ton et le style de ses commentaires confirment les affirmations explicites selon lesquelles son action était consciente et spontanée. Il se donne aussi beaucoup de mal pour se distinguer des membres de la FRA qui fuirent le pays. Restant afin de servir le peuple dans des conditions nouvelles qu’il considérait, selon les matériaux reproduits ici, comme positives. Si bien que, lors des premières années du pouvoir soviétique, Bakounts dirigea l’organisation du Secours Arménien, oeuvra énergiquement comme économiste et agronome dans de lointains et montagneux villages d’Arménie, enseignant, éclairant, arbitrant des litiges fonciers et traduisant de vastes pans de littérature pédagogique.

Or, la principale ambition de Bakounts était de devenir écrivain. C’est ainsi qu’en 1924 il part à Erevan où, deux ans plus tard, il adhère au parti bolchevik. Tirant parti de sa connaissance étendue de l’Arménie rurale, il s’assura une rapide reconnaissance littéraire. Mais il fut aussi immédiatement entraîné dans l’âpre conflit intellectuel qui marqua la renaissance de la vie arménienne durant les premières années du pouvoir soviétique. De 1923 aux grandes purges de 1937, qui réduisirent au silence plus de dix ans d’essor créateur, deux tendances littéraires se cristallisèrent dans la vie culturelle de l’Arménie. Bakounts appartenait au groupe initialement nommé « Novembre », qui comprenait Yeguiché Tcharents, Mkrtich Armen et Gourgen Mahari. Naïri Zarian (à ne pas confondre avec Gostan Zarian) dirigeait l’opposition.

Le groupe de Naïri Zarian dura, sans que cela soit dû à son talent littéraire. Soutenu par une faction de plus en plus puissante, centraliste et anti-démocratique de l’élite politique soviétique, les alliés de Naïri Zarian furent mobilisés afin de contrer les expressions littéraires d’une formation politique socialiste arménienne indépendante, centrifuge, en émergence. Dans les limites d’une perspective socialiste progressiste, les écrivains de « Novembre » tentèrent de centrer leurs préoccupations internationalistes via une réflexion sur l’histoire nationale et la culture contemporaine, les traditions et les usages de la société dans laquelle ils vivaient. Selon eux, l’art authentique, progressiste, ne pouvait être produit qu’en se saisissant et en se colletant avec l’existence, telle qu’elle s’exprimait en Arménie. Dans le cadre de cette entreprise, Bakounts exhortait les écrivains arméniens et non arméniens dans l’Union Soviétique en bloc à « réévaluer leur immense héritage culturel (national) » et à « s’en servir pour tracer de nouvelles voies ». Le résultat est un corpus d’œuvres remarquables – La Fontaine d’Heghnar de Mkrtich Armen, Ma Vie de Gourguen Mahari, la vaste production poétique de Tcharents et naturellement les magistrales nouvelles de Bakounts.

Contre cette ambition artistique vitale, l’appareil du parti exigea l’impossible : une littérature qui présentât comme la vie authentique un mirage idéologique inanimé, forgé par les têtes pensantes du parti afin de légitimer leur pouvoir usurpé. Des artistes créateurs et talentueux ne pouvaient bien sûr entreprendre cette tâche sans abdiquer leur intégrité. C’est ainsi que de piètres écrivains ou d’autres, trop heureux de troquer leur talent contre un certain statut, se regroupèrent autour de Zarian. Entreprenant de persécuter Bakounts et ses alliés, ils se montrèrent sans pitié, affichant une absence de toute probité morale et un manque total de jugement esthétique. Naïri Zarian soutient que les nouvelles de Bakounts « ne contiennent ni des personnages vivants, ni la moindre étincelle d’une vie authentique ». Il poursuit en dénonçant l’œuvre de Bakounts comme « un poison nationaliste et une ingérence trotskiste dans la vie littéraire soviétique ». La thèse d’un Vagharshag Norentz, selon lequel Bakounts est « l’auteur le plus provincial et étroit de notre littérature », procède d’une égale grossièreté. Naturellement, le meurtre, l’emprisonnement et la déportation de Tcharents et de ses alliés ne résultèrent pas directement de polémiques aussi haineuses et malveillantes. Mais, quelles qu’en fussent les raisons, en se faisant les instruments de l’élite d’un parti, nombre d’écrivains contribuèrent à la mise à l’écart et au sort tragique de talentueux confrères.

