lundi 12 juillet 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 17 / 21

Combattants du Pont
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Aristidis Tsilfidis (1915-2006)

www.greek-genocide.org


Je suis né dans le Pont, en Asie Mineure, en 1915. Le nom du village dans lequel je suis né est Kolcuk, mais il est aussi désigné sous celui de Yulcuk. Kolcuk se trouve dans la province de Tokat et dépend de la juridiction de Sevasteia (Sivas).

Mes premiers souvenirs de Kulcuk sont essentiellement de bons souvenirs. Notre village comptait une centaine de familles. Tous les habitants de notre village étaient Grecs. La plupart des villages environnants, toutefois, étaient turcs, mais je me rappelle que des Arméniens, des Tcherkesses et des Lazes vivaient près de nous ou avaient des liens familiaux avec nous.

Kolcuk possédait une école. Je ne suis allé à l’école que durant une année. Le maître était un Grec pontique. Kolcuk avait aussi sa propre église. Elle s’appelait Saint-Georges [Agios Georgios]. Je me rappelle encore de la cloche de l’église sonnant le dimanche et tout le monde qui se rassemblait autour de l’église pour se retrouver et discuter. Il n’y avait aucune obligation d’aller à l’église ; qui le voulait y allait. Je me souviens aussi de Pâques dans notre village et comment nous avions coutume de peindre les œufs en rouge, puis de prendre part à la tradition culturelle grecque consistant à frapper les œufs des autres avec les nôtres pour voir qui aurait de la chance durant le reste de l’année.

Dans notre village, les fêtes comportaient habituellement de la musique et des danses. Les danses étaient toujours accompagnées de la lyra ou kemenche [kamantcha], comme nous l’appelions. Tout le monde se réunissait autour d’un joueur de kemenche, qui se plaçait au milieu, tandis que chacun dansait autour de lui.

Dans notre village, les mariages étaient soit organisés en secret, soit arrangés par les parents.

Notre village cultivait plusieurs variétés de fruits, comme les poires, et des légumes, comme les pommes de terre et le maïs. Nous possédions deux vaches qui nous fournissaient le lait que nous utilisions pour boire, mais aussi pour fabriquer le foutari ou le pasketan, un fromage très savoureux. Il y avait deux moulins à eau dans notre village, que l’on utilisait pour moudre le blé, de façon à pouvoir faire de la farine. Les moulins à eau bordaient la rivière. La force du courant activait l’axe, lequel à son tour faisait tourner une large meule. La farine était utilisée pour fabriquer du pain et la pita.

Il n’y avait pas de médecin dans notre village. Le médecin le plus proche était trop éloigné, aussi devait-on traiter les malades en recourant à des remèdes naturels, les praktika, comme on disait. Lesquels consistaient habituellement à utiliser des plantes pour fabriquer des remèdes que l’on buvait ou que l’on appliquait sur les blessures.

Notre village était surtout agricole. Le président de notre village s’appelait Mouchtar. Il était aussi l’intendant de notre village, qui le payait sur ses fonds propres.

La ville la plus proche était Erbaa, qui se trouvait à cinq heures de marche. C’est là que nous faisions nos achats. Une autre ville, appelée Tokat, se trouvait à dix heures de marche.

Mon grand-père s’appelait Ioannes Tsilfidis. C’était le père de mon père. Ma grand-mère s’appelait Despina. Ils vivaient aussi à Kolcuk.

J’avais une sœur. Elle était plus âgée que moi de deux ans. En tout, ma mère donna naissance à douze enfants, mais je suis le seul survivant.

La femme que j’ai épousé s’appelle Aionia Vasiliadou. Aionia signifie éternel en grec. Elle venait d’un village près de chez nous, appelé Koleonou. Elle aussi fut expulsée du Pont en 1923.

Il y avait un village près du nôtre, appelé Tsambolat, à une heure de marche environ de Kolcuk. La plupart des amis de mon père vivaient à Tsambolat. Ils étaient Tcherkesses, mais le frère de mon père, Nikos Tsilfidis, vivait aussi là-bas. Nikos travaillait pour un homme qui avait rang de « capitaine ». On l’appelait Loxago. Cet homme possédait beaucoup de moutons, près de deux cents, et oncle Nikos les gardait.

