mardi 20 juillet 2010

Artin H. Arslanian

Funérailles de Hrant Dink, janvier 2007
© www.azad-hye.net


A propos des Turcs et des Arméniens

par Artin H. Arslanian

Today’s Zaman, 18.07.2010


Durant mon enfance au Liban, un rêve récurrent réveillait mon père en pleine nuit.

Il rêvait du jour où des missionnaires américains le sauvèrent, alors qu’il marchait dans le désert syrien, âgé de 6 ans, tenant par la main son frère cadet.

Lui et son frère étaient les seuls survivants de leur famille, suite à la déportation et au massacre des Arméniens par le gouvernement ottoman durant la Première Guerre mondiale. Après un examen médical, les missionnaires séparèrent mon père de son frère, qui était tombé malade. Son frère lutta en vain pour rester avec lui. Emmené de force pour être soigné, il s’écria : « Mon frère, ne m’abandonne pas ! », jusqu’à ce que sa voix se perde au loin.

Placé dans un orphelinat au Liban, mon père ne revit plus jamais son frère. Mais les cris de son frère en train de partir l’ont hanté durant le reste de son existence. Il nous donna - moi, mon frère et ma sœur – les prénoms de son père, de son frère et de sa mère. Ce fut sa façon de reconstituer à nouveau sa famille. Son angoisse laissa une marque indélébile sur moi.

Je n’ai pas besoin des cauchemars de mon père pour me souvenir du destin tragique de mes ancêtres lors de la Première Guerre mondiale. Le déni du génocide arménien par le gouvernement turc domine l’existence des communautés arméniennes à travers le monde. Une haine grandissante pour tout ce qui est turc et la quête visant à prouver la responsabilité du gouvernement ottoman pour avoir planifié et mis en œuvre le génocide nous préoccupaient, moi, mes amis arméniens et, de fait, les diasporas arméniennes, les survivants du génocide et leur progéniture.

Pour souligner notre valeur et notre apport à la société au sens large – et réaffirmer notre propre estime -, nous nous enorgueillissions des succès de personnalités d’origine arménienne à travers le monde. Nous ne nous lassions jamais de rappeler à nos amis et nos proches non arméniens que le compositeur Aram Khatchatourian, le cinéaste Rouben Mamoulian, le champion du monde d’échecs Tigran Petrossian, le membre du Politburo soviétique Anastase Mikoyan, le chanteur français Charles Aznavour, l’écrivain William Saroyan et un grand nombre d’autres célébrités sont arméniens. Certains parmi nous relevaient que maintes personnalités non arméniennes sont en fait des Arméniens déguisés. Cette liste comprenait le général allemand de la Seconde Guerre mondiale, Heinz Guderian (son patronyme possède la terminaison arménienne coutumière « ian ») et l’acteur américain Gregory Peck (nous affirmons que son véritable nom était Krikor Ipekian).

« Ne parle pas le turc ! Souviens-toi ! Un million ! », proclamaient des slogans sur les murs de nombreux bâtiments à Bourdj-Hammoud, enclave arménienne dans la banlieue de Beyrouth où j’ai grandi. Nous nous adressions en arménien aux survivants qui ne parlaient que le turc. En leur enseignant l’arménien, nous apprîmes d’eux le turc, avant même d’apprendre l’arabe – la langue de notre pays d’accueil – à l’école !

Dans les écoles primaires et secondaires, nous chantions des chants révolutionnaires et nous promettions de mourir au combat pour libérer les provinces arméniennes historiques de la Turquie et la république soviétique d’Arménie du joug russe. La haine des Turcs et de tout ce qui était turc dominait nos existences. Comme mes amis, je désirais que le monde civilisé nous rendît justice en nous aidant à libérer l’Arménie soviétique et à obliger le gouvernement turc à reconnaître les crimes du gouvernement ottoman et à présenter des réparations.

L’effondrement de l’Union Soviétique et la déclaration d’indépendance de l’Arménie en 1991 furent néanmoins pour ma génération un rude réveil. Certains de ceux qui, dans les diasporas arméniennes, prêchaient une croisade pour la libération de l’Arménie, abandonnèrent leur vie confortable au Moyen-Orient, en Europe et aux Etats-Unis, pour venir vivre en république d’Arménie. En outre, plus de 20 % de la population de la nouvelle république (pour la plupart, des citoyens éduqués et talentueux) émigrèrent vers la Russie et dans plusieurs autres pays, à la recherche d’une vie décente.

