vendredi 23 juillet 2010

Martín Yernazian - Interview

East of Byzantium – Film de Roger Kupelian (en préparation)

Un jeune cinéaste en liberté à Los Angeles

Entretien exclusif avec Martín Yernazian

www.ypbuenosaires.com.ar


[Pour lancer sa nouvelle rubrique « Profils », YP a eu l’opportunité de s’entretenir avec le jeune cinéaste Martín Yernazian, installé à Los Angeles depuis plusieurs années. Sur un mode informel, chaleureux et audacieux, le réalisateur nous parle de ses débuts dans le monde du cinéma jusqu’à ses projets pour 2011 en Argentine.]

- YP : Nous lisons qu’à 12 ans, lors d’un voyage aux Etats-Unis, quelque chose a retenu ton attention. Quoi ? Qu’est-ce qui a éveillé ton intérêt pour le cinéma ?
- Martín Yernazian : En réalité, ce fut une combinaison de plusieurs choses. J’étais un garçon très agité. J’ai quitté le collège mékhitariste et, pratiquement, non qu’ils m’aient jeté, mais ils ont dit à mes parents : « S’il n’est pas sage, qu’il ne vienne plus ! » Alors, mes parents, sachant que ça ne me convenait pas, ne m’y envoyèrent plus. Même chose avec pas mal d’écoles. Je n’étais pas sage parce que j’étais un vagabond, simplement j’étais agité. Quand l’année commençait et qu’ils me remettaient les livres, ça m’intéressait. Je les lisais en une ou deux semaines, et ensuite je m’ennuyais et je voulais apprendre d’autres choses. Ce maudit test d’orientation en première année créait pour moi une pression très forte, parce que je faisais de la photographie, j’écrivais, plein de choses me plaisaient et je me disais : « Aïe ! Et maintenant qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? » J’avais une sacrée pression et je ne savais pas quoi faire. A cette époque, mon grand-père qui vivait ici à Los Angeles – il est décédé en 2003 – m’a dit : « Martín, tu finis l’école primaire et comme cadeau tu viens deux mois à Los Angeles. » Quand je suis venu, mon grand-père m’emmena dans tous les studios, il me fit faire le tour de Los Angeles. Impossible d’échapper à ce glamour du cinéma, qui fait partie de l’histoire de la ville, parce que c’est la Mecque du cinéma. Un jour, il m’a emmené à l’observatoire du parc Griffith, qui se trouve dans le même groupe de montagnes que les lettres de Hollywood. Au moment d’entrer dans l’observatoire, il me dit : « Regarde Martín, regarde par ici ! » Depuis l’observatoire on peut voir toute la ville de Los Angeles, mais, si tu te retournes et que tu regardes en direction de la montagne, tu découvres les lettres qui te regardent. Ce fut comme un coup de marteau en pleine tête. Il m’a dit : « Tu vois ce qu’il te reste à faire ? » Et moi : « Ouahh ! » C’est comme si j’étais né à ce moment-là. Ici tu peux être un inventeur, tu peux être un dessinateur, tu peux être psychologue. Tu peux faire ce que tu souhaites vraiment faire : changer la vie des gens ou lancer un message, faire que les gens m’écoutent. C’est un peu égoïste, mais en même temps, c’est donner quelque chose aux gens, au monde, voilà ma contribution. Quand je suis reparti à Buenos Aires, ç’a été comme un « Ok. Je serai réalisateur. » Je me rappelle qu’à 12 ans, j’ai essayé de faire mon premier film et je me suis rendu compte que je dépendais de beaucoup de gens. En général, quand tu réalises que tu dépends de quelqu’un, les gens se trompent ou, plus simplement, si ça ne correspond pas à ton rêve, ils te donnent que dalle.

