lundi 12 juillet 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 18 / 21

Elias Venezis (1904-1973)

www.greek-genocide.org


Ce matin-là, ils prirent une soixantaine d’entre nous, travailleurs esclaves, pour des travaux forcés à petite échelle. Le travail avait lieu non loin de la ville de Manisa. Près de la voie ferrée se trouve un immense ravin à l’intérieur du Mont Sipylo, appelé Kirtikdere. L’on estime que 40 000 chrétiens, hommes et femmes, originaires de Smyrne et Manisa, furent massacrés durant les premiers jours de la Catastrophe. Les cadavres commençaient à se décomposer et l’eau du ravin, qui descend de la montagne, se mit à emporter les cadavres au bord du ravin, où ils atteignaient la route et la voie ferrée. Si l’Espagnol Dallara, assis dans son wagon-lit, fumant un cigare, avait regardé par sa fenêtre, s’émerveillant de la beauté du paysage, il aurait soudain vu les corps. Cela aurait été comme l’explosion d’un obus. En conséquence, notre bataillon de travail fut obligé, durant toute la journée, de repousser les cadavres vers le ravin, afin qu’ils ne puissent être vus. Au début, ce travail consistait à saisir et à prendre dans nos bras ces cadavres, puis de les emmener au loin. Une tâche répugnante. Mais, après quelques heures, ces réactions émotionnelles passaient et les travailleurs esclaves commençaient à faire des plaisanteries macabres sur leur tâche.

« Qu’est-ce que tu tiens, toi ? », demandait untel.

L’autre regarde ce qu’il tient dans ses bras et, tout en marchant, répond : « Deux crânes, cinq tibias, six dents ! »

« Homme ou femme ? »

« Homme, apparemment. »

« Camarade, tu n’as pas regardé avec soin ! »

Sur plusieurs tibias et os de la main nous découvrîmes des morceaux de fil de fer. Les chrétiens avaient dû être attachés l’un à l’autre […], mais avec le mouvement descendant (entraînés par le courant) le squelette qui l’accompagnait avait dû se détacher de son double.

« Regarde ici ! », dit-il. Il s’agissait d’un petit enfant. A cette vue, choqué, le gardien musulman murmura : « Allah ! Allah ! ».

« Quel âge avait-il ? »

« Oh ! 2 ans ! »

A la tombée de la nuit, nous avions achevé notre travail. Le sergent se dirige vers la voie ferrée pour voir si rien n’est visible de cet endroit. Rien n’était visible et il fit son rapport : « Tout est en ordre ! »

A notre retour, nous nous arrêtons à une source, nous lavant les mains et le visage, pour nous soulager un peu. Un de nos compagnons demande : « Qu’est-ce que les os vont devenir ? » Miltos le regarde calmement : « Tu ne sais pas ce qui arrive aux os ? »
« Non. »
« Ils se transforment en fertilisant, camarade. »
« Quoi ? »
« En fertilisant. Tu verras, un beau jour ils le vendront un bon prix. Tu verras. »

Miltos avait voyagé et savait beaucoup de choses : « Hé oui, ça se passe exactement comme ça. Un jour, quelqu’un arrive de Southampton. Il ajustera ses lunettes et examinera les produits [les os] [...] Il évaluera la qualité extra-fine pour du fertilisant chimique. « Combien la tonne ? », demandera-t-il. « Tant. » Et l’acheteur répondra : « Mais ailleurs nous avons acheté des produits turcs, des produits bulgares, des produits russes pour moins ! » Mais l’agent commercial local lui précisera : « Oui, mais c’est du grec véritable ! » « Vraiment ? Du pur ? » « Oui. » « Alors, en ce cas, je paierai le prix. »

Ainsi l’acheteur accepte-t-il de payer un kurush de plus, d’après les calculs de Pericles et Ictinos.

Note :

A l’âge de 18 ans, Elias Venezis (1904-1973), natif d’Ayvali / Kidonies, fut conscrit dans un bataillon de travail, où il servit quatorze mois durant. Sur les 3 000 conscrits de sa brigade de travail, 23 seulement survécurent. Il décrivit plus tard son martyre et celui de ses compatriotes dans son ouvrage Numéro 31328.

Réf. : Extraits du livre d’Elias Venezis Το Νούμερο 31328 : Το βιβλίο της σκλαβιάς [Numéro 31328 : Le Livre de servitude] et traduit du grec par Speros Vryonis (cf. Vryonis, Speros, "Greek Labor Battalions in Asia Minor", in The Armenian Genocide: Cultural and Ethical Legacies (éd. Richard G. Hovannisian), New Brunswick, N.J. : Transaction Publishers, 2007, pp. 284-285).

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_venezis.html
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.
Avec l’aimable autorisation de Maria Tsoukatou.