Durant l’été, oncle Nikos conduisait les moutons vers une montagne proche de Kolcuk, qui s’appelait Yiagletsouk. Dans le troupeau se trouvait aussi un farouche bélier. Je me souviens que chaque fois qu’oncle Nikos amenait les moutons dans notre village, le bélier courait après tous les enfants et nous terrorisait. Il avait l’habitude de nous courir après et de nous faire crier. Et nous on courait comme des fous chaque fois qu’il se dirigeait vers nous. Mais oncle Nikos faisait son possible pour m’en protéger. Il m’entourait de son bras et menaçait le bélier de son bâton pour me protéger. Il me protégeait toujours en premier, bien qu’il fusse là pour aider les autres enfants, au cas où ils étaient pris en chasse par le bélier.

Dans un village nommé Evereon vivait un riche fermier. On le désignait sous le nom de Chiflika. Mes parents travaillaient pour lui dans sa ferme. En échange, il les payait et les hébergeait, car c’était trop loin pour revenir.

Un jour, deux gendarmes (des officiers turcs) arrivèrent à cheval au village. Ils vinrent voir directement mon père et lui crièrent : « Tu n’as pas fait ton service militaire ! » En un clin d’œil, ils le firent monter à cheval et l’emmenèrent au loin. Le Chiflika s’en aperçut bientôt et était très inquiet. Il prit son cheval et alla à leur poursuite. Mais il s’arrêta tout d’abord au domicile du prêtre, puis chez des proches, nommés les Teli Hatzi. Trois d’entre eux partirent en direction de la ville pour essayer de trouver les gendarmes et mon père.

Ils finirent par le retrouver. Le Chiflika demanda aux gendarmes pourquoi mon père avait été enlevé aussi soudainement et ce qu’il pouvait faire pour obtenir sa libération. Les gendarmes lui répondirent que mon père devait effectuer son service militaire, ce qui, à l’époque, signifiait les travaux forcés. Ajoutant que pour que mon père soit relâché, il devait leur payer trois lires [livres turques]. Le Chiflika paya et mon père fut libéré. Le Chiflika savait que les gendarmes seraient aisément corrompus avec de l’argent.

Une autre fois, mon père eut moins de chance. Il fut capturé par la gendarmerie et envoyé aux travaux forcés dans un bataillon ou amélé taburu [camp de travail], comme on disait en turc. Chacun savait que si on était envoyé dans un amélé taburu, on n’en revenait jamais. Seuls les Grecs y étaient contraints. Cela se traduisait pratiquement toujours par la mort, car les hommes étaient forcés de travailler durement, dans des conditions horribles, quelque part dans l’intérieur de la Turquie. Ces hommes devaient casser des blocs de pierre pour la construction de chemins de fer dans l’empire ottoman. Véritables camps de mort réservés aux Grecs.

Une nuit, mon père décida de fuir son bataillon. Tandis que les gendarmes dormaient, il s’évada pour sauver sa vie. Il courut des jours durant pour renter chez lui. Mais une nuit, il fut attrapé par deux officiers turcs. Ils pointèrent immédiatement un fusil sur sa tête et allaient le tuer, lorsque, heureusement, un Laze intervint. Il leur demanda pourquoi ils voulaient tuer mon père. Ils répondirent qu’ils le tuaient parce qu’il était Arménien. Cela se passait à l’époque où les Arméniens étaient regroupés pour être massacrés.

Le Laze dit aux officiers turcs que mon père était Grec et non Arménien. Ils ne le crurent pas, mais le Laze leur dit qu’il pouvait le prouver. Il demanda à mon père de réciter le Pater Imon [Notre Père], qui est l’hymne que les Grecs chantent à l’église. Mon père s’exécuta. Il récita aussi quelques autres hymnes grecs, ceux qu’il chantait habituellement à l’église le dimanche. Ils le libérèrent bon gré mal gré.

