lundi 5 juillet 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 13 / 21

Vue de Çeşme (Turquie actuelle, 2005)
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Konstantinos Panayiotakes (1907-1991)

www.greek-genocide.org


J’ai pris la direction de Çeşme pour la dernière fois le samedi 28 août (1922). Je me suis arrêté à Tarsana. Je ne pouvais aller plus loin ; c’était le chaos. Chariots tirés par des chevaux, attelages, charrettes à bras, canons, harnais, selles, caisses de munitions, sacs à dos, matériel de guerre en tout genre, éparpillés pêle-mêle. Cris, ordres, piétinements de sabots, vacarme des automobiles, sifflements des paquebots, gémissements des machines, bruit sec des chaînes remontant et abaissant les ancres. Des visages fatigués, bouleversés, raidis de poussière, les yeux rougis avec des cils lourds d’une sueur grisâtre.

Et parmi ce désordre indescriptible, des centaines d’animaux sans maître formaient des colonnes, l’un derrière l’autre, cherchant une sortie. Beaucoup tombaient dans l’eau pour y boire et restaient là, boursouflés par l’eau salée. Une véritable catastrophe.

Née de nos erreurs et des calculs des étrangers, une épopée s’achevait ; l’acte final du drame de l’hellénisme d’Asie Mineure. Je compris que plus jamais je ne foulerai cette terre. Plus jamais je ne verrai Saint-Haralambos, la grande église avec son crépuscule si saisissant en temps normal et ses illuminations, les jours de fête. Plus jamais je n’étancherai ma soif aux sources de Marasios et aux puits d’Arkatza. Plus jamais les lumières de Karakare ne m’apparaîtraient comme suspendues en plein ciel. Plus jamais je ne croiserai la rumeur de la place du marché, le silence du quartier turc et l’ombre mélancolique des arbres des mosquées. Plus jamais je ne me retrouverai parmi les alentours familiers et chéris de l’école Krenaia, si enviée.

Les Yialoudaki et les Taliani d’Ayia Paraskeve resteraient de lointains rêves, comme la côte si variée, de Lithri et Reizdere jusqu’aux hauteurs de Mimada, qui ressemblait à la broderie d’une magicienne sur le satin bleu azur de son golfe si serein.

Je m’empare d’un cheval et m’enfuis, le cœur lourd. Je m’arrête un moment à une courbe du Kasapion. J’avais si envie de monter à Ayios Elias ! De là, je jette un dernier coup d’œil sur cette ville tant aimée, qui eut le triste sort d’attacher son nom à la Grande Catastrophe (Smyrne). Je pars vers Kato Panayia, galopant le long de la route qui, comme toutes les routes en Asie Mineure, allait être traversée par des colonnes d’ordalie en l’espace de quelques jours, laissant des traces sanglantes et des corps humains sur leur passage. Chaque arrêt et chaque départ allaient être pour eux le début d’un nouveau supplice, jusqu’à ce qu’ils soient finalement exterminés, ayant au préalable connu toute la bestialité d’hommes aux âmes damnées, encouragés par des dirigeants ivres de raki et par l’indifférence, restée sans réponse, de la terre au sort des chrétiens d’Orient.

A cette époque d’horreur et de sang, les exemples d’humanité sont rares, émouvants et réconfortants parmi le débordement de folie, d’aveuglement et de mal chez cet animal qu’est l’homme. Lorsque les femmes et les enfants de Kato Panayia atteignirent Çeşme, épuisés par la terreur et objets de mépris, un hodja - un imam -, qui vivait près de la source de Kaimakame, recueillit un peu d’eau. Retroussant ses manches et tenant une coupe en main, il donna à boire, avec l’aide de ses compagnons, à cette foule assoiffée.

Je rappelle cette scène telle qu’elle m’a été rapportée et je me souviens avec bienveillance de cet homme que je ne connaissais que de visage. Combien de fois ne nous sommes-nous pas reposés sur les marches de sa maison avec mes camarades d’école ! Grande fut cette action et le courage de ce religieux musulman lors de ces journées, quand, dans la même ville, parmi les groupes des victimes, la bouche ensanglantée du Père Nikole, martyrisé, dans un ultime accès de souffrance, fut réduite en miettes […], Theophanides dut courber le torse sous un mortier de pierre et que, suspendu à un arbre par un crochet au menton, le Père Kourpas fut dépecé.

Et plus loin, un autre Zalongo. Là, les héroïnes n’étaient pas les femmes soldats de Souli, c’étaient les jeunes filles d’Alatsata. Après s’être croisées et invoqué la divinité, avec le vœu et l’emportement d’une mère infortunée, elles entrèrent dans la légende via les sources de l’Aheron, sans danses ni chants. Voilà pourquoi, peut-être, à ce jour, nul ne les a célébrées.

« D’un puits, j’en ai ramené trente-neuf ; l’une était de Reizdere. Je les ai comptées une par une. D’un autre, ils en ont extrait, avant moi, une quinzaine. » Ainsi parla Konstantinos Photakes, qui les a extraites, procédant ensuite à leurs funérailles. Alatsata comptait bien des puits… comme l’Asie Mineure.

Note :

Konstantinos Panayiotakes naquit à Kato Panayia [Çesme], en Asie Mineure, le 10 août 1907, au sein d’une famille de trois autres enfants, Nikolaos, Aphrodite et Kyriake. Il quitta sa maison en tant que réfugié pour la première fois en 1914, trouvant asile sur l’île de Chios. A la fin de la Première Guerre mondiale, il revint chez lui. Après le génocide, il s’établit à Kato Panayia, dans la préfecture d’Elia, situé à l’ouest du Péloponnèse. Il épousa Argyro, dont il eut trois enfants : Paraschos, Maria et Kyriake. Il arriva en Australie le 24 décembre 1975, où il mourut en 1991.

Réf. : O Kosmos, 31/07/1992 – site http://60.241.173.43/kosmos/

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimont_panayiotakes.html
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.
Avec l’aimable autorisation de Maria Tsoukatou.