samedi 17 juillet 2010

Rubina Peroomian - Interview

© Musée-Institut du Génocide Arménien, 2008

Rubina Peroomian explore la violence sexuelle durant le génocide arménien

Entretien avec Paul Chaderjian

The Armenian Reporter, 12.02.2009


SHERMAN OAKS, Californie – Rubina Peroomian, Ph.D., présentait récemment à la Merdinian School de Sherman Oaks, son dernier ouvrage And Those Who Continued Living in Turkey after 1915 [Et ceux qui continuèrent à vivre en Turquie après 1915] (Erevan : Musée-Institut du Génocide arménien, 2008).

A la fin de cette manifestation, accueillie par l’Institut ARPA [Analysis Research and Planning for Armenia], The Armenian Reporter a demandé au Dr Peroomian de s’expliquer sur le thème des abus psychologiques et sexuels exercés contre les Arméniens lors du génocide de 1915 – un sujet que l’A. traite en profondeur dans ce nouvel essai.

- Paul Chaderjian : Quelle fut la fréquence des actes de violence psychologique et sexuelle commis par les responsables durant le génocide ?
- Rubina Peroomian : La violence sexuelle, au sens large et sous toutes ses formes, telle qu’elle est définie dans un récent rapport remis à la Commission des Natins Unies sur les Droits de l’homme, fut une pratique courante des responsables turcs lors des persécutions et des incarcérations des hommes, et lors des déportations des hommes, des femmes et des enfants qui restaient.

La torture des hommes, appliquée aux organes sexuels, était très fréquente. Les Turcs coupaient les organes génitaux de leurs victimes, les obligeaient à marcher nus ou circoncisaient les Arméniens qu’ils avaient convertis par la force à l’islam.

La violence sexuelle en tant que forme de torture psychologique se pratiquait aussi en obligeant les Arméniens à assister au viol de leurs mères, sœurs, épouses ou filles. Naturellement, les responsables agissaient d’instinct, jouissant de leur « suprématie » sur les Arméniens et prouvant ainsi l’« infériorité » des Arméniens qui, dans ces circonstances, ne pouvaient défendre leurs femmes. L’effet psychologique sur les victimes visait à les dé-masculiniser et à les déshumaniser, les survivants devant alors en subir le poids pour le reste de leur existence.

- Paul Chaderjian : Etant donné le caractère humiliant et atroce de ces crimes, diriez-vous que de nombreux survivants ont jugé impossible d’en parler ensuite ?
- Rubina Peroomian : Le fait que des survivants d’un conflit armé ou d’une purification ethnique parlent ouvertement de leur victimisation au moyen du viol et d’autres abus sexuels, est un phénomène récent – que l’on observe en particulier depuis les génocides du Rwanda et de Bosnie. Même les chercheurs sur la Shoah ne font que commencer à découvrir l’aspect sexuel de la victimisation des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, lorsque, par exemple, les Juifs étaient soumis à l’esclavage sexuel dans les camps de concentration.

Dans le cas arménien, cet aspect, en particulier la violence sexuelle exercée contre les hommes, n’a pas été suffisamment relevé. La honte, la culpabilité, la peur et le désir de défendre leur masculinité ont empêché les survivants de s’exprimer. Les récits et les mémoires des témoins oculaires n’abordent ce sujet qu’en passant. Henry Morgenthau [ambassadeur des Etats-Unis dans l’empire ottoman en 1913-16] décrit les Turcs comme passés maîtres dans la conception de nouvelles méthodes de torture, mais reste discret quant aux détails. Il écrit : « J’ai délibérément éludé les détails les plus atroces, car un récit complet des orgies sadiques dont ces Arméniens et Arméniennes furent victimes ne saurait paraître dans une publication américaine. » [cité in And Those Who Continued Living in Turkey after 1915, p. 99].

- Paul Chaderjian : Que pourrait-on faire d’autre pour révéler ces crimes ?
- Rubina Peroomian : Il est déjà trop tard pour parler aux survivants et essayer de mettre en lumière les épisodes qu’ils évitèrent d’aborder durant leurs entretiens avec des chercheurs. Ils ont emporté ce secret dans leur tombe. Il nous faut lire et relire les mémoires, les récits des témoins oculaires, la littérature existante, et ils sont nombreux.

Heureusement, il y a un intérêt grandissant quant à cet aspect particulier du génocide arménien, et la recherche contemporaine découvre de nouveaux détails qui élargissent notre compréhension de la Catastrophe. Exemple de ce genre de recherche, un article de l’historien danois Matthias Bjornlund, intitulé « A Fate Worse than Dying : Sexual Violence during the Armenian Genocide », récemment publié dans la revue Genocide Studies and Prevention (Presses de l’Université de Toronto) (1).

- Paul Chaderjian : Vous évoquez aussi les Arméniennes qui furent tatouées ou marquées au fer rouge, tel du bétail, par ceux qui en firent leurs esclaves sexuelles.
- Rubina Peroomian : La pratique du tatouage des femmes était très fréquente parmi les tribus bédouines, où des milliers d’Arméniennes furent emmenées, sauvées, achetées ou kidnappées. Les femmes étaient immédiatement converties à l’islam et tatouées afin de les signaler en tant que propriété. J’ai choisi pour la couverture de mon ouvrage l’image d’une Arménienne tatouée, pour marquer visuellement la souffrance des Arméniennes durant et après le génocide.

