jeudi 8 juillet 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 15 / 21

Massacre de Smyrne, 1922 – Réfugiés sur les quais
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Nina Theodoridou

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Je naquis à Smyrne le 28 août 1909. Mon père, avocat, m’éleva dans un milieu aristocratique et sut me donner une instruction assez poussée. Je suivis les leçons de l’Ecole centrale des filles à Smyrne, jusqu’à la 2ème classe du gymnase, puis, retenue pendant deux mois au lit à cause d’une appendicite, je fus obligée d’interrompre mes études en grec et de m’adonner au français. En vérité, j’aimais beaucoup cette langue, que nous enseigna à la maison Mademoiselle Lucie Delassouda durant des années. Le grand pensionnat de Notre-Dame-de-Sion m’accueillit avec toute la bonté des sœurs qui m’aimèrent comme leur propre enfant. J’étais pour elles la petite Nina (il y avait une élève du même prénom, plus âgée que moi d’un an). Je suivis là les classes pendant trois années, toujours heureuse du bonheur qui m’entourait. Rien ne me manquait : santé, richesse, liberté.

Le mois de septembre [1922] approchait. Je devais me présenter au pensionnat pour la dernière année du Brevet. Quels rêves n’ai-je pas faits à ce sujet !

Mais la guerre, qui sème partout la douleur, détruisit mes plans, et ma pauvre patrie, qui goûtait la liberté depuis le 2 mai 1919, devait la perdre en de cruelles circonstances, le 27 août 1922. Nos amies les grandes nations exigèrent l’évacuation de l’Asie Mineure par les troupes helléniques et notre lâche gouvernement nous vendit sans pitié.

La retraite des armées commença le 17 août et devait prendre fin sous une dizaine de jours. Ainsi, le 27 août, à 10 heures du matin, nous avons vu entrer dans la ville les troupes kémalistes. La terreur était partout répandue. Toute la population grecque et arménienne fut obligée de rester enfermée pour se protéger du pillage et de la mort. Par la fenêtre du balcon de ma maison et à travers les dentelles des rideaux, je voyais passer ces monstres de soldats turcs, pieds nus et les jambes bandées de chiffons, tenant à la main d’énormes yatagans, en guise d’armes.

L’ennemi n’avait pour but que la ruine complète des chrétiens de l’Orient et, pour exécuter son plan, mit le feu dans la ville. Les premières flammes parurent le mercredi 31 août à 9 heures du soir, dans le quartier arménien. On crut d’abord à un accident peu grave. On espérait le secours du gouvernement, mais hélas, ce ne fut pas le cas. Le feu avançait et finit par gagner tous les quartiers grecs, aidé par la dynamite et le pétrole que déversait l’ennemi. Soudain, un flambeau attaque le balcon de notre maison, où s’étaient réunis nombre de parents et amis dont les maisons étaient incendiées. « Mes parents, mes amis, s’écria mon cher papa, quittons la maison et emportez avec vous tout ce que vous pouvez ! Le feu nous entourera bientôt ! »

C’est ainsi que nous quittâmes notre maison, en prenant la fuite. Il était 11 heures 45 du soir, ne sachant où nous diriger, emportant le peu que chacun pouvait tenir dans ses bras. Nous passâmes la nuit sur les quais, attendant notre mort, parce que l’ennemi nous empêchait de sortir de la ville. Le feu avançait. La foule sur le quai criait : « Au secours ! ». Les bateaux alliés contemplaient ce beau spectacle sans intervenir. Les Alliés étaient notre seule espérance.

