mardi 20 juillet 2010

William Saroyan - My Heart's in the Highlands / Mon Coeur dans les montagnes


Mon Cœur dans les montagnes de William Saroyan,
interprété en arménien occidental dans le New Jersey

par Aram Arkun

The Armenian Mirror-Spectator, 17.07.2010


ENGLEWOOD, N.J. – Une nouvelle production de William Saroyan, My Heart’s in the Highlands [Mon Cœur dans les montagnes], a été présentée, traduite en arménien occidental, les 26 et 27 juin 2010 par la Compagnie Théâtrale Mher Megerdchian de l’Association Culturelle Tekeyan à la Dwight-Englewood School. Le 27 juin, le public comptait près de 250 personnes. Cette troupe locale de théâtre s’accrut de la participation d’Hovhannes Babakhanyan, acteur réputé d’Erevan, et de sa famille. Babakhanyan assura la réalisation de la production, tout en jouant un des rôles principaux.
Cette pièce, bien qu’elle se situe en apparence à Fresno en 1914, traite en réalité de l’époque de la Dépression. Elle fut à l’origine écrite par Saroyan sous la forme d’une nouvelle et publiée en 1936, tandis que la version dramatique parut trois ans plus tard. L’intrigue est moins importante que les sentiments et les idées communiquées, qui la rendent parfois quelque peu difficile à suivre. Un des thèmes principaux est le triomphe de la création artistique sur les problèmes matériels et l’importance de l’art pour les gens ordinaires.
Babakhanyan, qui a accordé un entretien à The Mirror-Spectator après la représentation, estime que Mon Cœur dans les montagnes est une pièce importante pour les Arméniens. Le titre de la pièce – cette idée de cœurs existant « dans les montagnes » - renvoie à la nostalgie de chacun pour sa patrie, quel que soit l’endroit où l’on se trouve : « Quand on est jeune, on ne ressent pas cela. A partir de 40-45 ans, on commence à l’éprouver. Nos ancêtres ont été enterrés sur ces terres. Nous grandissons et nous mangeons des abricots sur les arbres qui poussent là où reposent nos ancêtres. Finalement, le cycle se répète. D’une certaine manière, cela doit nous affecter non seulement sur le plan physiologique, mais aussi psychologique. Voilà pourquoi les Arméniens venant de la diaspora, qui n’ont jamais été en Arménie, se mettent soudain à crier lorsqu’ils arrivent. »
Plus intéressant encore, pense-t-il, le fait que le propre cœur de William Saroyan ait été enterré après sa mort à Erevan. Ainsi, dans ce cas, Saroyan s’est-il littéralement assuré que son cœur se retrouvât dans les montagnes.
Karnig Nercessian, qui joue sur scène le personnage du sans-abri âgé, Jasper MacGregor, ajoute : « Cette pièce dévoile une vérité dans l’histoire arménienne – pauvreté et privation de foyer. Saroyan vécut tout cela lui-même. » Il a aussi le sentiment que la signification de Mon Cœur dans les montagnes est que personne ne meurt véritablement. Les cœurs ou les âmes vivent à jamais sur les montagnes, même après que les corps aient disparu.
La traduction originelle en arménien occidental par Hovhannes Shohmelian a été adaptée par Babakhanyan pour répondre aux exigences de la production : « J’ai modifié pas mal de choses à partir de l’original, mais très soigneusement, et je pense que si Saroyan la voyait, il reconnaîtrait que j’ai préservé ses idées principales. » Il a pris en compte le talent particulier des acteurs mis à sa disposition, développant certains rôles et en abrégeant d’autres. Taillant dans les personnages mineurs comme Rufe Aply et grandissant le personnage de Jasper MacGregor : « Dans ma version, Jasper est un vrai musicien d’envergure mondiale. Il est très célèbre. Ce n’est pas simplement un vieux clochard sans abri, mais sans argent ni famille, il se retrouve seul dans une vieille maison. » Nercessian, qui joua aussi ce même personnage il y a onze ans, dans une production antérieure, reconnaît une différence dans l’importance plus grande accordée à son personnage.
Babakhanyan souligne aussi l’élément arménien dans la pièce. La grand-mère est vêtue d’un costume arménien traditionnel. Babakhanyan a dessiné lui-même les costumes pour la pièce, alors qu’il se trouvait encore en Arménie.
Les trois principaux personnages dans la pièce sont le jeune garçon Johnny, son père Ben Alexander, un poète non publié, et MacGregor, un comédien et un musicien âgé, sans abri. Ils représentent les trois âges de l’homme. D’après Nercessian, ce sont aussi des projections personnelles de Saroyan.
Les acteurs jouant les trois rôles dans ce spectacle sont en général très bons. Nercessian, acteur amateur chevronné qui vit à New York, parvient à communiquer à la fois la dignité et le pathétique de son personnage.
