mardi 27 juillet 2010

Elif Shafak - Interview

© Viking, 2010

Briser les frontières
Entretien avec Elif Shafak

par Caroline Baum

The Sydney Morning Herald, 17.03.10


[Une féministe turque constate des similitudes entre le monde moderne des entreprises et le harem des sultans.]

Lorsque je reçois un SMS de la part d’Elif Shafak où je lis : « On se voit au Starbucks », le découragement s’empare de moi. Pas seulement à cause du café, mais parce que c’est un endroit tellement peu turc pour une rencontre à Istanbul avec l’écrivaine la plus médiatique du pays. J’espérais quelque chose de plus exotique. Un hammam humide, qui sait ?

Par chance, Starbucks est trop bondé pour nous accueillir et Shafak me conduit plutôt dans un café situé à l’intérieur d’un grand magasin, où les clients s’agitent autour de nous avec une frénésie de derviches. « C’est là où j’écris, me dit-elle, s’asseyant à la table commune. Ici, avec le bruit, la musique, le remue-ménage. Je trouve ça stimulant. »

Cela sonne juste. Ses écrits palpitent de vie à chaque page. Ses histoires concernent la société. Dans son roman La Bâtarde d’Istanbul, publié en anglais il y a trois ans, familles et amis mangent, discutent et aiment. Mais ils le font principalement dans la sphère domestique, privée, non dans des lieux publics. Voilà pourquoi je suis surprise d’entendre que Shafak considère Istanbul comme une ville féminine. Depuis une semaine que je suis ici, j’ai remarqué des groupes d’hommes discutant au coin des rues, d’hommes jouant au backgammon dans les cafés, d’hommes pêchant sur le pont de Galata. Je n’ai pas l’impression d’une ville féminine.

« Dans la poésie ottomane ancienne, Istanbul est toujours désignée par « elle » - la vierge qui fut épousée des milliers de fois. Ankara est masculine, géométrique, droite, mais Istanbul est courbe, circulaire, mystérieuse, un vrai labyrinthe, souligne Shafak, qui est une féministe déclarée. Les femmes revendiquent de plus en plus l’espace public. Laïcisation et modernisation ont été poussées au plus haut point, grâce à l’abolition de la polygamie et d’autres lois. Atatürk s’est montré bon pour les femmes, mais maintenant nous devons avancer davantage. »

Remarquant des groupes de jeunes femmes riant et parlant ensemble, certaines voilées et d’autres non, je lui demande quelle est sa position par rapport au voile. Elle hésite : « Il existe six ou sept mots pour désigner le « voile » dans notre langue ; il a donc plusieurs nuances ou accents. Sa signification peut être religieuse, culturelle ou politique, mais on ne saurait les mettre dans le même sac. Certaines femmes ici et à l’étranger sont très tendues et critiques vis à vis de cette question, mais nous devons trouver un moyen de ne pas généraliser ou de simplifier. Pas seulement concernant le présent, mais aussi concernant le passé. »

« Nous nous méprenons sur le harem, par exemple, dit-elle, me surprenant à nouveau. Certes, c’était une prison pour le corps, mais c’était aussi un lieu d’études : les femmes y apprenaient l’art et la musique… Nous commençons seulement à comprendre la complexité de ce monde, dont nous savions si peu de choses encore récemment. Cela m’intéresse beaucoup.

Quand je vois la façon avec laquelle les femmes rivalisent aujourd’hui dans le monde des entreprises et sont capables d’être méchantes entre elles, je me demande parfois si nous ne sommes pas encore plongées dans un harem aujourd’hui, rivalisant pour capter l’attention du sultan. Les Turques doivent encore se saisir du concept de sororité, que l’on retrouve chez les Blacks américaines. »

Shafak, 39 ans, a étudié les relations internationales et les sciences politiques aux Etats-Unis et a enseigné plusieurs mois à l’Université du Michigan. Sur ses neuf livres, quatre ont été publiés aux Etats-Unis. Son œuvre est traduite en 25 langues.

En 2006, Shafak choqua ses lecteurs avec Black Milk, le récit documentaire de son combat avec la dépression postnatale, suite à la naissance de sa fille (1). Ouvrage qui sera publié en anglais l’année prochaine. « Le titre vient de ma grand-mère, qui disait que si l’on crie trop fort, le lait vire à l’aigre. Je voulais montrer que le lait d’une mère n’est pas toujours aussi blanc – autrement dit, impeccable – que la société aime à le penser. De ce lait noir j’ai puisé de l’encre, avec laquelle écrire non seulement sur ma propre expérience, mais aussi celle d’autres femmes. » Des hommes lui ont écrit des lettres, la remerciant d’avoir expliqué ce syndrome.