- YP : Et en Argentine tu as étudié, tu as suivi des cours ou tu t’es plutôt débrouillé ?
- Martín Yernazian : Un mélange de tout ça. Le plus souvent, j’ai appris par moi-même, mais j’ai aussi appris en allant à des projections où parfois je n’aurais pas dû aller parce que quelqu’un m’avait emmené là. Le problème, c’était que je me laissais trop aller, alors tous les examens qu’on devait passer durant l’année, je les avais déjà passés en deux mois, c’est à dire, je remplissais les critères très rapidement. Peu m’importait d’obtenir un diplôme, une note. Le cinéma ne se manifeste pas à travers un examen, il se manifeste dans ta manière de travailler. Le plus marrant, c’est qu’ici (aux USA) je me retrouve à enseigner à l’Université de Berkeley ! Je donnais des cours de cinéma indépendant pour des gens qui cherchent à apprendre le cinéma de la même façon que je l’ai appris. C’est à dire, le cinéma qui fonctionne réellement, peu importe que tu aies 1 dollar ou 1 million, le film tu le réalises de la même façon. Ce qui change c’est le format, la façon avec laquelle tu le fais, mais le cinéma ça s’apprend en le faisant, il faut étudier. Attention, je ne dis pas non, mais…

- YP : Pas d’une manière orthodoxe.
- Martín Yernazian : Tout à fait, c’est le mot. On veut faire du cinéma d’une manière orthodoxe et le cinéma tu en fais comme ça te vient. C’est très organique.

- YP : As-tu remarqué des restrictions particulières du fait d’être étranger aux Etats-Unis ? Cela a-t-il été parfois un obstacle ?
- Martín Yernazian : Oui et non. Tu rencontres toujours des obstacles. Les obstacles pour l’étranger existent, tout comme les obstacles pour l’Américain. Le problème pour beaucoup de gens, c’est qu’ils commencent à créer avec ces obstacles. Et le plus important, à mon avis, c’est de ne pas créer avec des obstacles. Si quelqu’un te dit « Non », tu le transformes en « Un jour » dans ta tête. Si quelqu’un te dit : « Tu ne peux pas », tu réponds : « Tu sais quoi ? Je me fiche de ce que tu penses ! ». Evidemment, il y a un sentiment de réalité qui est très important. Des obstacles comme le latin, comme l’arménien, il y en a des millions. Le facteur arménien, du moins, ici à Los Angeles, il me semble qu’à Buenos Aires aussi il y a quelque chose de ça, c’est ce que j’appelle « le sabotage arménien ». Il y a un sentiment d’unité très fort, mais qui s’accompagne d’un max de jalousie, d’envie. Parfois, il faut se débarrasser de ce sentiment régionaliste, ce sentiment de famille, de culture, je ne sais si je m’explique bien, agir soi-même et dire : « Pourquoi tu m’enfonces, si je suis ton ami ? » Mais les gens s’en foutent, parfois ce qui compte pour eux c’est de rabaisser les autres, de façon à maintenir tout le monde au même niveau. Je crois que nous devons avoir un sentiment d’unité culturelle plus fort que celui que nous avons eu dans toute notre histoire. Nous devons avoir un sentiment d’unité familiale, de soutien sans jalousie aucune. Si quelqu’un a une opportunité, applaudissons, au lieu de dire : « Mais qu’est-ce qu’il se croit, lui ? » Mieux vaut être ouvert, cela a toujours été ma façon d’être chez les Mékhitaristes ou quand j’étais à l’Homenetmen. Le plus important, c’est de ne pas se limiter au milieu arménien. Du moins, quand j’allais chez les Mékhitaristes, c’est à dire dans les années 80, au début des années 90, je voyais comment ces gens s’enfermaient dans ce qui était alors l’Arménie et tout le reste était « kasti », et alors, on est racistes ? Tu me dis ça, je me sens rejeté. Je n’ai pas entendu ça depuis pas mal de temps, mais il faut t’ouvrir. J’ai beaucoup plus appris durant les années où je me suis ouvert à toutes sortes de cultures, de races, de religions, d’orientations sexuelles. Il faut être comme une éponge, apprendre. Les Argentins, comme les Arméniens, forment une culture, ils possèdent des choses spectaculaires, mais ce sont des cultures un peu conservatrices. Les choses ne rentrent pas d’un coup, nous n’accueillons pas les choses aussi facilement, il faut se frotter à la culture et, peu à peu, elle entre. Il n’y a là rien de mauvais, c’est la réalité et il nous faut transformer le « non » en un « un jour » et dire : « Bon, ça ne te plaît pas, un jour ça te plaira ! Plus tard ! »

