lundi 16 août 2010

Charles Aznavour - Interview

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« Je refuse de baisser les bras. »
Entretien avec Charles Aznavour

par Oscar Caballero

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[A 86 ans, Aznavour est aujourd’hui « l’artiste de variétés du siècle », selon un sondage de la chaîne CNN.]

Shahnourh Varinag Aznavourian, aujourd’hui Charles Aznavour, est né le 22 mai 1924 dans la rue Monsieur le Prince. Un Paris intime, mais fortuit : ses parents espéraient un visa pour les Etats-Unis.

« Papa était un Arménien né en Géorgie. » Fils d’un cuisinier du tsar Nicolas II, ex-baryton, il possédait un petit restaurant arménien dans la très parisienne rue de la Huchette, où il chantait pour un public d’exilés d’Europe Centrale.

A 86 ans, aujourd’hui, Aznavour est « l’artiste de variétés du siècle », selon un sondage de la chaîne CNN. Comparable aux plus grands, de Liza Minelli à David Bowie. Aretha Franklin l’a désigné comme « le seul chanteur de soul français ».

Il a enregistré des duos avec Sinatra, Julio Iglesias, Johnny Hallyday, Edith Piaf, Elton John… Et il vient tout juste de rassembler 100 000 personnes pour un concerto à ciel ouvert à Montréal.

Avec plus de cent millions de disques vendus, acteur de théâtre et protagoniste de plus de 60 films, apprécié de la critique et du public, Aznavour se risque même à faire l’éloge de jeunes chanteurs.

Mais il précise : « La jeunesse en tant que telle ne m’intéresse pas ; ce qui m’intéresse c’est l’avenir. Si les vieux font la prochaine révolution, alors les vieux m’intéressent. »

Jeune octogénaire qui commença à photographier avec des appareils des années 1930, Aznavour a maintenant numérisé les 50 000 clichés qu’il a pris en un demi-siècle. Et lorsqu’il trouve une mélodie, il l’enregistre sur son mobile, bien qu’il ne joue pas avec et qu’il ne télécharge pas, disant craindre qu’un jour on lui explique que « cet objet sert aussi à préparer le café ». Surtout, il souligne son indépendance par rapport à l’objet : « Durant un mois, pour un film, j’ai appris à me servir d’une faucille. Ça peut toujours servir. »

Attentif au rap et au slam, Aznavour est rigoureux avec l’écriture ; la forme, aussi importante que le contenu. Si l’on arrive aux deux, c’est Brassens. « Je suis un puriste de la parole et je crois que le succès de mes chansons dans différentes langues provient de mes exigences vis à vis des traducteurs. »

Enfin, père de Seda, Charles, Katia – qui l’accompagne depuis six ans comme choriste -, Misha et Nicolas, il s’est marié trois fois. Mais avec la dernière, ça dure depuis 46 ans.

- Oscar Caballero : Pourquoi Aznavour continue-t-il d’être actif ?
- Charles Aznavour : Je refuse de baisser les bras. Autant se laisser aller ; la retraite est pour moi l’antichambre de la mort. Le travail et la curiosité tous azimuts sont indispensables à mon équilibre.

- Oscar Caballero : Vous avez débuté à 9 ans comme acteur au Studio des Champs-Elysées. Précocité naturelle dans une famille d’artistes, qui se confirma par des rôles aux théâtres Marigny, de la Madeleine, de l’Odéon. Avec Aïda, votre sœur pianiste, vous avez soutenu votre famille lorsque votre père, Misha Aznavourian, partit à la guerre en 1939. Acteur ou chanteur ?
- Charles Aznavour : Je me suis toujours considéré comme un acteur de théâtre ; le fait de triompher comme chanteur fut une surprise, même pour moi.

