jeudi 15 juillet 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 19 / 21

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Mark Hopson Ward (1884-1952)

www.greek-genocide.org


Si seulement le peuple d’Amérique savait comment ses frères chrétiens sont massacrés en Asie Mineure afin de satisfaire aux aspirations politiques des fanatiques kémalistes, il répondrait aussitôt aux appels de l’humanité, tout comme il le fit lors de la Grande Guerre. Ces atrocités ne parviennent que maintenant au monde extérieur, car les Turcs censurent toutes les dépêches vers l’étranger. Ils contraignent les humanitaires américains à signer, sous la menace de punitions sévères, des déclarations selon lesquelles aucun crime n’est perpétré.

Nous en savons maintenant suffisamment, grâce à des sources dignes de foi, pour déclarer les Turcs coupables. Les Etats-Unis et le reste du monde civilisé doivent aller au-delà de la simple enquête ; ils doivent placer la Turquie au ban des nations. Ce qui, selon moi, mettrait rapidement fin à ses atrocités. L’initiative doit venir des Etats-Unis. Seul ce pays peut se présenter, les mains propres. Car la Grande-Bretagne, la France et l’Italie semblent avoir des motifs politiques ou commerciaux pour ne pas adopter une position tranchée. Or je pense que, si les Etats-Unis prennent la tête, la Grande-Bretagne regagnera son rang et qu’ensemble ils pourront juguler cette tache sur la civilisation.

Je crains que la prochaine mesure des kémalistes ne soit d’expulser tous les humanitaires américains, comme ils l’ont fait pour moi et de nombreux autres. J’observe que les dépêches qui nous parviennent de Constantinople ont pour effet que le gouvernement nationaliste turc n’autorisera pas une commission d’enquête composée d’Américains et de représentants des puissances alliées à se rendre en Asie Mineure. Il s’agit là d’une véritable reconnaissance de culpabilité. Or une commission d’enquête ne découvrira pas toutes les atrocités, car les kémalistes les dissimuleront.

Je suppose que c’est là trop demander à l’Amérique. Sa politique historique d’isolement interfèrerait. Or j’ai foi en un changement de l’opinion au nom de l’humanité. Lorsque ces faits seront largement connus, quelque chose sera sûrement entrepris. J’ai trouvé des officiels du Département d’Etat très intéressés par cette situation. Ils étudient les rapports concernant les assassins. Quelque chose de tangible doit découler de ces enquêtes.

Je ne pense pas qu’une majorité du peuple turc approuve ces atrocités. Ce que beaucoup m’ont confirmé. Alors que Mustapha Kemal Pacha est le chef des meurtriers, je suis fermement convaincu qu’il agit conformément à un accord tacite passé avec le gouvernement de Constantinople.

Ces nationalistes haïssent les Anglais ; ils se mettent maintenant à haïr les Américains. J’ai eu les plus grandes difficultés à leur expliquer que j’étais Américain et non Anglais. Ils ont tenté de contrarier chaque initiative que je prenais. M’accusant de prendre des photographies de leurs atrocités, alors que je n’avais pas de caméra avec moi.

J’ai été expulsé par les Turcs pour la simple raison que je portais assistance à des chrétiens soumis au joug turc.

Les nationalistes turcs ont repris leur guerre d’extermination contre les minorités chrétiennes, les Arméniens et les Grecs, il y a dix mois environ, mais ils n’ont commencé à manifester ouvertement une hostilité envers leurs protecteurs, les humanitaires américains, qu’à l’automne dernier, lorsque les kémalistes ont pris le pouvoir.

Nos protestations ne parviennent pas à l’étranger, à cause des obstacles mis en place par les Turcs, et la nouvelle de la reprise de la campagne des Turcs contre les chrétiens n’a été connue que lors de mon expulsion et de mon arrivée, sain et sauf, à Constantinople.

Les kémalistes poursuivent avec vigueur leur campagne délibérée et systématique d’extermination de la minorité grecque en Asie Mineure, laquelle s’accompagne de la même brutalité innommable qui caractérisa le massacre par les Turcs de plus d’un million d’Arméniens au début de la Grande Guerre.

Cette guerre d’extermination devint plus complète à mesure que les kémalistes accrurent leur pouvoir. Elle entraîna la déportation des Grecs de leurs foyers sur les côtes méridionales de la Mer Noire, le long des routes via Sivas et Harpoot [Kharpert] en direction des régions montagneuses à l’est de Bitlis.

