mercredi 28 juillet 2010

Rûmi-mania / Rumi frenzy

© Oneworld Publications, 2000

La Rûmi-mania s’industrialise en Turquie

par Sefa Kaplan

Hürriyet Daily News, 16.07.10


Véritable phénomène qui balaie la Turquie et le monde, la Rûmi-mania est une force irrésistible qui a transformé un saint soufi en une marchandise achetée et vendue à travers le globe.

Des recueils de poésie, des calendriers, des ballets, des spectacles accompagnés de musique sur scène, des CD et des centaines de sites internet ont déjà fait de Rûmi une composante indispensable de la culture populaire.

Certains, comme Franklin D. Lewis, s’efforcent toutefois de mettre un terme à cette ruée, tête baissée, vers une vulgarisation superficielle de Djalâl Al-Dîn Rûmi, un mystique persan du 13ème siècle, qui mourut dans la province de Konya, au centre de l’Anatolie, en 1273.

Lewis critique l’approche populaire de Rûmi dans sa récente biographie du maître soufi, Rumi : Past and Present, East and West (Oneworld Publications, 2000).

« J’observe, horrifié, comment la culture populaire édulcore et corrompt ses enseignements, prévoyant que les implacables outils publicitaires et consuméristes de la culture profane contemporaine homogénéiseront inévitablement le divin. », dit-il.

Bien que beaucoup aient déjà pris conscience du rythme effréné du développement de l’industrie entourant Rûmi en Turquie et ailleurs, le derviche a été plus commercialisé encore qu’on aurait pu le penser au départ.

Poète déjà le mieux vendu aux Etats-Unis, les œuvres de Rûmi sont lues et chantées en tant que musique sur scène, dans le cadre d’un courant grandissant de la culture populaire américaine ; beaucoup d’autres, parallèlement, écoutent la poésie de ce grand homme pour se relaxer dans les embouteillages…

Certains facteurs contributifs président naturellement à l’introduction de Rûmi dans la culture populaire américaine, dont certains pourraient indisposer de pieux milieux turcs, généralement associés au soufisme dans ce pays.

Par exemple, de nombreux articles dans la littérature queer expliquent comment Rûmi et son ami intime, Shams-E Tabrizi, eurent une relation homosexuelle, laquelle fut dissimulée par les érudits musulmans. En outre, la poésie de Rûmi est apparue de longue date dans les anthologies de poésie LGBT.

Absence d’une biographie exhaustive

« La venue de cet ouvrage est particulièrement symbolique, compte tenu de la floraison actuelle de l’industrie autour de Rûmi. Ce livre deviendra sans nul doute une ressource essentielle pour les étudiants, comme pour les chercheurs, car, bien que les mots soient comme des voiles, ce sont aussi des signes qui nous indiquent la bonne direction. », note Julie Scott, de l’université d’Oxford, dans sa préface au livre de Lewis.

Lewis aborde lui-même le sujet dans le premier chapitre, « La Rûmi-mania », affirmant que Rûmi doit être sauvé des griffes de la culture populaire et libéré des bras aimants de la communauté scientifique : « Célèbre pour sa poésie, Rûmi est demeuré vivant dans le cœur de ses lecteurs, de la Bosnie à l’Inde, depuis plus de 700 ans. Néanmoins, dès sa mort en 1273, un voile de mythe assombrit les véritables détails de l’existence de Rûmi, en accord avec la facture traditionnelle du menakıpname (1).

Un menakıpname est la biographie embellie d’une personnalité religieuse, emplie d’exagérations recherchées et de légendes sur la personne en question après sa mort.

« Rûmi est passé d’un être humain respectable à une figure mythologique, archétypale même. En dépit des efforts des chercheurs iraniens, turcs et européens, lesquels se sont efforcés, il y a un demi-siècle, de bâtir un récit de la vie de Rûmi qui soit fondé sur des faits historiques, personne n’avait entrepris la tâche de rassembler un examen scrupuleux de tous les travaux publiés sur Rûmi. Voilà pourquoi j’étais quelque peu éloigné de la perspective d’élaborer une biographie exhaustive, très détaillée, prenant en compte tout ce que l’on sait sur lui. »

Deux noms venus de Turquie

L’ouvrage de Lewis constitue un apport précieux à la littérature contemporaine en ce que les citations de Rûmi sont traduites directement du texte originel, au lieu de se fonder sur des éditions anglaises.

Malheureusement, ce genre de recherche n’a jamais été entrepris en Turquie, un pays qui s’exprime souvent avec autorité sur Rûmi et sa philosophie.

Les autorités culturelles turques semblent davantage se soucier des aspects folkloriques de Rûmi et se préoccupent plus de gagner de l’argent grâce aux derviches tourneurs.

A cet égard, un Institut d’Etudes sur Rûmi serait le bienvenu pour tous ceux qui aimeraient étudier la vie de Rûmi – une possibilité étayée par le fait que deux ouvrages d’Abdülbaki Gölpınarlı, un chercheur turc qui s’intéresse aux mouvements soufis, et un article de Şerif Mardin, l’un des meilleurs sociologues de Turquie, figurent dans la bibliographie de l’ouvrage.

Rûmi sur internet

Notant qu’il existe des centaines de sites internet sur Rûmi, Lewis conseille la prudence : « L’information sur les sites personnels n’exige pas nécessairement d’être exacte et l’information recueillie à partir de ressources non autorisées doit être utilisée avec précaution. Par ailleurs, internet apporte une foule de séquences, de matériaux audio et d’informations qu’on ne trouve nulle part ailleurs. La popularité de Rûmi en Occident coïncide avec une époque où internet est devenu une forme attractive de communication ; quoi qu’il en soit, beaucoup de sites web partagent la passion que leurs créateurs éprouvent pour Rûmi. »

NdT :

1. Menakıpname : Vie des saints.

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Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=rumi-frenzy-transformed-into-an-industry-2010-07-13
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.