- Oscar Caballero : Cette année 2010 est celle de vos noces d’or avec le succès parisien, que l’on peut dater avec la création de Je me voyais déjà en 1960, au théâtre de l’Alhambra. Ce triomphe clôturait huit ans de pénurie, de performances où « on me jetait de tout ». Tout cela après votre retour du Québec, où vous avez triomphé cependant. Mais, à partir du succès de 1960, une carrière sans failles.
- Charles Aznavour : J’ai accompli ma tâche comme le fait un cordonnier, un ébéniste ; dans les métiers manuels, la pénurie s’appelle le chômage, quelque chose que j’ai connu et assumé, mais que je n’ai jamais oublié…

- Oscar Caballero : Vous avez triomphé, après avoir été démoli par la critique et souvent aussi par le public. Y a-t-il eu un moment où vous vous êtes dit que, peut-être, vous n’étiez pas doué ?
- Charles Aznavour : Je n’ai jamais douté de moi. Le doute c’est un venin destructeur. Je ne dis pas que, parfois, les difficultés ne me désespèrent pas. Mais comme je suis foncièrement optimiste, ce qui me faisait peur la nuit, je le surmontais au lever du soleil. Et d’autres fois en travaillant.

- Oscar Caballero : Aujourd’hui, avec une carrière remplie de succès dans la chanson, vous considérez-vous plus comme auteur, chanteur ou chanteur compositeur ?
- Charles Aznavour : Je suis plus auteur que chanteur ou acteur. Mais, sans ma façon de m’exprimer par la chanson, qui fut très critiquée et qui se base sur mon expérience en tant qu’acteur, le chanteur n’aurait pas eu la même carrière.

- Oscar Caballero : Vous avez déclaré : « Je n’écris pas pour vendre, mais j’ai accepté l’argent que je gagnais. » Et aussi que vous auriez adoré faire des chansons à succès et populaires, mais qu’il fallait toujours de l’espace et du temps pour raconter une histoire.
- Charles Aznavour : Un métier est bien plus beau s’il te permet de bien manger ; je gagne de l’argent, je ne le vole pas et je n’ai jamais écrit pour vendre. Voilà pourquoi j’accepte tout naturellement l’argent que je gagne par mon travail.

- Oscar Caballero : Vos œuvres sont de mini-œuvres de théâtre et vous êtes l’auteur, l’acteur et le metteur en scène ?
- Charles Aznavour : En effet, je suis mon propre chef : je n’ai besoin de personne pour réaliser ma chanson.

- Oscar Caballero : Durant huit ans, vous vous êtes produit avec Pierre Roche ; le duo est mort de lui-même ou vous aviez besoin de vous exprimer en solo ?
- Charles Aznavour : Le duo Roche-Aznavour est mort, parce que Pierre Roche se contentait de notre succès au Québec et que moi je voulais explorer d’autres horizons. Mais sans rancœur, ni batailles, nous nous sommes séparés pour mener à bien, chacun, notre propre existence et notre conception du métier.

- Oscar Caballero : Un disque avec The Clayton Hamilton Jazz Orchestra, un album Jazznavour auparavant, témoignent de votre amour du jazz. Vous avez aussi parlé du klezmer, « ce swing avec des mélanges d’harmonies juives, russes, gitanes ». Vous n’avez jamais pensé à le ressusciter avec un chanson ?
- Charles Aznavour : Le jazz et le tango ont été des rythmes très importants dans mes débuts d’auteur interprète, mais j’ai voulu ensuite explorer des thèmes et des rythmes moins acceptés par la critique et le public ; plus littéraires parfois. Je ne voulais pas m’endormir sur mes succès populaires et j’ai pris des risques avec des thèmes rares dans notre discipline.

- Oscar Caballero : Vous dites qu’il faut des mélodies pour habiller vos chansons et votre chance fut de grandir entre les cultures gitane, russe, iranienne, arménienne et turque. En même temps, vous êtes typiquement Parisien. Pensez-vous que ces musiques qu’on appelle populaires sont toujours métissées ?
- Charles Aznavour : En art tout est métissage : la musique, la peinture, la poésie, la sculpture ; l’autre, l’étranger apportent énormément à la culture du pays d’accueil.