Au début, les hommes furent dirigés vers l’intérieur près de Sivas et Harpoot, où je me trouvais, et forcés de travailler sur les routes. Sans abri, étant peu nourris, lors de l’hiver dernier, ces hommes moururent en grand nombre.

L’étape suivante consista à expulser les femmes et les enfants de ces mêmes villages, ainsi que les hommes originaires des villes côtières de Samsoun et Trébizonde. Sur les 30 000 déportés qui furent chassés de leurs foyers, seuls 20 000 arrivèrent à Harpoot. Ils étaient tous destinés à Bitlis, un tas de ruines hérité de la guerre, situé au centre d’une région stérile, montagneuse, inapte à fournir quelque nourriture, fût-ce pour un dixième de ces réfugiés.

Les déportés sont conduits le long des routes tel du bétail. Ces hardes de malheureux s’étendent le long des routes sur des kilomètres. Certains sont autorisés à avoir leurs chars à bœufs et leurs ânes, mais la plupart sont contraints de cheminer à pied et ne sont habituellement autorisés qu’à prendre avec eux le nécessaire qu’ils peuvent porter sur leur dos.

Chaque enfant qui le peut est forcé de marcher, pendant que leurs mères portent sur leur dos nourriture et couchages de fortune. Conduits de la sorte sur la route, les déportés subissent un processus de spoliation et de meurtre.

A Harpoot, de même qu’à Dyarkebir, notre poste d’assistance situé le plus à l’est, nous tentons de prolonger l’existence de ces malheureuses créatures en distribuant au compte-gouttes pain et vêtements, mais cela ne peut être réalisé sans beaucoup d’obstacles de la part des Turcs, évidemment réticents pour autoriser nos hôpitaux et nos orphelinats à porter secours aux nécessiteux.

Jamais je n’oublierai le spectacle de ces longues files de pauvres mortels déployant leur exil parmi les montagnes de Bitlis. Pénétrant dans une région totalement stérile. Les Turcs savent aussi que des Américains sont les témoins oculaires de ces atrocités et notre présence les rend nerveux. Ils tentent de décourager nos efforts en plaçant toutes sortes d’obstacles sur notre entreprise d’assistance.

Ces populations chrétiennes sont nos pupilles et nous ne pouvons les abandonner. Quasiment un million d’êtres humains, qui eussent sinon péri, composent un mémorial vivant de l’aide américaine en Asie Mineure. La simple présence d’Américains sauve la vie de nombre de ces pauvres créatures.

Je suis naturellement heureux que les Etats-Unis aient rejoint la Commission chargée d’enquêter sur les atrocités turques, mais je dois souligner la nécessité d’une action rapide, si toute la vérité doit être révélée, et cette campagne d’extermination des populations chrétiennes doit être mise en échec.

J’espère que la Commission poursuivra son travail avec toute la diligence possible. Car chaque retard permet aux Turcs d’écarter ou de détruire les preuves.

La Commission doit être suffisamment large pour autoriser la création d’unités séparées, pouvant examiner plus de territoires avec plus de rapidité et de facilité. Elle devrait aussi disposer de chevaux, outre le transport motorisé, afin de traverser les passages difficiles menant à des villages montagneux isolés, en dehors des grandes voies de circulation.

La Commission doit être indépendante de la tutelle des Turcs, disposer d’interprètes et de guides neutres et pouvoir garantir une protection aux témoins.

Note :

Le Dr Mark Hopson Ward (Newton, Massachusetts, 21 oct. 1884 – Newton, Massachusetts, 23 déc. 1952) est diplômé d’Amherst College (1906) et de la Faculté de Médecine et de Chirurgie de l’Université Columbia (1911). Il partit en Turquie en tant que médecin missionnaire en 1915. Durant la Première Guerre mondiale, il servit aussi en France comme capitaine dans le corps médical de l’armée américaine. Son épouse, Anna R. Ward, médecin missionnaire qui exerça aux côtés de son mari en Turquie, mourut le 23 janvier 1950 à l’âge de 63 ans. Le Dr Ward mourut le 23 décembre 1952 à Newton, Massachusetts, à l’âge de 68 ans. Le témoignage suivant est un interview qu’il accorda en 1922 à un représentant du journal The Christian Science Monitor.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_ward.html
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.
Avec l’aimable autorisation de Maria Tsoukatou.