Babakhanyan, qui s’est produit dans de nombreux films et programmes télévisés en Arménie, a été décoré du titre d’Acteur méritant de la République d’Arménie par le président de l’Arménie en 2006. Dans cette production, il projette habilement l’angoisse et l’optimisme du poète combattant Ben Alexander, qui vit pauvrement, mais se consacre à son art et à l’humanité.
Gor, le fils âgé de 11 ans de Babakhanyan, apparaît dans le rôle important et approfondi de Johnny, le jeune fils de Ben Alexander. Si Babakhanyan père est habitué à jouer en arménien occidental, c’est une expérience nouvelle pour son fils. Gor s’en tire avec succès. Il est expressif et, malgré quelques affectations passagères, est en général convainquant et capable de maintenir l’intérêt du public.
L’épouse d’Hovhannes, Mari, une actrice très connue aussi, apparaît dans le rôle de la jeune épouse qui entre dans la maison de Ben Alexander, tandis que les deux filles de Babakhanyan, Ella et Lia, ont de courts rôles en tant que voisines.
Autre acteur local, Harout Takvorian, qui joue M. Kosak, l’épicier, montre habilement le côté sympathique d’un commerçant qui soutient un artiste et un rêveur. Talar Zokian représente avec force l’esprit de la mère disparue de Johnny, grâce à la danse. Shmavon Atamian, comédien émérite, incarne subtilement M. Wiley, le postier, tandis que Lucyn Jamgotchian-Djirdjirian, vêtue d’un costume arménien traditionnel, fait sa première apparition avec la Compagnie théâtrale Megerdchian dans le rôle de la grand-mère de Johnny.
Directeur de production expérimenté, Harout Chatmajian jouait le rôle de Ben Alexander dans une production de cette même pièce en 1999 par la Compagnie théâtrale Mher Megerdchian. Lors d’une soirée entre membres de l’équipe, après la seconde représentation, il évoque élogieusement la façon de travailler d’Hovhannes Babakhanyan avec la troupe : « Dès le premier jour, nous avons aimé Hovig comme un frère. On travaille ensemble sans problèmes. »
Nercessian de s’exclamer : « Hovig est génial ! Il ne me reprend jamais. Il me demande plutôt : « Que ressens-tu en ce moment ? » »
En retour, Babakhanyan est impressionné par l’engagement des acteurs bénévoles de la troupe. Alternant leurs répétitions du Queens au New Jersey en soirée, ils faisaient souvent de longs trajets après leur travail. D’après lui, les pièces en arménien sont importantes pour la diaspora : « Les pièces peuvent aider à maintenir et à éduquer les jeunes dans leur langue maternelle. » C’est important non seulement pour les spectateurs, mais peut-être plus encore pour les comédiens : « Des parts de ces pièces resteront dans l’esprit des acteurs. »
Lors de la soirée organisée après la représentation, une centaine de personnes issues de la troupe de théâtre et de la communauté étaient présentes. L’actrice et personnalité de la télévision arménienne Karine Kocharian, du programme télévisé arménien « Ardzagang » à New York, déclara : « C’est comme si une rencontre avec William Saroyan purifiait notre âme ! Ce n’est pas seulement le rayonnement de Saroyan qui nous émeut, mais aussi celui des comédiens. »
Certains membres de la Compagnie théâtrale furent honorés lors de cette réception. Marie Zokian, qui durant de nombreuses années a servi la Compagnie avec beaucoup d’énergie et de dévouement, et qui pour cette pièce en particulier a travaillé sur les accessoires de scène, se vit décerner une plaque honorifique de la part de S.E. l’ambassadeur Garen A. Nazarian, représentant de l’Arménie aux Nations Unies, présent aussi lors du spectacle. Ami proche de Marie Zokian, Maro Hajakian évoqua très élogieusement ses qualités, déclarant : « Si un jour Marie voulait faire descendre la lune, Marie le ferait ! »
Nazarian souligna sa fierté de voir un acteur aussi doué qu’Hovhannes Babakhanyan, et les membres de sa famille, eux aussi comédiens de talent, représenter la culture arménienne et la république d’Arménie ici en Amérique et renforcer les liens culturels avec la diaspora arménienne.
Hagop Vartivarian, directeur de la Compagnie théâtrale Mher Megerdchian, fut un habile maître de cérémonie, s’assurant que tous ceux qui contribuèrent au travail de la Compagnie soient reconnus. Beaucoup d’autres orateurs s’exprimèrent, issus de la Compagnie et, plus largement, de la communauté arménienne, dont Vartan Garniki [Oganesian], ancien directeur artistique de la Compagnie.
Les principaux mécènes du spectacle furent Saro et Hilda Hartounian, de Franklin Lakes, New Jersey, beaucoup d’autres personnalités arméniennes ayant aussi soutenu financièrement la production.

___________

Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20July%2017,%202010.pdf
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.