samedi 10 juillet 2010

Génocide : repenser le concept / Genocide : rethinking the concept

© Polity, 2007

Génocide : repenser le concept

par Martin Shaw

www.opendemocracy.net


[Une interprétation du terme de « génocide », s’appuyant à nouveau sur l’expérience du siècle dernier, est nécessaire, si l’on veut assurer une plus grande sécurité pour l’humanité lors du prochain, estime Martin Shaw.]

Trait habituel du débat public sur la violence à grande échelle contre les civils, le fait qu’il importe tellement de protéger les victimes que l’on ne devrait pas perdre de temps à débattre de quelle manière décrire cette violence. De fait, cette opinion est souvent défendue par des travailleurs humanitaires, ainsi que par des politiciens et officiels – comme lors des agressions (1) perpétrées par le gouvernement soudanais et ses auxiliaires, les milices Janjaweed, pour ne citer qu’un exemple.

Dans de telles circonstances, les appels à reconnaître ces agressions en tant que « génocide » sont souvent considérées comme des arguties de langage, alors que des gens meurent. L’hypocrisie des puissants semble renforcer cette thèse : après tout, en 2004, le Secrétaire d’Etat des Etats-Unis d’alors, Colin Powell, reconnut (2) les atrocités continues au Darfour comme un « génocide », tout en esquivant promptement les devoirs internationaux qui lui étaient liés (au titre de la Convention de 1948 des Nations Unies sur le génocide) (3) visant à « empêcher » la violence et « punir » les responsables.

L’appellation correcte, cependant, ne suffit pas. Parallèlement, utiliser les « mauvais » termes donne une opportunité puissante aux responsables et aux spectateurs d’embrouiller et de désamorcer des réactions internationales efficaces. Longtemps, la terminologie préférée concernant le Darfour dans les milieux des Nations Unies était « crise humanitaire » - or cela implique qu’une action humanitaire (comme le fait d’apporter nourriture, abri et médicaments) suffise à sauver les victimes de la violence. Ce qui ne fut pas le cas : quelque nécessaire qu’était cette aide, elle ne put les arrêter de bombarder et de brûler des villages ou de tuer et violer les civils, et de fait, le gouvernement soudanais (4) a délibérément entravé les efforts des humanitaires.

Lorsque le caractère central de la violence est reconnu, les événements du Darfour (5) sont souvent décrits comme une « guerre civile ». Il existe certainement une guerre civile au Darfour, et la politique consistant à détruire les populations noires « africaines » de la région fait partie de la réaction de Khartoum aux rébellions armées.

Toutefois, l’idée qu’il s’agisse « seulement » d’une guerre civile, à laquelle des civils se retrouvent malheureusement mêlés, est la notion principale que le régime (comme beaucoup de génocidaires avant lui) utilise afin d’obscurcir le génocide. Et des autorités internationales comme la Commission internationale d’enquête des Nations Unies sur le Darfour (6) de créditer cette idée (comme les Nations Unies le firent au Rwanda en 1994), car elle permet aux Nations Unies d’éviter la tâche exigeante et controversée d’intervenir, afin de protéger pleinement les victimes.

Un pôle d’intérêt qui se restreint

L’autre terme utilisé par les politiciens, les officiels et les journalistes est « purification ethnique ». Les migrations forcées, pour lesquels « purification » est un euphémisme, ont certainement été, dès le début, la politique centrale de la campagne destructrice de Khartoum.

Trois problèmes sont liés à cet usage. Premièrement, la « purification ethnique » implique qu’il existe une différence essentielle entre ce qui se passe sur le terrain (7) et le génocide : si la population est « seulement » « purifiée » (obligée de quitter ses foyers), au lieu d’être « exterminée » comme les Juifs le furent par les nazis, le dommage n’est pas, en quelque sorte, aussi grave.

Deuxièmement, la « purification ethnique » n’est pas définie sur le plan juridique et alléguer son existence n’entraîne aucune obligation internationale claire d’agir. Troisièmement, la distinction entre ce fait et le génocide est de toute façon fallacieuse, puisque le meurtre, le viol et d’autres formes de violence sont utilisés pour expulser les groupes ciblés, et que ce sont tous des moyens de les « détruire » en tant que populations – ce qui est la manière de comprendre le génocide depuis qu’il fut défini, pour la première fois, par Raphaël Lemkin (8) en 1944.