A partir de cette date, les gendarmes passèrent régulièrement dans notre village, à la recherche de mon père. Ils savaient qu’il s’était échappé, aussi gardaient-ils l’œil sur nous. Mon père n’eut d’autre choix que se cacher. Ne voulant pas mourir dans les bataillons de travaux forcés, il dut se cacher dans le plafond de notre maison, pour éviter d’être vu. Cela durant six mois, afin d’éviter les gendarmes. Ma mère lui apportait de la nourriture et de l’eau, ainsi que du fil et des aiguilles à coudre dont il se servait pour nous fabriquer des chaussettes et des gilets. C’était sa seule chance de survivre.

J’avais entre 5 et 6 ans, je me rappelle, quand les désordres commencèrent dans notre district et la région environnante. Déjà, auparavant, les Turcs nous menaçaient, mais nous évitions la confrontation en fuyant dans les villages voisins jusqu’à ce que la situation se calme. Puis nous revenions chez nous, en essayant de reprendre notre vie quotidienne.

Mais, cette fois-ci, c’était différent. Mon père, qui travaillait dans un village turc près d’Erbaa, entendit dire que beaucoup de Grecs étaient tués. La rumeur courait selon laquelle un soldat, nommé Topal Osman, avait encerclé toute la ville d’Erbaa et massacrait systématiquement tous les Grecs. Peu importait leur âge ; il massacrait les plus âgés comme les plus jeunes.

Dès que notre village fut au courant, la peur nous saisit au ventre. La seule chose que nous pouvions faire était de fuir dans les montagnes. Nous décidâmes de fuir au Yiagletsouk. Chacun se dépêcha de quitter Kolcuk en toute hâte. Certains n’emportèrent que peu de vêtements, ne réalisant pas qu’ils partaient pour longtemps.

Nous sommes restés deux ans et demi dans la montagne, car nous étions recherchés par les forces turques. Nous ignorions devoir rester là aussi longtemps, mais nous devions nous cacher. Nous avons survécu en creusant des trous dans le sol pour fabriquer des abris temporaires. Nous dormions dans ces trous pour nous cacher des Turcs, mais aussi pour avoir chaud. Les parois étaient soutenues par des rochers que nous empilions jusqu’en haut pour former des murs. Pour évacuer l’eau, on utilisait du bois de la forêt environnante que l’on disposait par-dessus. Au-dessus du bois, on versait du sable qui formait une couche quasi étanche. Il nous gardait au sec durant l’hiver et nous apportait même un peu de chaleur la nuit. C’était aussi une sorte de camouflage.

La neige, durant l’hiver, était notre principal ennemi, en particulier pour les femmes, les enfants et aussi les anciens. La nuit, nous allumions des feux dans nos foyers de fortune pour rester au chaud. Ce n’était pas facile de vivre ainsi, mais nous devions le faire. Ceux qui n’avaient pas emporté suffisamment de vêtements souffrirent le plus. Nous fîmes notre possible pour leur en donner, mais la plupart d’entre eux moururent auparavant. Beaucoup moururent aussi de faim et de maladies, en particulier les plus âgés et les jeunes.

La nuit, nos hommes allaient chercher de quoi manger. Ils chassaient et ramenaient tout ce qu’ils pouvaient trouver, afin de nous nourrir. L’eau était aussi un problème et il était courant pour moi de voir un homme boire son urine afin de survivre. En fait, c’était une situation du genre « Débrouille-toi pour survivre ».

Nos hommes n’avaient d’autre choix que de prendre les armes. Alors que nous nous cachions dans mes montagnes, les soldats turcs tentèrent à plusieurs reprises de nous attaquer. Ils voulaient nous tuer. Telle était leur intention. Mais nos hommes nous protégèrent avec courage. Ils firent tout leur possible pour protéger en premier lieu les femmes et les enfants, puis le groupe dans son ensemble.

Le chef de ce groupe d’hommes s’appelait Anastasios Papadopoulos. C’était un de nos proches. Il venait souvent voir mes parents dans notre village. On l’appelait Gotsa Nastas : gotsa signifie « gros », tandis que Nastas est le diminutif d’Anastasios. Il était grand, bien bâti et avait une voix très puissante. Gotsa Nastas donnait les ordres et les autres hommes agissaient en conséquence.