- Oscar Caballero : En 2009, avec A voix basse, vous avez complété votre autobiographie, commencée 39 ans plus tôt avec Aznavour par Aznavour, puis prolongée par les récits de fiction Mon père, ce géant. Justement, pourquoi avoir attendu si longtemps avant de publier vos premières « nouvelles », alors que l’écriture a toujours été pour vous une de vos raisons d’exister ?
- Charles Aznavour : Aznavour par Aznavour fut un livre dicté par moi, mais écrit par un nègre littéraire. Mon premier véritable ouvrage autobiographique fut Le Temps des avants (Flammarion, 2003), pour lequel on me donna le prix réservé aux autobiographies écrites effectivement par le personnage principal. Jusque là, je doutais de mes possibilités d’auteur de longue haleine. Mais je n’ai pas cessé d’écrire depuis.

- Oscar Caballero : Apatride, immigré, une vie compliquée durant des années et néanmoins votre livre est très optimiste. Est-ce le travail, les voyages, l’hérédité ? Qu’est-ce qui a fait que vous soyez aussi philosophe ?
- Charles Aznavour : Quand je me réveille chaque matin, je rends grâce au destin pour m’avoir réveillé. Je n’ai pas à me plaindre. Optimiste oui, bien sûr, et pourquoi ne le serais-je pas ? Je suis né dans un beau pays, bercé par deux cultures également riches. J’ai eu des parents merveilleux qui m’ont enseigné mille choses de la culture d’autres civilisations. Et une sœur, Aïda, un véritable talent musical qui a eu la générosité d’abandonner sa carrière de pianiste pour gérer celle de son mari, le compositeur Georges Garvarentz, et la mienne. Depuis ma naissance, j’ai vécu dans un pays de liberté, civilisé, enrichissant sur le plan artistique. On ne m’a jamais fait sentir que j’étais un fils d’immigré. Que puis-je demander de plus à la vie ?

- Oscar Caballero : Vous avez récemment écrit des chansons pour Grand Corps Malade, pour Liane Foly ; vous faites l’éloge de Benjamin Biolay, de Sanseverino, d’Olivia Ruiz. Vous savez qu’il n’est pas très habituel de voir un chanteur âgé avec autant de triomphes et aussi attentif à la jeunesse ?
- Charles Aznavour : Dans mes débuts, pour survivre, j’ai été comme un tailleur : auteur sur mesure pour étoiles de la chanson. Dans chaque spectacle, ces étoiles chantaient au moins deux de mes chansons. Aujourd’hui, je suis capable de le faire et c’est pourquoi je me sens très proche des jeunes dans mon domaine. Je n’ai pas oublié mes années de pénurie, ni l’indifférence des célébrités d’alors.

- Oscar Caballero : Dans le même ordre d’idées, vous qui parlez toujours d’Edith Piaf comme d’un modèle, qui avez découvert très jeune Charles Trenet, croyez-vous que la chanson existe encore ?
- Charles Aznavour : La chanson française est unique. Voilà pourquoi, même à l’étranger, on emploie le mot français pour la définir. C’est l’œuvre de Français tels que Leo Ferré, Georges Brassens, Charles Trenet… Mais aussi de francophones arrivés d’ailleurs : Jacques Brel, Guy Béart, Georges Moustaki, Linda Lemay… C’est à dire Belges, Libanais, Grecs, Canadiens du Québec. Des gens de culture française. L’Espagne possède son flamenco, le Portugal son fado, les Etats-Unis le blues… et nous, la chanson.

- Oscar Caballero : Vous dites que le véritable patrimoine de la France c’est « l’amour des mots et des lettres, puisque, pour tout ce qui concerne le rythme, la France n’a rien inventé, elle a toujours utilisé les rythmes des autres ». Quelles seraient les influences d’« ailleurs » qui ont construit la chanson ?
- Charles Aznavour : Soyons précis : ce ne sont pas les influences qui ont construit la chanson. La chanson s’est servie de ces rythmes pour mieux exprimer sa façon particulière d’écrire des textes, pour en souligner la poésie.

- Oscar Caballero : En 1946, Edith Piaf vous emmène, vous et Pierre Roche, aux Etats-Unis. Vous découvrez et vous êtes découvert. Vous vous êtes récemment produit à New York, en français, et ce fut un triomphe. Quelle est votre vision du public américain ?
- Charles Aznavour : C’est un public réceptif, curieux de ce qui se fait ailleurs et qui entre dans une salle de spectacle pour se divertir ; sans esprit critique. A la fin du spectacle, ça lui plaît ou ça ne lui plaît pas, mais ça s’arrête là.