Le destin d’écrivains de moindre amplitude ne fut pas non plus exempt d’un tel fardeau. En dépit de leur loyauté envers le parti, beaucoup furent victimes de ses constantes tergiversations et finirent sur la potence ou dans des camps. D’autres, doués ou simplement d’honnêtes aspirants, ont dû ressentir la honte et l’humiliation terribles de trahir leur intégrité artistique en échange de quelque statut. Naïri Zarian lui-même est un bon exemple. Une lecture de ses romans et pièces de théâtre révèle un talent désastreusement vicié par une adhésion aux pires aspects de la théorie artistiquement fatale du « réalisme socialiste » - en fait, un appel visant à conformer l’art aux exigences de l’élite d’un parti bureaucratique et privilégié. A mesure que la vie politique soviétique subissait ses innombrables errements, beaucoup de ces écrivains parvinrent à se libérer de l’asservissement complet à une idéologie ossifiée et se mirent à jouer un rôle plus positif. Norentz, par exemple, réalisa ce qui fut sans aucun doute une immense contribution, en éditant et en publiant plusieurs volumes de poètes et romanciers en arménien occidental.

La préface de Tavit Kasparian s’achève par un débat stimulant sur la réussite artistique de Bakounts. Il relève le lien étroit entre les êtres humains et la nature, qui est la marque des meilleures nouvelles de Bakounts. Là, dans l’arrière-pays arménien, la vie humaine apparaît comme une composante quasi élémentaire du monde de la nature. Comme si les êtres humains vivaient ici instinctivement, au sein d’un monde demeuré inchangé depuis des siècles, bien que marqué par des périodes d’harmonie et une lutte sans merci avec la nature. Pourtant, en leur centre vivant, les récits de Bakounts révèlent un contraste saisissant entre les rudes existences sociales et naturelles des hommes et des femmes et leurs rêves, leurs attentes et leurs espoirs en une vie plus généreuse et amène.


2. Hovnatan March – L’Enger Pantchouni de la diaspora


Il existe un genre d’œuvres littéraires qui possèdent une signification culturelle et nationale particulière. Pour être appréciées, elles requièrent un public partageant une tradition culturelle et historique commune. Traduisez-les dans une autre langue et elles courent le risque de s’écrouler aussi platement que notre bonne vieille Terre au Moyen Age. Or, lues dans le contexte de leurs racines historiques et traditionnelles, elles peuvent être évocatrices et éclairantes. Hovnatan March, d’Aksel Bakounts, est de cet ordre.

Ecrit en 1927, il s’agit toujours d’un ouvrage pertinent au regard de la diaspora arménienne contemporaine. Œuvre satirique, il démolit avec un solide punch comique et une énergie sarcastique acérée les réputations éclatantes dont jouissent les bienfaiteurs millionnaires de la diaspora et leurs affidés. En revêtant l’habit d’un généreux bienfaiteur patriote, l’ego d’un millionnaire se voit flatté. Mais, plus important, cela lui permet de s’assurer d’un avantage en affaires dans la patrie. Cela lui permet aussi de recruter d’ingénus patriotes, persuadés qu’ils accomplissent un devoir national sanctifié, mais qui réalisent malgré eux ce que leur demande le millionnaire. Ces figures ordinaires et bien connues sont disséquées par Bakounts avec une intelligence pénétrante, combinée à un talent littéraire des plus aiguisé.