- YP : Sortir du négativisme, disons.
- Martín Yernazian : Du négativisme et du faux positivisme. Il faut garder les pieds sur terre, un cœur grand comme ça, la tête sur les épaules, mais il faut garder ce don de pouvoir voler et savoir atterrir. C’est un balancement. Voilà pourquoi, pour moi, le « peut-être » va vers le « oui » et il y a des gens dont le « peut-être » va vers le « non ». En plus, au collège, j’étais un désastre, parce qu’on me disait « non » et moi je disais « oui ». Je n’ai pas fait des études secondaires plus rapides que les autres, alors que je lisais beaucoup et que j’étudiais à fond. Quand tout le monde mettait cinq ans, il m’en a fallu sept. C’est à dire, il y avait des années où je ne venais pratiquement jamais, parce que je filmais. Je me rappelle que j’allais redoubler une troisième fois et alors mes potes ne me parlaient pas, parce qu’ils disaient : « C’est un looser. » Je me souviens, j’étais aux Lagos de Palermo et j’ai dit : « Stop ! ça suffit. » Et j’ai raté 12 matières, 8 en décembre et 4 en mars et j’ai fini par les passer, j’ai pris des vacances, mais alors je me suis dit : « Alors là, c’est une vraie connerie. » (rires).

- YP : On voit que tu es très éclectique au cinéma : tu écris, tu diriges, tu produis… Quel rôle préfères-tu ? Y en a-t-il un où tu te sentes plus à l’aise ?
- Martín Yernazian : Bonne question. Tout ce que je fais me passionne. J’ai une liste de sept choses que j’ai apprises par nécessité, mais après avoir fait ça pendant des années, tu commences à créer des choses qui sont à toi, et à personne d’autre. J’adore le cinéma, mais c’est pareil avec l’édition, le fait d’écrire, de produire. Je m’efforce de maintenir un contrôle de qualité, en essayant que dans tout ce que je fais, chaque chose que je fais garde ce niveau de qualité très élevé. Je ne dis pas que je ne travaillerais pas avec un autre directeur de la photographie, d’autres éditeurs, écrivains ou producteurs, je l’ai fait depuis tout ce temps où je travaille dans ce domaine. Autrement dit, c’est comme une boule de neige : tu la jettes toute petite et elle se développe. Bien sûr, quand tu arrives au pied de la montagne, on remarque que tu as tout ramassé. De même, si tu me dis : « Qu’est-ce que tu fais ? », je dois te dire que je suis réalisateur. Mais, bien sûr, je ne vais pas dire : « Hé ! C’est moi le réalisateur ! Regarde mes pantoufles roses ! » Je suis un mec qui se donne complètement, mais bon, d’après moi, ça rend meilleur un film. Peut-être que je me trompe et que je finirai par vendre des daurades au Retiro, mais bon.

