dimanche 18 juillet 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 21 / 21

Kharpert [Elâzığ] – Point de vue sur la vieille ville
© Paul Kazandjian / http://voyageenarmenie.free.fr

Forrest D. Yowell

www.greek-genocide.org


La situation de la population chrétienne dans l’intérieur s’est gravement détériorée ces deux dernières années. A ce jour, les déportés arméniens et grecs sont dans une situation pire que l’esclavage.

L’attitude des autorités du vilayet à l’égard des Grecs qui ont été (et sont encore) déportés des côtes de la mer Noire et du district de Konya, via Sivas, Kharpert et Dyarbekir, ressemble à une extermination. D’après des statistiques obtenues auprès de sources américaines – des personnes ayant été en contact avec les déportés durant leur activité humanitaire -, l’on estime à au moins 30 000 le nombre de ceux qui ont atteint Sivas. Sur ce nombre 8 000 sont morts sur la route vers Harpoot [Kharpert] et 2 000 sont restés à Malatia (mois de mars). Une fois surmontés de nombreux obstacles à notre encontre, de la part des autorités turques, pour empêcher le Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient] d’aider ces réfugiés, nous avons pu sauver des milliers de vies en procurant nourriture, vêtements et soins médicaux.

Néanmoins, 2 000 réfugiés sont morts à Harpoot, Mezra et dispersés dans des villages environnants. Les 20 000 autres restants ont été dirigés vers Dyarbekir et ce n’est pas un hasard, selon moi, si les journées où de terribles tempêtes de neige faisaient rage furent choisies pour envoyer ces gens, dont les trois quarts étaient des femmes et des enfants, à travers des montagnes quasi infranchissables, sans nourriture ni couvertures d’aucune sorte, et où nul abri ne pouvait être trouvé. Dans tous les cas, ces gens furent dépouillés de tout ce qui pouvait leur être enlevé, dès les premiers jours de leur calvaire, tandis que les plus jolies filles étaient raflées vers des foyers musulmans.

Sur les 15 000 personnes envoyées vers Dyarbekir, 3 000 sont mortes en route et 1 000 ont péri à Dyarbekir. Un millier environ (tous des hommes) ont été prélevés par le gouvernement pour travailler sur les routes entre Harpoot et Dyarbekir. Ils ne reçoivent aucun salaire et leur seule ration alimentaire consiste en 200 grammes de pain par jour et un peu de soupe une fois par jour. Ils ne disposent d’aucun abri et sont forcés de dormir dehors par un froid glacial, sans couchage ni couverture, et lorsqu’ils sont trop malades pour travailler, leur ration de nourriture cesse et les autorités les laissent mourir sans soins médicaux.

Sur les 9 000 Grecs que l’on sait avoir été envoyés vers Bitlis, on ne sait plus rien de leur sort, tous les efforts des Américains pour s’y rendre ou adresser quelques secours ayant été voués à l’échec. Or nous savons bien que Bitlis est pratiquement totalement détruite et n’est pas en mesure de soutenir plus de quelques milliers de gens. Comme cette ville se trouve aussi dans de hautes montagnes et que l’on ne peut y parvenir que par des passages que les véhicules ne peuvent emprunter, il est quasi certain que seuls quelques déportés envoyés à Bitlis ont pu l’atteindre.

Dans le vilayet de Mamouret-Ul-Aziz, le Near East Relief n’a pas été autorisé à employer des Grecs, payés ou non ; il ne peut recueillir aucun enfant grec, aucun orphelin grec, ni aucun indigent grec. Dans de nombreux cas, les Grecs sont forcés par les musulmans de travailler pour eux sans aucun salaire, et il est nécessaire pour le Near East Relief de leur donner du pain pour les empêcher de mourir.

Il nous est interdit de recueillir des Grecs dans notre hôpital ou de leur procurer une assistance médicale sans une autorisation écrite de la part du directeur des Services de santé, et le patient est obligé de demander personnellement cette autorisation. Dans de nombreux cas, le patient meurt avant de parvenir à obtenir une autorisation et, dans la majorité des cas, ils n’obtiennent aucune autorisation.

Quelques cas témoignent qu’à Harpoot de l’argent a été versé aux autorités turques pour obtenir ces autorisations. Les convalescents sont systématiquement enlevés de nos hôpitaux pour être emmenés dans les montagnes, avant même d’avoir retrouvé un semblant de forces. De fait, des officiels ont affirmé devant moi et d’autres Américains que les Grecs sont des ennemis du gouvernement, qu’ils doivent être tués et que ceux qui les aident seront considérés comme ennemis du gouverneur.

Un Américain, dont le nom ne peut être actuellement précisé pour des raisons évidentes, a décompté 1 500 Grecs morts sur la route entre Sivas et Malatia en décembre dernier. Un autre a décompté 128 Grecs morts sur la route entre Malatia et Harpoot et a dû déporter son camion à plusieurs reprises sur la route pour éviter de rouler sur les cadavres. Personnellement, j’ai vu des centaines de cadavres de Grecs laissés sans sépultures et dévorés par les chiens et les vautours. Les musulmans ne se préoccupent pas d’enterrer les corps des chrétiens morts et les vivants n’ont pas la force d’accomplir ce rite, fussent-ils autorisés à le faire.

La présence d’Américains à Harpoot exerce une grande influence morale sur la situation générale dans cette ville et je suis fermement convaincu qu’un retrait des Américains donnerait le signal pour des débordements et probablement des massacres. La situation est très tendue, même avec la présence d’Américains, et un important officiel turc m’a personnellement précisé que, si nous persistions à éduquer les Arméniens et à les amener de nouveau au point où ils consisteraient une force dans le vilayet, il leur arriverait la même chose que ce qui arriva en 1915.

En dépit des motifs purement humanitaires des Américains à Harpoot, ils sont traités avec beaucoup de grossièreté et un grand manque de courtoisie par les autorités turques, tandis que le gouvernement fait tout son possible pour rendre leur séjour invivable. Je ne pense pas que la population musulmane éprouve en général de la sympathie pour l’attitude du gouvernement, mais, d’un autre côté, j’ai eu des preuves très concrètes du contraire.

En conclusion, je tiens à déclarer que je me suis efforcé de me limiter strictement aux faits tels qu’ils sont mis en évidence et de fonder mes statistiques d’après les données les plus fiables, accessibles dans des conditions anormales. J’ai le sentiment qu’en tant que citoyen américain, je me dois de protester vigoureusement contre le traitement réservé aux citoyens américains, et plus particulièrement aux sujets chrétiens sans défense de l’empire turc, de la part du gouvernement nationaliste turc.

Note :

Le major Forrest D. Yowell naquit à Upperville, Virginie (USA), le 12 octobre 1882. Il part à Washington D.C. et épouse en 1906 Cora L. Bowling. Il rejoint ensuite le Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient], dont il devient en 1921 le directeur pour la délégation de Harpoot [Kharpert]. Le témoignage ci-dessus est extrait d’un rapport adressé à Charles E. Hughes, Secrétaire d’Etat à Washington.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_yowell.html
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.
Avec l’aimable autorisation de Maria Tsoukatou.