Au fil du temps, j’ai fini par comprendre que la poursuite d’intérêts nationaux et individuels chez les dirigeants politiques constitue le moteur impérieux des relations internationales. Certes, ces dernières années, plusieurs gouvernements occidentaux ont reconnu le génocide arménien. Or, des considérations politiques intérieures ou des objectifs de politique étrangère (comme l’objectif de maintenir la Turquie hors de l’Union Européenne), plutôt qu’un engagement visant à rectifier une injustice historique, semblent être les raisons principales de ces actions. Après tout, pourquoi ces gouvernements ont-ils ignoré le génocide arménien jusqu’à maintenant ?

Le désir de sauvegarder ou d’accroître des intérêts stratégiques nationaux explique pourquoi les présidents des Etats-Unis – Bush, Clinton et Obama -, tout en promettant de reconnaître le génocide arménien durant leurs campagnes présidentielles, réussissent, une fois élus, à combattre la législation du Congrès reconnaissant le génocide arménien. Le gouvernement des Etats-Unis ne veut pas contrarier la Turquie, un allié stratégique important contre des menaces potentielles provenant de Russie, d’Iran et d’Afghanistan.

Tant de tragédies au 20ème siècle

Le cas arménien est la première de nombreuses autres tragédies du 20ème siècle. L’angoisse de mon père n’est pas unique. Je ne peux oublier le passé – mais j’ai appris à refuser d’être victimisé par lui. Consacrer toute mon énergie à contraindre le gouvernement turc à inverser sa politique de négation est autodestructeur et perpétue mon auto-enfermement émotionnel et intellectuel. Je me suis dépouillé de la culture de victime et me suis affranchi du poids oppressant de notre histoire.

Comme Hrant Dink, ce journaliste arméno-turc, qui fut assassiné par un nationaliste turc de droite en janvier 2007 à Istanbul, l’a déclaré quelques mois avant sa mort, la question du génocide arménien n’est pas notre problème – il s’agit d’un problème turc. Que les Turcs se réconcilient avec leur histoire en la libérant de mythes forgés de toutes pièces, qu’ils réévaluent leur passé et fassent de leur Etat, patrie ethnique exclusivement réservée aux seuls Turcs, une terre d’intégration pour différents groupes ethniques et religieux, lesquels se considèrent comme citoyens de Turquie. Or, si Dink est pleuré des Arméniens à travers le monde et même d’un grand nombre de Turcs, son message – pour autant que les diasporas arméniennes soient concernées – ne rencontre aucun écho.

Dink n'a pas été un mirage. Des présages de changements fondamentaux se préparent en Turquie au niveau de la population. De nombreux Turcs mettent en question l’ethnocentrisme de leur gouvernement et plaident pour une société véritablement ouverte et démocratique, qui ne soit plus définie par l’origine ethnique et la religion. Rien que cette année, un colloque sur le génocide arménien a été organisé à Ankara. Des commémorations publiques du génocide se sont tenues à Istanbul (l’une organisée par l’Association pour les Droits de l’Homme en Turquie, l’autre une veillée aux chandelles animée par des intellectuels turcs). Par ailleurs, nombre de chercheurs turcs dénoncent la politique officielle de négation du génocide arménien et plusieurs milliers d’entre eux ont signé des excuses sur internet pour la « grande catastrophe » qui frappa plus d’un million d’Arméniens durant la Première Guerre mondiale. L'usage du terme « grande catastrophe », au lieu de « génocide », protège ces personnes des poursuites gouvernementales – mais quel que soit le synonyme, le génocide ou toute autre appellation… reste un génocide.

Je n’arrive pas à oublier les cauchemars de mon père. De temps à autre, j’entends encore ce cri : « Mon frère ! Ne n’abandonne pas ! » Mais, désormais, je n’ai plus de haine envers quiconque.

[Artin H. Arslanian est professeur d’histoire et de relations internationales au Marist College de Poughkeepsie, New York.]

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Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/news-216361-of-turks-and-aquaarmenians-by-artin-h-arslanian.html
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.