- YP : Concernant le cinéma argentin, quel est ton point de vue ?
- Martín Yernazian : Le cinéma argentin, comme tout le cinéma latino-américain, a quelque chose que le cinéma américain n’a pas. En Argentine il y a un début et en Amérique Latine aussi, mais en Argentine la nécessité est la mère de l’invention. Et ce, parce que les budgets des films sont si bas que le cinéma rencontre un vrai défi : « J’ai tant d’argent et je dois faire un film capable de rivaliser avec ceux de Hollywood ou d’Europe. » Malheureusement, c’est notre façon de penser. On pense aussi : « Il faut que ce soit un film qu’on puisse voir et il faut qu’il soit à la hauteur. », parce qu’ici, à Hollywood, c’est là que se dicte le niveau ; on dit : « Voilà le niveau le plus haut. » C’est comme une déception, parce que le niveau le plus haut des scénarii ne se trouve pas à Hollywood. Crois-moi, on écrit pas mal de merdes ici ! Mais tu as aussi les Académies, les cours de l’UCLA, tu as des cours partout. Ici on agit, on crée le standard, mais ça ne signifie pas que le standard d’un autre côté soit meilleur ou pire. Ce qu’il y a de bien dans le cinéma argentin, c’est que, de temps en temps, on fait des films qui ont une vision particulière, qui ne ressemblent pas à un film yankee. Ou ils se ressemblent parfois, comme El Secreto de sus Ojos, qui est un film qu’on croirait sorti d’Hollywood, mais qui est très argentin. Alors, les gens, quand ils vont voir ce film, c’est pareil qu’avec Nueve Reinas (2). Je vois plus El aura (3) comme un film européen. Tu as des films de ce calibre, tu les vois et tu dis : « Wow ! Qu’est-ce qu’il est bien, ce film ! » Le problème avec le cinéma argentin c’est que, parfois, tu as ces films qui se détachent parce qu’ils ont été pris au sérieux, pas du genre : « Bon. Il faut faire un film à la Hollywood. » Le problème est toujours d’essayer de rivaliser, essayer d’être comme le cinéma américain. Je parle des films sérieux. Tu prends des gens comme Campanella, Trapero (4), Lucrecia Martel (5), auteur de La Ciénaga (2000), un cinéma que je n’aime pas, mais qui ont leur expression propre. Il y a beaucoup de choses de ce genre dans le cinéma argentin. Même chose dans le cinéma brésilien, bolivien, chilien, péruvien. Tu trouves des cinéastes qui ont leur propre expression. Le problème, c’est que beaucoup de gens, comme je disais tout à l’heure, essaient de rivaliser avec le cinéma américain. Le problème du cinéma argentin, c’est en partie le public. Parce que le public veut voir le film, le gugusse américain, un film comme 2012 (6) ou toutes ces merdes qu’on fait ici qui te détournent du cinéma national qui est très bon. Il y a des gens qui font du bon travail en Argentine. Et il y a des gens qui essaient de faire du cinéma américain argentin pour faire de l’argent, parce que comme ça on en gagne plus facilement. L’industrie du cinéma est une industrie du loisir, mais c’est aussi une industrie pour faire de l’argent. Le bon cinéma argentin se remarque par les pubs qui se font, ce qui est une façon limitée de pouvoir faire du bon cinéma. Et aussi tu as des gens qui font de la télévision comme Gran Hermano (7) et toutes ces merdes, ou Bailando por un sueño (8), où il s’agit de prendre les merdes américaines qui se sont bien vendues, les apporter là-bas, au lieu de rendre les choses un peu meilleures comme le font les Danois, les Norvégiens.

- YP : Il est peut-être plus facile d’exporter ce format, en ce sens que le succès économique est garanti en termes de pourcentages.
- Martín Yernazian : Oui, mais la facilité est parfois nuisible. La plupart du temps, la facilité te rabaisse. Regarde la culture d’il y a dix ans, et regarde la culture aujourd’hui. La fameuse « cumbia villera » (9), ça ou ça... C’est bien pour aller danser, pour passer un moment agréable, mais quand tu as des artistes qu’on laisse de côté, des artistes nationaux qui ne font pas de la musique comme ici et qui font leur propre musique, et qu’ils sont ignorés… Le problème du cinéma argentin c’est qu’il ignore le cinéma argentin et pire encore, le cinéma indépendant argentin qui est très vivace. Si des gens comme Campanella ou Trapero ont des problèmes pour obtenir un budget pour leurs films, un inconnu qui fait un film pour 100 000 dollars ou 10 000, qui le fera connaître ? Alors, mine de rien, il faut opérer une espèce de renaissance du cinéma indépendant.