Cette photographie résume ma vision du traumatisme durable, que l’on pourrait décrire ainsi : « Quand la mort est une bénédiction et la vie une agonie prolongée. » Titre d’une recherche centrée sur les femmes que j’ai présentée en 2000, en comparant les réponses de femmes victimes du génocide arménien et de la Shoah (2).

- Paul Chaderjian : Vous citez un médecin arménien qui oeuvra pour effacer les tatouages des survivantes et restaurer leurs hymens. Parlez-nous de lui et de son travail.
- Rubina Peroomian : Ce médecin s’appelait Khosrov Krikorian et ma source d’information est un texte publié sur internet par Maurice Kelechian.
Ce texte présente en détail ses recherches sur un tapis qui fut tissé par de jeunes orphelines arméniennes dans l’orphelinat de Ghazir à Beyrouth et offert au Président des Etats-Unis Calvin Coolidge en hommage à l’aide apportée aux orphelins arméniens par le Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient]. M. Kelechian a découvert une copie de ce tapis, qui a appartenu autrefois au Dr Krikorian. Cette copie fut retrouvée au domicile du petit-fils de ce médecin. C’est là que M. Kelechian fut informé des visites du Dr Krikorian aux orphelinats arméniens de Beyrouth, au lendemain du génocide, et des opérations chirurgicales qu’il pratiqua pour enlever les tatouages des jeunes filles et restaurer leur virginité. Ces jeunes Arméniennes avaient été emmenées chez des musulmans en tant qu’épouses ou concubines. Beaucoup s’échappèrent et se retrouvèrent dans des orphelinats.

Les responsables de ces orphelinats, qui fonctionnaient avec des budgets dérisoires et dans des conditions de grande pauvreté, tentaient de marier ces jeunes filles avec des survivants du génocide arménien. Or la plupart de ces hommes n’acceptaient pas les femmes tatouées, sachant qu’elles avaient été utilisées au sens littéral dans des foyers musulmans. Avec l’aide du Dr Krikorian, ces jeunes filles parvenaient à prendre un nouveau départ. Apparemment, le Dr Krikorian a écrit un rapport sur ce qu’il vécut dans le désert et auprès de ces milliers d’Arméniennes dans les camps de Bédouins.

- Paul Chaderjian : D’après les mémoires et les ouvrages que vous avez étudiés en écrivant votre livre, avez-vous détecté un modèle de traumatisme psychologique transmis par les survivants du génocide à leurs enfants, qui ont pu ou non être conscients de la véritable identité de leurs parents ou des récits de survivants ? Comment ces traumatismes agissent-ils parmi les survivants de la seconde ou troisième génération ?
- Rubina Peroomian : Les expériences varient en fonction de ce que vécurent les survivants – par exemple, s’ils sont restés chrétiens, furent convertis à l’islam ou fait semblant d’être musulmans, tout en pratiquant secrètement le christianisme (les Arméniens cachés).

La plupart des Arméniens survivants islamisés, hommes ou femmes, n’ont pas partagé leurs expériences du génocide avec leur progéniture, du fait de la peur ou de la honte. Certains n’ont même pas révélé qu’ils étaient Arméniens. Leurs histoires et leur identité sont perdus et nous ne pourrons jamais les retracer.

D’autres ont confié leurs histoires à un membre de leur famille. Parfois, ce genre de révélation a anéanti celui ou celle qui se confiait ; dans d’autres cas, c’est devenu le début d’un long périple pour découvrir l’histoire obscure de leurs racines arméniennes et donc leur véritable identité. Dans beaucoup de cas, les enfants ou petits-enfants de ces survivants ont entendu leurs parents parler de leurs expériences traumatisantes du passé et ont, eux aussi, appris à naviguer et à survivre dans un climat de harcèlement et de persécution continuels, qui sont le lot des minorités en Turquie.

Au final, étant donné le grand nombre de processus d’existence ou d’acceptation de la mémoire du génocide chez les survivants, il est difficile de généraliser quant au mode de transmission de ces expériences traumatisantes et de leur mémoire inchangée vers la génération suivante.

Il convient aussi de prendre en compte les enfants de ces Arméniennes qui échappèrent à leurs ravisseurs et abandonnèrent leur progéniture. Imaginez l’état psychologique de ces enfants : grandissant dans la haine ou la nostalgie de leurs mères arméniennes, lesquelles pour certaines raisons prirent la fuite et les laissèrent orphelins.

Notes :

1. Article consultable sur http://www.nadirnadicelik.org/a%20fateworse%5D.pdf.
2. Article publié depuis in Colin Tatz, Peter Arnold et Sandra Tatz, éd. Genocide Perspectives II : Essays on Holocaust and Genocide. Sydney : Brandl and Schlesinger, 2003.

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Source : http://www.reporter.am/go/article/2009-02-12-rubina-peroomian-explores-sexual-violence-during-the-armenian-genocide
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.