jeudi 1 juillet 2010

Génocide grec 1914-1923 - Témoignage 9 / 21

Destruction de Smyrne, 1922
© www.hellenica.de

Esther Clayson Pohl Lovejoy (1869-1967)

www.greek-genocide.org


J’ai été la première femme de la Croix Rouge américaine en France, mais ce que j’y avais vu lors de la Grande Guerre ressemble à des agapes, comparé aux horreurs de Smyrne. A mon arrivée dans cette ville, 250 000 personnes étaient entassées sur les quais – éperdus, souffrant et criant -, des femmes molestées et leurs vêtements déchirés, des familles séparées, tous victimes de vols.

Sachant que sa vie dépendait de sa fuite avant le 30 septembre, la foule resta amassée le long du front de mer – amassée au point qu’il ne restait plus de place pour s’allonger. Les conditions sanitaires étaient innommables.

La foule se composait aux trois-quarts de femmes et d’enfants. Jamais je n’avais vu autant de femmes porter des enfants. On aurait dit que chaque femme était une future mère. L’exode et la situation générale provoquèrent de nombreuses naissances prématurées. Sur le quai, avec très peu de place pour s’allonger et sans aucune aide : ainsi naissaient la plupart des enfants. Durant les cinq jours où je me suis trouvée là, plus de deux cents accouchements se produisirent.

Plus déchirants encore, les cris des enfants qui avaient perdu leurs mères ou ceux des mères qui avaient perdu leurs enfants. Tous étaient parqués derrière une grande clôture gardée, sans retour possible pour ceux qui s’étaient perdus. Des mères en proie à la démence escaladaient des barrières hautes de 4,5 mètres et, bravant les coups de crosses, cherchaient leurs enfants, qui erraient en criant comme des animaux.

Vu les conditions dans lesquelles ces gens atteignaient les navires, il y avait de quoi se demander si la fuite valait mieux que la déportation par les Turcs. Il n’y eut jamais un pillage aussi systématique. Les soldats turcs attrapaient et dévalisaient chaque réfugié. Le dépouillant jusqu’aux vêtements et aux chaussures de quelque valeur.

Pour dévaliser les hommes une autre méthode était utilisée. Les hommes en âge de porter les armes étaient autorisés à franchir toutes les barrières jusqu’à la dernière, en échange de bakchichs. Parvenus à la dernière barrière, ils étaient alors refoulés pour être déportés. Le vol n’était pas seulement commis par les soldats, mais aussi par les officiers. J’ai été témoin de deux cas flagrants, commis par des officiers que l’on aurait pris ailleurs pour des gens honnêtes.

Le 28 septembre, les Turcs repoussèrent la foule entassée sur les quais, où étaient braqués les projecteurs des navires de guerre alliés, vers les rues adjacentes. Durant toute cette nuit-là, l’on entendit les hurlements des femmes et des jeunes filles. L’on apprit le lendemain que beaucoup avaient été emmenées comme esclaves.

Les atrocités de Smyrne dépassent tout ce que l’imagination et le pouvoir des mots peuvent concevoir. Il s’agit d’un crime dont le monde entier est responsable pour ne pas avoir, lors des époques civilisées, élaboré les moyens d’empêcher des ordres tels que l’évacuation d’une ville et les moyens d’y procéder. Le monde est criminel pour avoir assisté, sous prétexte de neutralité, et autorisé cette abomination à l’encontre de quelque 200 000 femmes.

Sous prétexte de rester neutres, j’ai vu le canot d’un navire de guerre américain recueillir des réfugiés qui tentaient de gagner à la nage un navire marchand sous les tirs des Turcs et les remettre entre les mains des soldats turcs qui attendaient sur la plage, en vue d’une mort quasi certaine. Et sous prétexte de rester neutres, j’ai vu des soldats et des officiers de toutes nationalités rester impassibles, alors que des soldats turcs frappaient à coups de crosse des femmes qui tentaient d’atteindre leurs enfants criant juste de l’autre côté de la barrière.

Note :

Le Dr Esther Clayson Pohl Lovejoy (1869-1967) fut présidente du bureau exécutif des Hôpitaux Américains pour Femmes et présidente de l’Association Internationale des Femmes Médecins. Elle participait à Genève à un congrès de cette organisation, lorsque l’incendie de Smyrne éclata et fut alors envoyée immédiatement par les Hôpitaux Américains pour Femmes.

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Source : http://www.greek-genocide.org/testimony_html
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.
Publié avec l’aimable autorisation de Maria Tsoukatou.