- YP : Tu penses parfois retourner en Argentine pour faire du cinéma ?
- Martín Yernazian : Oui, j’ai deux projets que j’aimerais réaliser là-bas. C’est pour l’année prochaine, si tout se passe bien, j’en ai quatre. Evidemment, je ne peux pas faire les quatre en un an, parce que je deviendrais fou, à moins que je trouve plein de fric, mais ça aussi ça me rendrait fou. Ce que je veux faire, c’est un projet en Argentine, que nous sommes en train de réaliser avec un gars qui s’appelle Diego Cirulo (10), un bon écrivain et qui essaie de créer un style personnel.

- YP : Comment vois-tu le cinéma arménien ?
- Martín Yernazian : Il existe un cinéma fait par des Arméniens qui est très fort. Je travaille en ce moment avec Roger Kupelian, un battant. Roger est né en Afrique, en Sierra Leone. Il essaie de faire des films pour une valeur de 80 millions de dollars, qui parlent des Arméniens. Roger a de l’expérience, c’est lui qui a dessiné les décors du Seigneur des anneaux (11). C’est quelqu’un qui a de l’envergure, comme d’ici à Tombouctou. Le problème avec le cinéma arménien c’est qu’il lui faut du courage, beaucoup de courage. Le cinéma argentin a parfois ce côté conservateur, par exemple, ce n’est pas comme le cinéma mexicain qui est fort, etc, etc, et pas seulement ça, il te balance un côté polémique. Le cinéma arménien ne renvoie à rien de tout ça. C’est un cinéma stérile, il se base sur la comédie et, parfois, il y a des choses dans l’histoire des Arméniens qui devraient arrêter d’être stériles, mais bon, parfois ça n’arrive pas. Je te le dis, il y a Roger, moi et quelques autres qui voulons mettre un peu de piment dans tout ça et provoquer un peu de polémique et pourquoi pas ? Les Arméniens ne créent pas de polémique depuis pas mal de temps. En réalité, un des cinéastes très importants est Atom Egoyan, qui crée vraiment la polémique. Ce qui se passe, c’est que les films qu’il réalise semblent être toujours les mêmes, c’est à dire, c’est son style, je ne dis pas ça pour le rabaisser. Egoyan est nominé aux Oscars, moi je ne suis rien, comparé à lui, mais en même temps Atom Egoyan n’est pas Martín Yernazian ; nous sommes deux choses différentes. Roger Kupelian, lui non plus, n’est ni Atom Egoyan, ni Martín Yernazian. En fait, il a une identité et c’est ça qui compte. Quand tu vois Ararat, Exotica, les films qu’il a faits (12), tu te dis : « Ce type n’est pas du tout stupide. » Il a réalisé des films de gauche, de droite. Le problème, à nouveau, c’est que le cinéma arménien n’a pas suffisamment de porte-drapeaux. Autrement dit, le cinéma hay, le problème concerne la communauté arménienne et son soutien.

- YP : Tu as déjà participé au Festival de l’Abricot d’Or ?
- Martín Yernazian : Les gars du groupe Hashish ont présenté une vidéo que j’ai faite, malheureusement je n’ai pas encore trouvé le temps de la finir. Ce qui m’attriste un peu, mais, comme je t’ai dit, cette année, on va filmer l’histoire. Sans vouloir rabaisser le festival, je crois qu’il doit avoir un niveau de sérieux beaucoup plus grand, un niveau de discipline beaucoup plus grand, que la société arménienne ne possède pas aujourd’hui. Des gens comme moi, comme Roger, qui essayons, il nous faut parfois attendre des semaines pour avoir une réponse.