Malgré ces imperfections, l’idée que la « purification ethnique » constitue une forme moindre de violence contre les civils que le génocide prévaut depuis le conflit en Bosnie-Herzégovine au début des années 1990. Elle suit, en outre, la tendance à long terme (9) visant à restreindre la définition même de génocide. Lemkin soutenait à l’origine que le génocide constitue une destruction sociale globale, attaquant les fondations économiques, politiques et culturelles de la vie de nations et de groupes particuliers, ainsi que, souvent, leur existence physique.

Lors de l’adoption de la Convention sur le génocide, cette idée fut néanmoins réduite à la destruction physique et biologique de groupes, tandis que les attaques contre les formes sociales et culturelles n’étaient considérées comme génocidaires que lorsqu’elles conduisaient au meurtre et au dommage physique. Pour ré-instaurer une compréhension plus large, les juristes ont dû interpréter de manière créatrice la terminologie de la Convention, voyant par exemple une référence au « dommage mental » dans les expulsions illégales.

De nombreux commentateurs universitaires se sont contentés d’accentuer la tendance réductrice, jusqu’à ce que, chez certains, le génocide devienne purement et simplement un « meurtre de masse ». Cette réduction est souvent exploitée à des fins politiques – l’idée que le génocide ne se produit que s’il y a tentative de tuer tous les membres d’un groupe à la fois contribue à rendre la Shoah (10) « unique » (un point utile pour quelques défenseurs de la cause sioniste) et permet de rejeter le terme de « génocide » pour décrire d’autres destructions ciblées visant des civils (argument favori de tous ceux qui souhaitent désamorcer des réactions internationales).

Il est donc très important de clarifier le sens du mot génocide (11) pour notre époque. Lemkin avait raison d’observer que la destruction sociale et physique d’un groupe ne constitue pas des processus ou des phénomènes différents, mais les deux faces d’une même médaille. Son concept élargi de génocide, contrairement à la définition des Nations Unies, est en ce sens un point de départ essentiel.

L’héritage de Raphaël Lemkin

Pourtant, Lemkin (12) commet deux erreurs importantes. Premièrement, il soutient que le génocide est pratiqué contre des types de groupes (nations ou groupes ethniques) nettement définis ; depuis, les chercheurs ont souligné à la fois que d’autres types de groupes (classes sociales, partis politiques) sont ciblés et que, dans tous les cas, le point n’est pas de savoir si la population attaquée rentre dans une catégorie particulière (ce qui n’est parfois pas le cas), mais si une organisation responsable les définit en tant que groupe à détruire.

Deuxièmement, Lemkin présente quasi mécaniquement les attaques physiques contre des populations ciblées comme seul « élément » du génocide. Or l’on observe que la destruction de sociétés, de groupes et populations, doit impliquer une violence à grande échelle contre eux, même si cela revêt de nombreuses formes, incluant autant les mutilations et le viol que le meurtre.

Les études sur le génocide (13) nécessitent ainsi une clarification théorique, ainsi que l’analyse historique comparée qui domine actuellement ce domaine. En effet, une idée d’ensemble claire du génocide est la base nécessaire pour évaluer et comparer les cas – l’on ne peut décider si le Darfour ou la Bosnie constituent un génocide en les comparant à d’autres cas, même s’il s’agit d’un holocauste.

En outre, penser le génocide est entravé par les interprétations rigides d’autres idées présentes dans la Convention, comme l’idée qu’il doive s’agir d’une action « intentionnelle » des responsables. Cet aspect a été interprété dans le sens que les responsables doivent avoir l’intention unique, conséquente et raciste de perpétrer un meurtre de masse à grande échelle. Or, des études comme The Dark Side of Democracy : Explaining Ethnic Cleansing de Michael Mann (Cambridge University Press, 2004) (14) ont montré que les intentions des responsables évoluent en fonction des événements : les politiques les plus extrêmes ne sont jamais un plan A, ni même habituellement un plan B, mais le plan C, adopté après que les autres politiques aient échoué.

Par ailleurs, comprendre le génocide uniquement ou principalement au travers des intentions des responsables évacue les dynamiques conflictuelles du génocide. Le génocide surgit en général lors de conflits politiques et armés, et naturellement, les attaques génocidaires contre les populations entraînent un nouveau conflit. Les groupes attaqués résistent toujours – pas nécessairement au moyen des armes, car les populations civiles ne peuvent jamais improviser une résistance armée – mais via des actions individuelles et collectives de résistance civile, qui font de leur mieux pour faire échouer l’ennemi.

