lundi 19 juillet 2010

Reha Erdem - Interview

© Atlantik Film, 2009

Pour le réalisateur Reha Erdem, Kosmos est sa vision utopique d’un être humain

par Elif Nesibe Özbudak

Today’s Zaman, 28.04.2010


Reha Erdem est un réalisateur qui se sert du cinéma comme un moyen de transmettre ses réflexions personnelles sur l’humanité. Voilà pourquoi il s’efforce de faire en sorte que le spectateur – au lieu de n’être qu’un objet passif parcourant l’écran – devienne le sujet de ses films. Autrement dit, aider les cinéphiles à s’interroger par le biais de l’expérience du visionnage.

Il débute son parcours cinématographique en 1988 avec A Ay [Oh Moon], puis continue avec Kaç Para Kaç [A Run for money] (1999), Korkuyorum Anne [On est bien peu de chose…] (2004), Beş Vakit [Des temps et des vents] (2006) et Hayat Var [My Only Sunshine] (2008). Plus récemment, Erdem a dévoilé Kosmos, un conte fantastique qui suit une partie de l’existence d’un personnage fortement inspiré par le chamanisme. Le personnage, Kosmos, possède des pouvoirs naturels de guérison et agit même parfois comme Robin des Bois.

Kosmos, qui a partagé le titre de meilleur film avec Bornova Bornova d’İnan Temelkuran, lors du Festival international du Film de l’Orange d’Or à Antalya, a finalement débarqué dans les salles turques ce mois-ci, bien qu’en diffusion restreinte, suivant une courte, mais néanmoins très médiatique, sortie allemande, dans la section Panorama du Festival international du Film de Berlin, cette année.

Reha Erdem s’est entretenu avec Today’s Zaman sur Kosmos, ses films en général et ses points de vue sur le cinéma turc.

- Elif Nesibe Özbudak : Dans vos films précédents, les personnages principaux sont surtout des gens qui luttent pour changer d’identité ou de statut dans la société, alors que le personnage de Battal, ou Kosmos, est un outsider qui arrive en ville et provoque des changements.
- Reha Erdem : Pour moi, Kosmos est une figure idéale, probablement impossible, d’un humain et d’un homme. Quand je compare les hommes et les femmes, en tenant compte de toutes leurs différences, je pense que les femmes ont toujours été supérieures aux hommes, de tout temps. Dans tous mes films, les hommes sont des personnages malsains. Mais dans Kosmos, il y a un genre différent d’idéalisation [du personnage principal]. J’aimerais être aussi simple, peu compliqué, généreux, spirituel et pleinement conscient de la souffrance d’autrui comme l’est Battal. Jamais il ne se préoccupe de quelque valeur matérielle… Lorsqu’il tente d’agir pour apaiser la souffrance de quelqu’un, ce qu’il fait est tellement important et utile. Pourquoi Kosmos crie-t-il ? Sûrement pas à cause de ses ennuis. En fait, il crie là où le film crie.

- Elif Nesibe Özbudak : Mais Kosmos déclare, à un moment dans le film, que les humains ne sont pas différents des animaux. Cela ne contredit-il pas la croyance religieuse selon laquelle l’humain est supérieur à tous les autres êtres, puisqu’il possède intelligence et volonté ?
- Reha Erdem : En fait, Kosmos demande : « Qu’est-ce qui sépare les humains des animaux ? » Ce qui nous différencie des animaux, c’est que nous avons conscience des autres. Le trait le plus distinctif qui différencie les animaux des humains, c’est que les animaux ne possèdent pas de volonté. Mais, si l’on considère les besoins de base comme des êtres, alors humains et animaux sont semblables. Kosmos profère des mots très simples, des mots qui dérivent de la culture collective des êtres humains. En fait… ce qu’il demande c’est la simplicité. L’humain est supérieur à l’animal, mais, comme on le voit dans le film, les humains torturent les animaux simplement parce qu’ils le peuvent. Alors que Kosmos tente de définir l’être humain sous la forme la plus simple : fait de chair et d’os, d’eau et de terre. A travers son existence, Kosmos raconte le manque de foi. Si nous considérons l’état présent de l’humanité, tout ce qui nous entoure est réduit à l’état de chair et d’os ; tout fonctionne selon un mode aujourd’hui / demain. Qu’est-il arrivé à notre structure faite de strates multiples ? Où est notre milieu d’origine ? Qu’est-il arrivé à notre mode de questionnement quant au lieu d’où nous venons et celui vers lequel nous nous dirigeons ? Il n’en reste rien. Pour moi, Kosmos est un tableau vraiment simple des réponses à ces questions. Au final, ce film est une réflexion sur mes interrogations par rapport à la vie. Ou alors à quoi bon faire des films ?