- YP : Tu peux nous parler du film que tu es en train de réaliser avec Roger, East of Byzantium (13) ?
- Martín Yernazian : On est en train de faire quelque chose d’énorme, quelque chose qui, dans l’histoire des Arméniens, ne s’est jamais fait. Si ça se fait, ce sera génial, mais ça avance peu à peu. Serj Tankian, du groupe System of a Down, va composer la musique ; moi, je suis le directeur de la photographie et l’éditeur des vidéos de promotion. Ce sont deux films. L’un traite de l’époque durant laquelle l’Arménie se christianise. Les personnages sont le roi Trdat [Tiridate IV] et saint Grégoire l’Illuminateur. On montre comment Trdat part en Arménie, avec l’appui de Rome, et reprend de nouveau l’Arménie aux Perses. A cette époque, les Arméniens étaient païens et c’est à ce moment-là qu’arrive saint Grégoire. Lorsque l’on découvre que le père de saint Grégoire [Anak] est celui qui a tué le père du roi, ils le jettent en prison, où il restera durant treize ans. Puis, le roi devient fou, parce que son entourage le trompe et à cause de toute une série de conflits. Le film montre aussi comment le roi Trdat et saint Grégoire s’allient pour que l’Arménie soit un royaume unifié. Ainsi le royaume devint-il chrétien.
Tout est basé sur une histoire réelle. Une histoire très shakespearienne.
Le deuxième film parle de Vartan Mamikonian, qui est un prince exilé, mais aussi le héros d’un peuple qui revient dans son royaume natal, l’Arménie. On montre comment les Perses veulent convertir les Arméniens et les Arméniens qui sont avec les Perses, voulant s’unir à la Perse. Ainsi Vartan, qui d’une façon politique ou non, décide de lutter contre les Perses pour gagner la liberté de culte. On montre tout ce combat. En prenant aussi en compte l’histoire de l’épouse de Vartan et les survivants de la bataille, qui organisent une guérilla durant trente années. Les Perses qui disent : « Nous perdons trente années de notre vie, nous dépensons de l’argent et nous n’arrivons pas à convertir les Arméniens ! » Ainsi, l’Arménie devient-elle le premier royaume de l’histoire à instituer un traité sur la liberté de culte.
Voilà le sujet. Il y a beaucoup de religion, mais il ne s’agit pas de religion. C’est l’histoire d’hommes et de femmes, les traditions, les triomphes. C’est un film basé sur le théâtre et sur les œuvres de Shakespeare, il a ce dynamisme-là. C’est très naturel, Vartan Mamikonian n’est pas traité comme un super-héros, il se comporte de manière très humaine.
Roger Kupelian a fait des recherches sur le graphisme, l’art du cinéma, les costumes. Lui et sa femme font ce genre de recherches depuis dix ou douze ans.
Actuellement, Roger dessine un roman illustré, une bande dessinée de six histoires, basées autour du film principal. Elles ne figurent pas dans le film, elles existent pour montrer cet univers. J’ai écrit l’une d’elles. Roger en a écrit deux et ensuite, Raffi, un autre pote, deux autres.
Le scénario est déjà achevé et maintenant on s’occupe de chercher un soutien financier pour réaliser le film. Tout est prêt pour aller dans un studio et le réaliser.

