jeudi 15 juillet 2010

Rubina Peroomian

© Musée-Institut du Génocide Arménien, 2008

Rubina Peroomian
And Those Who Continued Living in Turkey after 1915
The Metamorphosis of the Post-Genocide Armenian Identity as Reflected in Artistic Literature
Erevan : Musée-Institut du Génocide Arménien, 2008, 277 p.

par Arpine Konyalian Grenier

Ararat, 20.06.2010


Cet ouvrage, le second de la trilogie de Rubina Peroomian, est un essai opportun, fort bien documenté, révélateur et très émouvant pour chaque lecteur, qu’il soit d’origine arménienne, turcique ou autre. Il livre nombre d’informations et ouvre la voie à ce qui, espérons-le, est encore à venir (et peut-être déjà en cours) – une évolution ouverte des identités ethniques, culturelles et socio-politiques pour les Arméniens comme pour les Turcs. Une évolution qui dissipe l’insistance, la tendance à maximiser et à minimiser des deux côtés, réformant les mentalités au moyen d’une humanisation, laquelle s’intéresse à l’impermanence et à l’insignifiance de tout ce qui est humain, excepté la nécessité de communiquer, précisément pour cela. Le premier ouvrage de cette trilogie constitue un prolongement de l’ouvrage de Peroomian Literary Responses to Catastrophe : A Comparison of the Armenian and the Jewish Experience [Réactions littéraires à la Catastrophe : comparaison entre l’expérience arménienne et juive] (Atlanta, USA : Scholars Press, 1993). Selon l’A., le dernier sera une synthèse historique sur le génocide arménien dans la littérature arménienne soviétique. Une bibliographie, un index et un court résumé en arménien accompagnent le texte anglais de ce volume bien agencé.

Cet ouvrage ne traite pas ce qui est arrivé, mais ce qui arriva après ce qui est arrivé – l’interaction entre la mémoire historique et l’identité forgeant les forces politiques et psychologiques, le « remords de toujours » à l’égard du compromis, du regret, de la culpabilité, du « dialogue entre soi et le passé collectif dans le contexte du présent ». Partir à la rencontre des écrivains arméniens turcs de l’après-génocide est un régal, en particulier pour ceux qui ne sont guère informés sur la scène littéraire en Turquie après 1915. Les parallèles entre réalité documentée et mot écrit, ainsi que leur juxtaposition, donnent vie à l’art, à l’instar des relations artistiques entre le monde de la diaspora et le monde turcique. Le manque d’informations entre Turcs et Arméniens continue à se réduire. Les mots de l’A. – métamorphose, continuèrent à vivre, identité – font partie intégrante de ce processus.

Il apparaît que les Arméniens, comme les Turcs, se sont métamorphosés de façon monolithique à cause du génocide, tous victimes de liens intergénérationnels malsains, de peur, de honte, de répression, d’une angoisse d’avoir survécu. Partageant un traumatisme, quoique différemment. Ce traumatisme, augmenté en outre par le fait d’effacer, de réprimer ou de mettre l’accent sur une mémoire collective faite de choix, a modelé l’identité de façon à racheter et sauvegarder le moi et créer une homogénéité. Créer de l’homogénéité revient à éluder tout risque, alors que le risque est indissociable de la vie. Aucun art, aucune littérature conséquente ne peuvent en résulter. La culture réside dans la transmission. L’âme est éplorée.

Ames brisées, horizon déformé. La réponse n’est ni le silence, ni le fait de se cramponner à quelque « sentiment sur-déterminé d’arménité » ou de turcité à cet égard. Ce sont là ces nuances de gris qu’il nous faut étreindre dans notre identité et notre vie. L’ouvrage de Peroomian nous y fait réfléchir à deux, trois fois, et même davantage. Eclaircissements et prise de conscience naissent d’une lecture aussi vivifiante. L’on se prend à rêver à une nouvelle approche. Certes, « La brigade des valeureux » (p. 136) serre le cœur. Certes, la déshumanisation que retrace cet ouvrage nous rappelle des pratiques similaires décrites dans une récente publication de Naomi Klein, The Shock Doctrine (Metropolitan Books, 2007). L’on pourrait penser que peu de choses ont changé depuis le Metz Yeghern, il y a quasiment un siècle. Or l’A. réussit à « desserrer l’étreinte » entre les expériences personnelles et collectives de tous les Arméniens de l’après-génocide : chrétiens, islamisés, cachés, autres, comme pour tous les Turcs. Vers la fin (p. 172), Peroomian pose deux questions, auxquelles nous répondons. Certes, nous pouvons aller de l’avant grâce à un état d’esprit nouveau ; et pourtant il est impossible de se départir de la mémoire de ce qui est arrivé. Métamorphose de fait, continuer à vivre avec une identité renouvelée, en facilitant le dialogue.

L’exclusion est une maladie qui entrave tout renouveau, et les Arméniens ne veulent pas plus être qualifiés de « djavour » ou de « restes de l’épée » que les Turcs être définis comme « meurtriers ». Nous avons besoin d’évoluer pour survivre et l’identité évolue grâce à la culture – cette poésie de l’existence – et l’esprit mutuel qui en découle. Un esprit mutuel encouragé par l’art, la littérature et la musique. Oui, chère Rubina Peroomian, « Une réalité nouvelle est en train de naître. »

L’ouvrage de Rubina Peroomian est disponible sur www.abrilbooks.com/books/6866.html.

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Source : http://araratmagazine.org/2010/06/peroomian-turkey-post-1915/
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.