Chaque fois que les Turcs tentaient de partir à l’assaut de la montagne, nous envoyions des signaux à Gotsa Nastas et à ses hommes, et ils venaient presque immédiatement nous protéger. Nous avions un système complexe grâce auquel nous participions tous à l’envoi de messages sur la montagne, chaque fois qu’une aide était nécessaire.

En beaucoup d’occasions, il y eut des échanges de coups de feu, mais nos hommes trouvaient toujours le moyen de nous garder en sécurité. Nous étions bien retranchés et positionnés au sommet de la montagne et nos hommes bien organisés. Ils firent tout ce qu’ils purent pour tenir les Turcs à distance, afin qu’ils ne franchissent pas la ligne de front. La forêt dans la montagne était aussi très dense, ce qui jouait en notre faveur.

Personne ne tirait, à moins d’en avoir reçu l’ordre par Gotsa Nastas. Même lorsque les Turcs nous tiraient dessus, Gotsa Nastas attendait toujours le moment le plus propice pour riposter.

Au fil du temps, Gotsa Nastas devint l’un des hommes les plus recherchés dans la région. A l’occasion, les Turcs envoyèrent leurs guerriers les plus courageux et les plus féroces, mais ils furent incapables de passer, grâce aux efforts de Gotsa Nastas.

Aux alentours de 1923, l’on apprit qu’un échange de populations était prévu entre la Grèce et nous. Notre épreuve de deux ans et demi sur la montagne s’achevait finalement. Mais ceux qui avaient pris les armes contre les Turcs étaient toujours recherchés. Beaucoup de ces hommes quittèrent clandestinement la Turquie au moyen de petites embarcations et s’enfuirent vers la Russie. Les Turcs n’avaient cure que ces hommes ne fissent que protéger des vies innocentes.

Gotsa Nastas allait de foyer en foyer afin de ne pas être capturé. Il faisait en sorte de ne pas rester longtemps dans un endroit, car il se savait suivi. Parfois, les Turcs le contactaient au moyen de messages, lui disant qu’il était en sécurité et qu’ils ne s’en prendraient pas à lui. Il savait très bien qu’ils bluffaient. Ils lui disaient que les Grecs et les Turcs étaient maintenant amis et qu’ils ne lui feraient aucun mal.

Une nuit, alors qu’il se trouvait chez un ami, Gotsa Natsas sortit aux toilettes. Il faisait très sombre. Un groupe de soldats turcs se cachaient juste à côté. Ils attendirent qu’il entrât, avant de tirer plusieurs rafales. Il fut tué.

Le lendemain, je me souviens, j’entendis du vacarme dans la rue. Je décide alors d’aller voir d’où venait cette agitation. Je découvre un attroupement entourant un poteau télégraphique. Ils faisaient beaucoup de bruit. J’étais tout petit, mais je me frayai un chemin au premier rang pour mieux voir.

En arrivant au premier rang, je découvre mon oncle, la corde au cou, pendu au poteau télégraphique. Je n’en crois pas mes yeux. Ils lui ont ôté sa chemise afin de montrer les trous des balles sur son torse. En tout, je compte sept perforations.

Tous criaient et crachaient sur mon oncle, le frappant avec tout ce qu’ils pouvaient. Puis ils prirent son cadavre, l’exhibant de village en village, hurlant en turc qu’ils avaient tué le « père des Grecs du Pont ».

Nous fûmes forcés de quitter la Turquie, le lieu où nous étions nés et le seul que nous connaissions. Notre première étape fut Tsambolat, où nous restâmes durant une semaine. Puis nous partîmes à Tokat, à dix heures de marche de là. Nous nous y rendîmes à cheval et dans des charrettes, mais nous dûmes payer pour ce privilège. Nos charrettes étaient chargées des objets les plus précieux que nous possédions, consistant surtout en vêtements. De Tokat, nous commençâmes notre long périple vers Samsoun, ce qui nous prit deux à trois jours. Non seulement nous fûmes forcés d’abandonner nos foyers, nos activités, notre église et tout ce que nous possédions, mais nous dûmes encore payer pour le transport.