- YP : Vous en êtes où des soutiens pour le film ?
- Martín Yernazian : Il faut opérer un grand changement, modifier les comportements, avoir une attitude de soutien massif. Il faut tous aller de l’avant ou être tous derrière les autres. Le fait d’être irrésolus, d’avoir des débats millénaires, pendant des siècles… Il y a des Arméniens qui disent oui, qui disent non, par rapport au génocide. C’est fou, parce que le génocide est arrivé. Nous sommes tous dispersés à travers le monde pour une raison précise. Pas parce que nos familles ont voulu faire un grand tour du monde de 1915 à 1918. Il faut avoir un esprit plus unitaire, être du genre : « Ok, regarde ce gars aux Etats-Unis ! Il essaie de faire un film sur les Arméniens ! Allez ! On va de l’avant, tous unis ! » Ça ne coûte rien de soutenir quelqu’un sur Facebook, ça ne coûte rien d’écrire à quelqu’un ou à quelque producteur. Il faut cesser d’avoir ces sentiments de jalousie, parce que si ça marche pour moi, ça marchera aussi pour toi, et pour les autres aussi, des portes s’ouvriront. Le tout est de savoir ouvrir des portes et savoir soutenir. Le soutien est très important, non seulement en envoyant de l’argent, l’argent ça va, ça vient. Il faut opérer un changement massif dans la culture arménienne ; d’après moi, il faut que ce soit culturel. Il faut opérer un changement dans l’éducation. Il faut en finir avec cette réalité pour créer un débat et il faut le baser sur des efforts réels et sur une réalité qui ne soit pas pragmatique. Hollywood ne va pas changer. « Qu’est-ce qu’on va faire, nous ? » Qu’on ait 1 dollar ou 100 millions de dollars, je suis plus intéressé de voir ce qu’on fait avec 1 dollar, parce que si on fait quelque chose de bien avec 1 dollar, je t’en donne 10 et quel genre de film tu vas me faire ? Je te donnes 100 dollars et quel genre de film tu vas me faire ? C’est cette mentalité. Et les Arméniens ici, à Glendale, à Paris, partout, doivent avoir cet esprit d’union et de soutien. Il faut soutenir avant tout la culture, parce que sans culture c’est plus facile de nous mener comme un troupeau.

- YP : Passons à une autre de tes facettes, la musique. Qu’est-ce qu’elle représente pour toi ?
- Martín Yernazian : J’ai commencé à faire de la musique avant tout comme une thérapie, mais je ne me considère pas comme un musicien, parce que je connais des vrais musiciens, des gens qui font de la musique. Beaucoup de gens me disent que oui, que je suis musicien, alors je ne sais que penser. Le mieux pour moi c’est de penser que je ne suis pas musicien et que je le fais juste parce que, parfois, j’ai des mélodies en tête. Alors, le mieux pour moi, en ce sens, ç’a été d’apprendre un instrument. Je voulais apprendre le saxophone, mais j’étais fauché. Je voulais apprendre le piano, mais la guitare a été ce qui m’a toujours plu. Quand tu peux jouer du clavier, quand tu ressens une sorte de contrôle complet avec l’instrument, personne ne peut te prendre ça. Ensuite, quand tu commences à jouer rapidement, c’est le paradis. Tu as des groupes qui t’invitent toujours à jouer et à faire ceci et cela ; ça je le garde avant tout pour le cinéma. En ce moment, j’ai un tas de gens qui me font de la musique pour les films, mais si c’est trois heures du matin et que j’ai quelque chose en tête et que j’ai besoin de remplir une partie d’un film et que je n’ai personne à côté de moi, je prends mon clavier et je me mets à composer. Alors le compositeur se ramène et te dit : « Hé Martín, c’est super bon ! On le garde ! » Plus que tout, c’est un outil de plus pour faire du cinéma mais, en même temps, c’est comme une thérapie très forte. Au cas où tu es bloqué avec ce que tu écris, alors tu prends ton clavier ou tu te mets à faire des photos. C’est un des échappatoires pour que ton esprit continue à être en mouvement. Parfois la musique t’aide à trouver l’inspiration, parfois non, elle te distrait simplement. Parfois, la musique t’aide, quand tu te dis : « Ça ne fonctionne pas, ça ne coule pas, c’est de la merde. » Un pote arrive et te dit : « Martín, on se calme. Mets de la musique. » Et moi je dis : « Bon, ok. » et tu mets les Clash, tu mets Metallica, ce que tu veux, ou tu mets la chanson de Benny Hill. Un réalisateur n’est pas tout-puissant, un réalisateur, à mon avis, doit tout savoir, sur tout. Un réalisateur doit connaître la musique, l’harmonie, des mélodies, parce que le tout est de voir comment rendre les choses fluides. Tu apprends à couler, couler est très important dans un film comme le sont beaucoup d’autres choses, mais si tu ne connais pas certaines choses, tu perds le sentiment de bien restituer ton état d’esprit, ton message, la perspective, etc.