- Elif Nesibe Özbudak : Beaucoup de vos films se situent à une époque non spécifiée. Une façon de fuir la réalité ?
- Reha Erdem : Je pense que la vie quotidienne [en tant que thème d’inspiration] et le réalisme [en tant que style] ne constituent pas des choix adaptés, et même desservent le cinéma et l’art en général. Or le cinéma, en son centre, est bâti sur l’idée que « comme spectateurs, nous regardons secrètement quelqu’un comme si chacun(e) vivait l’histoire à l’écran. » Voilà pourquoi de nombreux films incluent une scène dans les toilettes, laquelle n’a d’autre but que d’amener le spectateur à éprouver les mêmes sensations que s’il se trouvait dans le même lieu avec le personnage porté à l’écran. Les films sont orientés vers une structure esthétique artificielle, gratuite, invisible. Or, au cinéma, le temps artificiel n’a aucune signification. Le cerveau humain est capable de saisir des choses bien plus complexes. J’aime le type de cinéma qui me laisse libre, me permet de rêver, pas celui qui s’empare de moi et m’oblige à entrer dans une histoire, pour ensuite me flanquer dehors. Mes films instituent donc leur propre temporalité, comme dans Kosmos.

- Elif Nesibe Özbudak : Certains cinéphiles considèrent des films d’art et d’essai semblables aux vôtres comme étant très compliqués. Est-ce parce que ce genre de films obligent le spectateur à réfléchir pendant et après le fait de visionner ?
- Reha Erdem : Ces commentaires ne sont pas seulement faits en Turquie, mais partout. … Nous [réalisateurs qui choisissons de faire des films d’art et d’essai] canalisons au cinéma toutes nos inquiétudes quant à l’humanité. J’en suis arrivé au point où je renonce à beaucoup de choses dans la vie. Le lieu où je me positionne n’a rien à voir avec des livres de comptes. Je m’expose entièrement, tout comme Kosmos. Si simplement vingt personnes parmi ceux qui voient mon film, ne l’oublient pas, cela en vaut la peine, non ? Par ailleurs, dans mes films, je ne recours pas à des astuces du genre « Je cache telle et telle chose derrière ce rocher. » Tout est clair et simple. Chacun reçoit autant qu’il/elle peut recevoir. Il/elle peut relever tel autre point en voyant de nouveau le film. Pour moi, c’est la méthode idéale. Parfois, j’aime ces films qui amènent le spectateur à se divertir. Je ne dis jamais : « Le véritable cinéma ce sont les films que je fais. » Mais il ne doit pas toujours se limiter à un divertissement. Au final, mes films sont divertissants, eux aussi. Nous avons besoin de films qui servent d’appels à la prière ; lorsque tout s’emballe à pleine vitesse, une voix doit s’interposer et nous rappeler, cinq fois par jour, que nous n’appartenons pas véritablement à ce monde. Tel qu’il est, l’art sert à nous rappeler tout cela et à nous élever. Mais, de nos jours, les artistes courent après le fric.

- Elif Nesibe Özbudak : L’évolution récente du cinéma turc vous satisfait-elle ?
- Reha Erdem : Actuellement, où que nous allions à l’étranger, partout où il est question de culture turque, le premier sujet de conversation est toujours le cinéma. C’est très agréable et je pense que nous le méritons. Lorsque je suis venu en France étudier le cinéma, le cinéma turc était synonyme de [Yılmaz] Güney. Maintenant, ils ne comptent plus [les réalisateurs turcs]. Certains critiques de cinéma [en Turquie] vont encore [dans leurs recensions] jusqu’à conseiller aux cinéphiles de ne pas aller voir, disons, Bal [Miel] (1), lauréat de l’Ours d’Or, laissant entendre que le spectateur pourrait s’y ennuyer. Or un peu d’ennui ne tuera pas le spectateur… Je m’ennuie dans presque 80 % des films que j’adore. Un peu de tristesse n’est pas si mauvais. Cette tristesse induit une certaine satisfaction et Bal donne exactement cela.

Note

1. NdT : Film de Semih Kaplanoglu, lauréat de la Berlinale (Festival international du Film de Berlin) 2010.

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Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/detaylar.do?load=detay&link=208645
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.