Pire, il nous fallut subir nombre d’avanies le long de notre route. Je me souviens que sur une route, un Turc s’approcha d’une dame qui portait des chaussures neuves. Il l’obligea à enlever ses chaussures, puis les lui arracha. En échange, il lui jeta alors sa vieille paire de chaussures usagées à ses pieds. Nous fûmes démoralisés durant tout ce voyage.

A notre arrivée à Samsoun, notre mère donna naissance à son douzième enfant. Nous pouvions voir les Turcs poursuivant et battant les Grecs dans les rues, sans savoir quel sort nous attendait à cette étape. La situation était chaotique. Le nourrisson tomba malade et nous ne voulions pas qu’il mourût sans avoir été baptisé. Nous demandâmes à un passant de baptiser l’enfant en notre nom. Et il mourut peu après.

C’est à Samsoun que nous vîmes pour la dernière fois Nikos, le frère de mon père. Parmi tout le chaos et le désespoir qui accompagnait notre départ du Pont, nous le perdîmes. Il n’avait à l’époque que 21 ans. Nous supposons qu’il a été tué.

Nous embarquâmes à bord d’un bateau en direction de Constantinople. A nouveau, il nous fallut payer pour cela. Dieu seul sait ce qui arriva à ceux qui n’avaient pas d’argent pour payer leur billet. A notre arrivée, ils nous gardèrent dans ce qui semblait être un baraquement militaire. Nous n’étions pas autorisés à quitter l’enceinte.

La Croix-Rouge nous nourrissait de gâteaux secs. Nous avions tous très faim et nous étions épuisés par ce long et pénible voyage. Ils nous donnèrent aussi à manger une sorte de farine qui avait un goût très sucré. On la mélangeait à de l’eau et on la mangeait. Les infirmières faisaient des piqûres aux enfants pour éviter les maladies, mais, chaque jour, entre 50 et 100 personnes mouraient de faim, de maladie ou d’épuisement. Je me demande souvent ce qui nous serait arrivé si la Croix-Rouge n’avait pas été présente à Constantinople.

Vision qui ne m’a pas quitté jusqu’à ce jour, mes mains en coupe, tandis que j’attendais dans une longue file d’être nourri. Un homme avec deux grands sacs de farine nous remettait à chacun une petite portion. J’attendais dans la file, mes mains en coupe et tendues en avant, attendant mon tour d’être servi. Je me souviens encore de la farine, lorsqu’elle atteignait la paume de mes mains. Cette vision ne me quittera jamais.

Nous embarquâmes sur un autre navire et nous partîmes pour Thessalonique, en Grèce. Nous n’avions aucune idée de l’endroit où l’on nous conduisait. Nous suivions juste les ordres. A Thessalonique, on nous plaça dans des trains avec l’aide de soldats grecs. Nous traversâmes Veria qui, à l’époque, était une simple étendue de terre, infestée de moustiques. Aujourd’hui, cependant, c’est une ville prospère. De Veria, ils nous chargèrent sur des véhicules militaires et nous emmenèrent à Kozani. Je me rappelle que ma sœur Stavroula mourut dans un endroit appelé Aminteo. Elle avait 10 ans et moi 8.

Nous arrivâmes enfin dans un village appelé Plazomista. Avant notre arrivée, Plazomista était habité par des musulmans de Grèce, qui furent concernés par l’échange de populations. Le village fut ensuite rebaptisé Stavrodromi, ce qui signifie « carrefours » en grec. On nous donna leurs maisons et les autorités grecques remirent à chaque famille deux ou trois moutons. Ces moutons appartenaient aux précédents propriétaires.

Ma mère vécut encore trois mois, avant de mourir. Les conditions extrêmes de notre survie dans les montagnes et le voyage tortueux prirent ainsi leur tribut, ainsi que la mort de ses onze enfants.

Mon père mourut en 1930, sept ans plus tard, à l’âge de 48 ans.

Note :

Le témoignage suivant a été soigneusement compilé en juillet 2007 à partir d’une série d’entretiens menés avec Aristidis Tsilfidis en septembre 1997. Il émigra en Australie en 1972, où il est mort en 2006.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_tsilfidis.html
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.
Avec l’aimable autorisation de Maria Tsoukatou.