« Le sujet n’était pas débattu en Turquie, car la maternité est sacro-sainte ici. », explique-t-elle, mais il n’était pas non plus considéré comme un sujet « littéraire » : « C’est trop physique, trop mesquin. Paradoxalement, la génération de ma grand-mère était plus à l’écoute du corps que celle d’aujourd’hui. Elles avaient la sagesse, transmise au cours des âges, de ne pas laisser une femme seule pendant les 48 heures qui suivaient la naissance. Elles attachaient des rubans rouges autour de la pièce pour éloigner les mauvais esprits. On peut rejeter cela comme de la superstition, mais cela empêchait peut-être le genre d’angoisse que j’ai éprouvée. »

Un réalisme magique imprègne l’art de la fiction chez Safak, avec des djinns [esprits] qui interrompent et influencent les pensées de ses personnages, suscitant d’inévitables comparaisons avec Isabel Allende. Toutes deux se saisissent de la superstition dans leur pratique d’écriture. Si Allende commence chaque nouveau livre le même jour de l’année, Shafak écrit toujours en portant une paire de mitaines rouges. Autour du cou, elle arbore un petit talisman afin d’éviter le mauvais œil.

Née à Strasbourg, enfant unique d’un père philosophe et d’une mère diplomate, Shafak resta avec sa mère, lorsque ses parents divorcèrent et mena une existence nomade, grandissant à Madrid et Amman. Elle reconnaît qu’il lui fut difficile de se fixer. « Je navigue entre les cultures, les genres et les langues. L’histoire me dicte dans quelle langue l’écrire. »

Elle publia son premier roman à 24 ans, prenant pour nom de plume le patronyme de sa mère (qui s’écrit aussi Safak et Shafik). Elle partage actuellement son temps entre la Turquie et les Etats-Unis avec son mari, un journaliste, et leurs deux enfants.

Dans son dernier roman, The Forty Rules of Love [Les 40 règles de l’amour], elle utilisa une technique peu orthodoxe, l’écrivant d’abord en anglais, puis, lorsqu’il fut traduit en turc, réécrivant non seulement la version turque, mais revenant à l’original en anglais et le retravaillant « avec un esprit nouveau » : « J’ai bâti deux livres en parallèle dans un même laps de temps. »

Lors de sa publication en Turquie, Forty Rules s’est vendu à 500 000 exemplaires en huit mois (« sans compter notre énorme marché en livres piratés »). Elle est l’écrivain le plus médiatique du pays après Orhan Pamuk, Prix Nobel, avec lequel elle partage la distinction d’avoir été accusée d’ « outrage à l’identité turque » (délit punissable d’emprisonnement) pour avoir évoqué, dans Le Bâtard d’Istanbul, le génocide arménien et le refus de son pays de le reconnaître comme tel.

Bien que les poursuites à son encontre furent finalement abandonnées, il s’agit toujours d’un sujet qui la rend mal à l’aise et aujourd’hui, elle est clairement réticente à l’aborder. Elle sourit légèrement lorsque je lui demande si Pamuk lui témoigna quelque solidarité, mais ne répond pas. Pour une écrivaine aussi engagée politiquement, si franche et aux idées si tranchées, son attitude est étonnamment rigide. Chaque fois, elle reste évasive. Tout ce qu’elle me dira, c’est : « Je ne m’attendais pas à ces accusations, mais en fin de compte ce fut une expérience très positive pour moi. En Turquie aujourd’hui, nous sommes jeunes – la moyenne d’âge de la population est 28 ans – et on avance très vite. » Au final, je n’ai pas d’autre choix que de changer de sujet.

The Forty Rules of Love est imprégné de mysticisme soufi, lequel peut laisser perplexe des lecteurs occidentaux, peu familiers avec les enseignements de Rûmi, poète, philosophe et mystique persan du 13ème siècle, dont les adeptes fondèrent l’ordre des Derviches Tourneurs. Le roman navigue de long en large entre ses voyages sur le plan spirituel et le monde d’Ella Rubinstein, Juive américaine, femme au foyer (inspirée d’une héroïne imaginée par l’Australienne Lily Brett), qui lit un manuscrit sur Rûmi pour une maison d’édition.

« 800 ans après, sa parole est toujours puissante. Elle exprime une aspiration spirituelle universelle, intemporelle. », souligne Shafak, qui ressent, comme beaucoup d’écrivains, le fait qu’elle canalise des récits à partir d’une force plus haute. « J’écris comme si j’étais ivre, dit-elle. C’est plus un processus d’intuition que le fait de me placer au-dessus de mon histoire, tel un montreur de marionnettes tirant les ficelles. Pour moi, c’est un processus angoissant, chaotique, sur lequel j’ai peu de contrôle. Les mots exigent d’autres mots, les personnages me résistent. » Elle a appris à avancer avec le courant, suivant ses instincts. « J’écris avec humour sur la tristesse pour ajouter un élément de douceur à ce qui est amer, un peu comme la cuisine turque. »

Sur sa propre spiritualité, Shafak confie : « Pour moi, écrire des histoires est une façon de me sentir connectée à l’univers et à Dieu. Dieu est le plus grand des conteurs et quand nous créons des histoires, nous nous connectons à lui et aux autres, par delà les frontières culturelles, religieuses et sexuelles. »

NdT :

1. Elif Shafak. Lait noir. Paris : Phébus, 2009, 352 p. Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy.

____________

Source : http://www.smh.com.au/entertainment/books/breaking-down-the-boundaries-20100316-qcfd.html
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.
Avec l’aimable autorisation de Caroline Baum.