Les relations entre les populations « victimes » et les groupes armés sont une composante générale du génocide. Les victimes mettent en place des instances armées, comme les Bosniaques le firent avec l’armée bosniaque, les Tutsis du Rwanda (15) avec le Front Patriotique Rwandais et les populations « africaines » du Darfour avec les organisations rebelles du Darfour, redoutant aussi parfois l’impact de leurs campagnes qui provoquent des attaques génocidaires. Globalement, les populations civiles recherchent aussi une intervention militaire internationale comme moyen de rétablir le déséquilibre des forces entre eux et leurs ennemis, habituellement lourdement armés.

La sociologie, pas le juridisme

Cela suggère qu’il nous faut comprendre le génocide non simplement comme une violence unilatérale, mais comme un conflit inégal. Je plaide donc (16) pour un concept « structural » - le génocide est une structure caractéristique du conflit armé, qui est aussi étroitement liée à d’autres types de conflits armés, comme la guerre.

Il s’agit, naturellement, d’une approche plus sociologique que juridique de la question. Les approches politiques de situations telles que la Bosnie (17) et le Darfour s’embrouillent souvent, lorsqu’elles tentent d’interpréter des situations historiques en termes de définition juridique (qui fut elle-même le résultat de compromis politiques dans les années 1940). Si la définition juridique est encore très importante, puisqu’elle établit des obligations pour les Etats, une approche sociologique plus large, plus cohérente, du génocide est de nature à clarifier le débat public et trancher certains problèmes nés d’une confiance excessive dans le droit.

La politique du génocide exige donc que nous nous départissions du juridisme obsessionnel, qui s'est manifesté lors de tentatives visant à légiférer sur la manière d’évoquer des événements historiques (par exemple, la proposition de loi en France contre la négation du génocide arménien (18), la proposition de loi européenne sur la négation de la Shoah). Nous avons plutôt besoin d’un débat ouvert, lequel – tirant des leçons d’une compréhension historique en évolution – s’intéresse aux périls actuels, galvanisant l’opinion pour qu’elle exige d’agir partout où des civils sont attaqués, du fait que des dirigeants politiques considèrent des groupes particuliers comme « ennemis ». La notion de génocide ne saurait se limiter aux frontières de 1948 : elle doit progresser pour nous aider à traiter les défis de notre temps.

Notes :

1. http://www.sudanreeves.org/
2. http://news.bbc.co.uk/1/hi/world/africa/3641820.stm
3. http://www.unhchr.ch/html/menu3/b/p_genoci.htm
4. http://www.opendemocracy.net/../democracy-africa_democracy/sudan_icc_4301.jsp
5. http://www.opendemocracy.net/../democracy-africa_democracy/darfur_conflict_3909.jsp
6. http://www.un.org/News/dh/sudan/com_inq_darfur.pdf
7. http://zedbooks.co.uk/book.asp?bookdetail=3695
8. http://www.preventgenocide.org/lemkin/AxisRule1944-1.htm
9. http://www.martinshaw.org/genocide2.pd
10. http://www.opendemocracy.net/../globalization/holocaust_memorial_4287.jsp
11. http://www.crimesofwar.org/thebook/genocide.html
12. http://www.europaworld.org/issue40/raphaellemkin22601.htm
13. http://www.yale.edu/gsp/
14. http://www.cambridge.org/us/catalogue/catalogue.asp?isbn=0521538548
15. http://www.hurstpub.co.uk/hurst/bookdetails.asp?book=119
16. http://www.polity.co.uk/book.asp?ref=0745631835
17. http://www.opendemocracy.net/../conflict-yugoslavia/srebrenica_2651.jsp
18. http://www.opendemocracy.net/../democracy-turkey/dink_assassination_4291.jsp

[Martin Shaw est professeur de relations internationales et de sciences politiques à l’université du Sussex, où il dirige un séminaire de 3ème cycle sur la guerre, la violence et la sécurité. Il est l’auteur de Dialectics of War (Pluto, 1988), War and Genocide : Organized Killing in Modern Society (Polity, 2003), The New Western Way of War : Risk-Transfer War and its Crisis in Iraq (Polity, 2005) et What is Genocide ? (Polity, 2007). Site personnel : www.martinshaw.org].

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Source : http://www.opendemocracy.net/globalization-vision_reflections/genocide_4309.jsp
Article publié le 01.02.2007.
Traduction : © Dr Georges Festa – 07.2010.