Le lendemain, à 5 heures, nous nous mîmes en route pour Bairakli. Mais, en arrivant à Yalka-Bounar, nous apprenons que nous, les Grecs, sommes retenus par les Turcs. Nous faisons marche arrière vers Smyrne, morts de fatigue et de soif. En chemin, nous perdons notre oncle Périclès et sa femme, ainsi que notre autre oncle Antoine et aussi sa femme. Arrivés à Smyrne, nous sommes obligés de suivre le sort de tout le monde, en prenant de nouveau la route pour Yalka-Bounar, car le feu avançait, tremblants de frayeur en voyant les orgies des Turcs qui se multipliaient. Enfin, après une course de sept heures, nous arrivons à Yalka-Bounar. Là, je rencontre mon amie Elly Ververopoulou, dans un état aussi pitoyable que moi. Je l’embrasse en pleurant et j’avance avec mes parents. Dans un cabaret nous trouvons de l’eau à boire, mais quelle eau ! Nous nous reposons là une demi-heure, et nous reprenons la route pour Bayrakli. Aller à pied était impossible, parce que les soldats turcs volaient et tuaient les passants. Une voiture militaire turque s’offre à nous faire passer. Elle devait entreprendre trois voyages pour faire passer toute la famille. Il fut convenu 60 lires [livres] pour les trois voyages. Le premier voyage emporte maman, ma petite sœur Kiki, Madame Petinatou et sa petite fille, veuve d’un ami que papa avait sous sa protection. Mais notre malheur ne devait pas s’arrêter là. Arrivés à Mersinli, le voiturier renverse la voiture et provoque des blessures graves au visage de ma pauvre maman, qui risqua de perdre son œil gauche. Elle fut obligée de retourner à pieds, dans cet état, pour nous rejoindre. C’était le désespoir ! Nous la voyons sans pouvoir lui donner aucun secours. L’eau nous manquait. Mon pauvre papa offrit cinq lires [livres] pour un verre d’eau, mais cela était impossible. Papa cherche un autre moyen pour nous porter hors de la ville. Le même soldat turc se présente et nous procure une charrette. Après quelques pas, nous sommes arrêtés par les soldats turcs. Un sergent s’offre à nous livrer passage contre de l’argent. Il se plaça en tête, en nous indiquant le chemin que nous devions prendre. Mais, hélas, ce chemin était le lieu des orgies. Le sergent s’en va, nous laissant dans un champ plein de cadavres. Spectacle inoubliable. Tremblants de frayeur, nous retournons à Yalka-Bounar, décidés à subir le sort que tout le monde attendait. Tous les réfugiés campaient dans un champ au-delà de la ligne du chemin de fer. Une famille de Thira nous abrita sous sa tente et nous aida à donner les premiers secours à maman. C’est ainsi que nous passâmes la nuit, attendant évidemment notre mort. Le matin, nous apprenons que notre oncle Périclès se trouve avec sa famille à la brasserie Aidin. Nous allâmes les rejoindre. Là, nous rencontrâmes nos voisins Hatzilouka, que nous avions perdus la veille. La troisième nuit de terreur fut passée là.

Grâce à des quêtes, on réunissait une grande somme d’argent qu’on donnait aux gardiens, lesquels empêchaient les soldats pillards d’entrer dans la brasserie. Samedi, de beau matin, sur les conseils de la famille Hatzilouka, nous partîmes de la brasserie et nous nous rendîmes dans une caserne, le « dépôt de bois de M. Coutlides », oncle de la famille, qui nous accompagnait. Nous nous trouvions ainsi dans la ville, près du quai, où nous pouvions avoir tous les renseignements nécessaires. Ici, nous avons rencontré plusieurs familles de Magnésie. M. Parasceva Mouratoglou, qui avait sa famille à Mytilène. Lui aussi, comme nous entièrement ruiné, trouva avec nous un refuge. Son père Christos avait perdu sa femme et était en train de la chercher. Mon père se chargea de la recherche des deux femmes de ma grand-mère, que nous avions perdue le jour de l’incendie, et de Madame Mouratoglou.

Deux jours se passèrent ainsi, mais le troisième nous apporta la terreur. Le commandant des troupes turques, Noureddine Pacha, décrète que tous les hommes âgés de 18 à 45 ans seront considérés comme prisonniers de guerre. Les autres auront la liberté de partir jusqu’au 30 septembre (nous étions le 18). Passé ce délai, ils seront eux aussi considérés comme prisonniers de guerre, ainsi que les femmes et les enfants, et emportés hors de la zone de guerre. Cette loi sème la panique. Partir. Très bien, mais comment ? Puisqu’il n’y avait point de bateau. M. Coutlidis chasse de la caserne tous les hommes de cet âge. Nous fûmes donc obligés de nous séparer de notre oncle. Le lendemain, nous retrouvons notre grand-mère et, une heure après, nous apprenons qu’il existe un moyen de partir.

Nous devions partir à bord du bateau français « Le Tourville », avec la famille Hatzilouka, grâce à l’intervention du consulat anglais. Nous nous arrêtâmes devant le Café de Paris, en attendant papa, que nous retrouvons quelque temps après. Après bien des difficultés, nous embarquons à bord du « Tourville ». Nous sommes ainsi sauvés du couteau turc.