Derrière de rutilantes façades, Bakounts révèle des gens gouvernés soit par l’appât du gain, soit par un nationalisme ridiculement vide et de clocher. Dans leurs actions, ce genre d’êtres se montrent indifférents ou négligent de voir les épreuves et les souffrances bien réelles de la patrie et de ses habitants. Hovnatan March est l’agent d’Antreas Balikian, un millionnaire basé à Buenos Aires, dont le seul intérêt véritable est le prix des tapis et la situation des marchés commerciaux. Pour graisser les roues de ses ambitions en affaires, il prête volontiers son nom, mais pas son argent, à une aventure planifiée par March. March est le cerveau d’un projet bizarre, visant à s’assurer un lopin de terre en Arménie, sur lequel il espère bâtir la commune de Nouvelle-Ethiopie, intégrant toutes les caractéristiques les plus avancées de l’industrie et de la vie américaines.

March est la quintessence du militant de la diaspora : prétentieux, futile, grandiloquent, présomptueux et quelque peu bouffon. Il est aussi ridiculement irréel. Ses conceptions de l’Arménie, des Arméniens et du devoir patriotique sont modelées par une histoire forgée de toutes pièces et mythique d’une Arménie ancienne, caractérisée par un héroïsme militaire exagéré, une perfection culturelle et une gloire nationale. Armé d’une imagination grandiose du passé et de l’avenir, March en arrive à négliger les besoins véritables, immédiats, de la masse de la population, besoins qui prennent en compte une pauvreté, une arriération et une souffrance bien réelles.

En dehors de March, Bakounts fait défiler et ridiculise une foule d’autres personnages – philistins de la culture, prêtres sans jugeote, militaires déconsidérés et leurs semblables. Tournés en dérision, ils sont les victimes d’un humour et d’une ironie remarquablement inventifs. Bakounts a le génie de faire apparaître un lieu, un état d’humeur, un personnage, une situation, à l’aide de quelques traits de plume. L’hôtel infesté d’insectes répugnants, les rues désolées par une chaleur infecte, les anciennes églises délabrées et abandonnées, le paysage sec, aride et caillouteux, le milieu littéraire ignorant, les villages des campagnes arriérées – chacun d’eux est ciselé dans une langue si précise, fraîche et vivante qu’il semble la reconstituer autour de vous, lorsque vous le lisez. Le résultat est un contraste parfait entre le réel et l’étrange, entre la nécessité et l’imagination.

Si Enger Pantchouni de Yervant Odian est le Don Quichotte du monde politique arménien, alors Hovnatan March est le Pantchouni de la diaspora arménienne : imbu de projets étonnamment grandioses, qui sont exposés avec force zèle et grandiloquence, mais qui, en réalité, équivalent à « moins que rien ». Notons cependant que si Pantchouni est dépourvu de traits pouvant le racheter, March, lui, en possède. Il n’est pas foncièrement mauvais et, contrairement au millionnaire, ne cherche pas à s’enrichir. Comme des centaines, sinon des milliers, d’individus au sein de la diaspora, il ressent son déracinement et cherche quelque ancrage et une base pour son existence. Le grand mérite de l’œuvre de Bakounts est de démontrer que cette quête ne peut s’accomplir en adoptant un patriotisme faux, romancé, si répandu dans la diaspora.

Le véritable patriotisme, qui aide réellement les gens, exige au contraire des projets plus humbles et plus modestes, et ne garantit pas naturellement de brillantes réputations et une gloire nationale. Dans ce contexte, comment ne pas songer à ceux qui ont financé à coups de millions de dollars la construction d’une cathédrale monumentale et inutile au centre d’Erevan, alors que la masse de la population manque d’écoles, de soins médicaux et d’autres services, et que des églises rurales, souvent d’un grand intérêt culturel, sont laissées à l’abandon et en ruines ?

Les nouvelles de Bakounts ont une portée qui dépassent les frontières et constituent un apport précieux à la littérature mondiale (un aperçu en anglais nous est livré grâce aux excellentes traductions de Rouben Rostamian). Hovnatan March revêt, au contraire, je le crains, une signification plus nationale, arménienne. Ce qui ne diminue en rien sa valeur. C’est une belle réussite, qu’on lira avec profit et plaisir dans le texte original ou sa traduction.


[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://www.groong.com/tcc/tcc-20020213.html
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.