- YP : Bon, maintenant, je te propose un ping-pong. Un endroit dans le monde ?
- Martín Yernazian : San Francisco.

- YP : Un plat ?
- Martín Yernazian : Le lehmeyun.

- YP : Un film ?
- Martín Yernazian : Cinema Paradiso (14).

- YP : Un réalisateur ?
- Martín Yernazian : Mon daron.

- YP : Un groupe de musiciens ?
- Martín Yernazian : Piazzolla.

- YP : Un instrument de musique ?
- Martín Yernazian : La guitare.

- YP : Trois éléments indispensables dans ta vie ?
- Martín Yernazian : L’amour, le respect et la communication.

- YP : Queue de lion ou tête de souris ?
- Martín Yernazian : Tête de rhinocéros, ni lion ni souris. Je suis d'une autre espèce.

Note de la rédaction : Martín achève actuellement les détails du film Art Officially Favored, à paraître prochainement (15). Il projette en outre de travailler en collaboration avec ses associés Roger Kupelian et Eli Jarra sur un accord de 3 films dans un délai d’un an. Comme si cela ne suffisait pas, Martín est en train de produire un film indépendant d’action, Rogues, écrit par Daniel Messier (16).


NdT :

1. El Secreto de sus Ojos – Film argentin (2009) de Jose Luis Campanella, Oscar 2010 du meilleur film étranger, inspiré du roman La pregunta de sus ojos, d’Eduardo Sacheri.
2. Nueve Reinas – Film argentin (2000) de Fabián Bielinsky – Voir notice in http://es.wikipedia.org/wiki/Nueve_reinas
3. El aura – Film argentin (2005) de Fabián Bielinsky. Voir notice in http://es.wikipedia.org/wiki/El_aura
4. Pablo Trapero, cinéaste argentin, né en 1971 – notice : http://www.cinenacional.com/personas/index.php?persona=12731
5. Lucrecia Martel, cinéaste argentine, née en 1966 – notice : http://www.cinenacional.com/personas/index.php?persona=6074
6. 2012 – Film américain (2009) de Roland Emmerich.
7. Gran Hermano [Big Brother] – programme argentin de télé-réalité (2001-2007) – notice : http://es.wikipedia.org/wiki/Gran_Hermano_%28Argentina%29
8. Bailando por un sueño – programme télévisuel latino-américain de variétés, mêlant célébrités et inconnus – site argentin : http://bailanporunsuenio.com.ar/
9. Cumbia villera – musique populaire argentine, liée à l’immigration latino-américaine des années 1930 et nourrie de thèmes péruviens et boliviens – notice : http://en.wikipedia.org/wiki/Cumbia_villera
10. Diego Cirulo – vidéaste argentin – page Vimeo : http://vimeo.com/user1176469
11. Le Seigneur des anneaux – Film américano-néo-zélandais (2001) de Peter Jackson.
12. Exotica et Ararat : longs-métrages (1994 et 2002) d’Atom Egoyan.
13. East of Byzantium – Film américain de Roger Kupelian (en préparation) – site internet http://eastofbyzantium.com
14. Cinema Paradiso – Film italien (1989) de Giuseppe Tornatore.
15. Art Officially Favored – Film de Martín Yernazian – site http://aofthemovie.blogspot.com/
16. Site de Daniel Messier : http://www.daniel-messier.com/

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Source : http://www.ypbuenosaires.com.ar/nota.php?id=29
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa et Jorge Lozano – 07.2010.

contacts : Films Atorrante www.atorrantefilms.com
Art Officially Favored www.aofthemovie.com
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blog de Martín Yernazian http://yernazian.blogspot.com