A bord, nous faisons connaissance avec la famille Papadopoulou, composée de trois garçons et de trois jeunes filles, avec leur vieille mère. Avec cette famille nous partageons notre triste odyssée. Le bateau devait nous débarquer à Marseille, en espérant revoir notre frère Nikos, qui faisait ses études de médecine à Paris.

La traversée ne fut pas facile. Le bateau devait passer d’abord par Bizerte, un port de Tunisie, puis à Marseille. La mer fut calme tout au long du voyage. Il n’y avait de triste que la nourriture, qui nous torturait. On ne nous offrait tous les jours que des haricots. Enfin, nous supportons tout, afin de sauver notre vie. Après quatre jours de voyage, nous voilà à Bizerte ! De là, nous télégraphions à notre frère de venir nous rejoindre à Marseille. Le bateau devait quitter le port jeudi matin, mais, par malheur, sur ordre du gouvernement français, le commandant dut débarquer tous les passagers à Bizerte et partir immédiatement.

Malgré nos efforts et toute offre d’argent, il fut impossible de rester à bord. Nous débarquons et, grâce à des automobiles militaires que le commandant de Bizerte mit à notre disposition, nous nous installâmes au camp des isolés, à une heure de Bizerte, dans des casernes.

Nous étions plus de soixante personnes à la caserne n° 5. Entre autres, je dois signaler M. Antoine Protopsalti, ami de notre père, qui avait laissé sa famille à Smyrne et s’était sauvé seul ; les deux frères Kyriakidis Haralampos et Michel, jeune journaliste et rédacteur du journal Cosmos, âgé de 23 ans. Il faut encore ajouter M. Efthimios Janellis, cousin de ma mère, jusque là inconnu, et M. Constantin Ferendinos, ardent patriote, officier de marine. La vie dans la caserne était calme, amusée parfois par les farces des Sénégalais qui faisaient leur service militaire. Par la suite, nous présentâmes au commandant un catalogue de 450 personnes, qui étaient des Grecs et qui désiraient se rendre en Grèce à Syra.

Nous embarquons alors à bord du « Vinh-Long », le samedi à 9 heures du matin. Réception inoubliable. Les trois jours passés à bord nous firent oublier nos tristesses. Après des démarches, nous obtenons une cabine de 2ème classe et nous pouvons prendre nos repas à table. Nous traversâmes une tempête en Méditerranée, mais heureusement, aucun d’entre nous ne fut pris du mal de mer. Nouvelles connaissances : Mademoiselle Marika Roussou, qui était logée dans la même cabine que nous. Deux jeunes matelots étaient à notre service : Pierre Guerrin, aux yeux bleus, et Joseph Metier, de Bretagne. La tempête passée, nous voilà sur le port. La jeunesse, qui pendant les malheurs ne perd pas courage, retrouva sa vivacité.

Tous les malheurs sont oubliés par la jeunesse qui passe et meurt, toujours le sourire aux lèvres. Mardi, à onze heures du matin, nous débarquons à Syra. Installation dans un hôtel sans pitié : 25 francs pour une nuit ! Le lendemain, papa partit pour Athènes avec Despo. Son projet est de nous installer à Athènes.

Le 28 septembre, nous reçûmes des nouvelles de papa : « J’espère obtenir une place dans un ministère. » Le 5 octobre, papa nous écrit d’aller le rejoindre à Athènes. Il ne peut venir nous accompagner. Le 6 octobre, à bord du « Paros », nous voilà au Pirée. A notre arrivée, papa se charge de notre débarquement.

Le tramway nous conduit à Athènes.

En vérité, la ville est très belle. Mais, pour nous, rien ne sourit. Notre patrie, quoique plus petite, était pour moi tout ce qu’il y avait de plus beau. Première installation dans une maison à Patissia, très loin du centre-ville. Second foyer, une chambre au quartier Psiri, 39 rue Agyon Anargyron, quartier le plus détestable de la ville, avec la famille de notre tante Elpis. Dans deux chambres nous sommes obligés de nous coucher à treize personnes.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_theodoridou.html
Relecture du texte français : © Georges Festa – 07.2010.
Avec l’aimable autorisation de Maria Tsoukatou.