samedi 10 juillet 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 16 / 21

Distribution de pain par le Near East Relief à Harpout [Kharpert] [s.d.]
© www.greece.org

Ethel Thompson

www.greek-genocide.org


Nous traversâmes l’Anatolie sous un soleil de plomb, croisant groupe après groupe de vieillards, originaires de Samsoun, et d’habitants d’autres ports de la Mer Noire, marchant Dieu sait vers où, sous la direction de gendarmes turcs. Les cadavres de ceux qui étaient tombés lors de ces marches forcées gisaient au bord de la route. Les vautours en dévoraient la chair, si bien que, dans la plupart des cas, il ne restait que les squelettes.

En arrivant à Malatia, nous découvrons les rescapés d’un groupe de jeunes hommes, qui avaient été déportés de Samsoun en juin. Ces hommes nous apprirent que les autres membres de leur convoi avaient été tués. En arrivant à Harpout [Kharpert], nous entrons dans une ville emplie d’épaves humaines affamées, malades, misérables – des Grecs, femmes, enfants et hommes. Essayant de fabriquer de la soupe avec un peu d’herbe et se considérant comme heureux lorsqu’ils pouvaient se procurer une oreille de mouton pour l’agrémenter – l’oreille étant la seule partie de l’animal que l’on jette en Anatolie. Les Turcs ne leur avaient donné aucune nourriture durant les quelque 800 kilomètres qu’ils avaient parcourus depuis Samsoun. Ceux qui avaient de l’argent pouvaient soudoyer les gardes pour de la nourriture ou en achetaient un peu sur la route, jusqu’à ce qu’ils soient volés. Et ceux qui n’avaient pas d’argent mouraient en chemin.

Dans beaucoup d’endroits, assoiffés par un soleil et une chaleur étouffante, ils se voyaient refuser toute eau, à moins de pouvoir payer. Les délégations du Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient] tentaient de leur donner un peu de pain lors de leur passage à Cesarea [Kayseri] et Sivas, mais la quantité qu’ils pouvaient emporter était réduite. Il eût été plus humain de leur donner une balle que du pain, la mort survenant dans tous les cas, tôt ou tard.

Lorsqu’une femme, tenant un bébé, mourait, le bébé était retiré de ses bras morts et confié à une autre femme, puis l’atroce marche continuait. Des vieillards aveugles, guidés par de petits enfants, se traînaient le long de la route. Tout cela ressemblait à un convoi de cadavres, un convoi de mort à travers l’Anatolie, qui se poursuivit durant tout l’été où je me suis trouvé là.

La période la plus rude de l’hiver, alors qu’une violente tempête faisait rage lors de chutes de neige aveuglantes, fut celle choisie par les Turcs pour déporter les Grecs. Des milliers d’entre eux périrent dans la neige. La route entre Harpout [Kharpert] et Bitlis était jonchée de cadavres. J’ai vu des femmes aux lèvres transparentes qui n’avaient plus l’air humain. Ressemblant à des ombres décharnées. Les routes sur lesquelles ces femmes et ces enfants cheminaient étaient impraticables, excepté à dos de mule.

Note :

Miss Ethel Thompson, de Boston, travailla au Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient] en Turquie.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_thompson.html
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.
Avec l’aimable autorisation de Maria Tsoukatou.