- Oscar Caballero : Et les différents publics en Espagne ?
- Charles Aznavour : Je ne connais pas vraiment le public espagnol. C’est le pays où j’ai le moins chanté, quoique je possède un répertoire en espagnol très apprécié dans les pays de langue castillane.

- Oscar Caballero : En 1995, vous avez acheté les éditions musicales Raoul Breton avec leur fonds impressionnant de chansons. Vous l’avez fait pour sauver un patrimoine ?
- Charles Aznavour : En effet, je l’ai fait sans penser nullement à ce que cela pouvait m’apporter d'un point de vue économique.

- Oscar Caballero : Vous êtes ambassadeur d’Arménie en Suisse, une charge que vous avez longtemps déclinée. Pourquoi avez-vous finalement accepté ? Est-ce une conséquence du séisme de 1988 ?
- Charles Aznavour : Je jouis d’une image importante dans le monde, qui peut être utile au pays de mes ancêtres. Et comme il est impossible que surgisse un problème territorial ou politique entre l’Arménie et la Suisse, ma tâche est bien plus simple.

- Oscar Caballero : Comment travaillez-vous, Monsieur l’ambassadeur ?
- Charles Aznavour : Je fais ce que je peux ; ce n’est pas toujours facile, mais je me débrouille…

- Oscar Caballero : Est-il vrai que vous tutoyez le Président de l’Arménie, Serge Sargsian, que vous avez sorti de prison, et que vous mettez à profit cette confiance pour lui parler franchement de ce qui va mal en Arménie ?
- Charles Aznavour : Je ne l’ai pas sorti de prison. J’ai seulement collaboré pour que le comité Karabagh, dont faisait partie l’actuel Président et qui se trouvait en prison, soit libéré. Mes conversations avec lui sont celles d’un ambassadeur avec son Président.

- Oscar Caballero : Dans le même ordre d’idées, lorsqu’on vous interroge sur la France, vous vous montrez préoccupé par l’isolement des politiques, y compris le Président, face aux « jeunes qui se révoltent parce qu’on ne s’intéresse pas à eux ». Vous, à qui Missak Manouchian apprit à jouer aux échecs, que pensez-vous des politiques européennes sur l’immigration ?
- Charles Aznavour : Un ambassadeur est tenu au devoir de réserve. Je ne peux répondre à aucune question qui traite de politique.

- Oscar Caballero : Vous vous intéressez au flamenco. Comment l’avez-vous découvert ?
- Charles Aznavour : Le flamenco m’a toujours intéressé et plus encore lorsque j’ai décidé de m’en inspirer pour une chanson. Parce que je ne suis pas capable d’écrire un texte sans savoir d’où il vient ; le pourquoi et le comment. Les théories que j’ai lues sur le flamenco ne m’ont jamais convaincu. Jusqu’à ce que j’aie une longue et riche conversation avec Jean Reno, qui adore, avec une véritable passion, cette musique liée à ses origines.

- Oscar Caballero : Connaissez-vous la rumba catalane ?
- Charles Aznavour : Je ne connais pas la rumba catalane, mais j’ai encore l’âge et la curiosité de la connaître.

- Oscar Caballero : Pour terminer, dans les lieux où vous allez chanter, en tant que grand amateur de vins de Bordeaux et aujourd’hui producteur d’une huile d’olive qui devrait devenir le « Petrus des huiles », connaissez-vous les huiles d’olive catalanes ? Et les vins catalans ?
- Charles Aznavour : En vérité, je ne connais pas beaucoup la Catalogne. Je ne vais guère au-delà de la sardane de Charles Trenet. Mais je ressens un véritable amour pour la ville de Barcelone, que j’ai souvent visitée dans mes débuts pour chanter dans les discothèques.

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Source : http://www.lavanguardia.es/cultura/noticias/20100816/53983753622/me-niego-a-bajar-los-brazos.html
Article publié le 16.08.2010.
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa et Jorge Lozano – 08.2010.
Avec l'aimable autorisation d'Oscar Caballero.

Gastronome averti, auteur de nombreux ouvrages, Oscar Caballero est journaliste et écrivain.
site www.oscarcaballero.com