jeudi 5 août 2010

Identité, altérité et métissage / Identidad, alteridad y mestizaje

Minas Avetissian – Maisons abandonnées, huile sur toile, 1963
Coll. particulière, Erevan © www.armsite.com

Identité, altérité et métissage

par Eduardo Dermardirossian

http://caucasoypampa.blogspot.com


Dans son essai Espace et altérité (1), l’anthropologue français Marc Augé écrit : « Puisque l’autre n’est plus assignable à sa place, puisque tant à New York qu’à Chicago les Blancs constituent une minorité, puisqu’à 8 heures du soir tout le monde regarde plus ou moins les mêmes informations à la télévision, pour ensuite, au mois de juillet, se lancer sur les mêmes autoroutes, quelque chose s’est mis en marche […], qui se s’arrêtera plus jamais, malgré le bruit et la fureur : le métissage du monde et l’individualisation des consciences. »

La citation est opportune, car, au cours du dernier quart de siècle, l’Occident considère avec une méfiance croissante les immigrés. De plus en plus, l’Europe et l’Amérique du Nord se sentent menacées par les Asiatiques, les Africains et les Latino-Américains qui habitent leurs contrées. Ces étrangers et leurs descendants sont vus comme une menace. Voilà pourquoi ressurgit le fantôme de la xénophobie et sont ratifiées des lois qui contredisent l’esprit libéral des Lumières. La mondialisation des relations, que ces pays impulsaient hier encore, se profile en d’autres termes depuis le 11 septembre 2001, lorsque New York et Washington explosèrent suite à l’impact de ces attentats aériens.

A leur tour, la maigre moisson nord-américaine en Afghanistan et le chambard pétromilitaire en Irak, ajoutés aux attentats survenus à Madrid le 11 mars 2004 et à Londres le 7 juillet de l’année suivante, ont accéléré un processus qui s’est accompli avec la lenteur propre à l’histoire : étendre la domination de l’Occident sur toute la planète. Or les ploutocraties occidentales ne se sont pas rendues compte que leurs armes étaient inefficaces contre un ennemi qui proposait un modèle nouveau de confrontation, fondé sur la planification cellulaire de ses opérations, l’auto-immolation de ses hommes, l’augmentation du prix des hydrocarbures, l’intervention discrète dans les campagnes électorales et d’autres formes d’action qui ne peuvent être ni conjurées par les services secrets, ni repoussées par des ressources militaires.

Le prix du brut aux mains des spéculateurs, la vocation atomique de certains pays opposés aux Etats-Unis et à leurs alliés et l’entrée de la technologie nucléaire dans le circuit commercial clandestin, comme l’a dénoncé en son temps Kofi Annan, loin de pousser les puissances occidentales à rechercher des solutions négociées, exacerbent leur surpuissance impériale et les exposent à subir des revers électoraux dans leurs propres pays, comme cela s’est produit en Espagne, en Grande-Bretagne, en Italie, et comme cela pourra advenir dans d’autres lieux, y compris à Washington, centre du monde. Et cet esprit mafieux, qui s’affiche comme unique réponse au terrorisme international et à la vocation indépendantiste de l’Orient pétrolier, se reflète dans l’hostilité croissante avec laquelle l’Occident observe les communautés enracinées sur son sol.

Mais laissons de côté la politique pétrolière et les conflits internationaux, que j’ai voulu rappeler afin de donner un cadre à ces réflexions. Venons-en aux thèmes de l’identité et de l’altérité et à l’inévitable métissage, auxquels veulent maintenant résister les pays centraux. Je parle des Latinos et des Asiatiques aux Etats-Unis et de ceux qui professent la foi islamique en Europe. Aujourd’hui, l’Occident vit en pleine contradiction : d’un côté il promeut la surmodernité et sa conséquence inévitable, la globalisation, et de l’autre, il veut s’enfermer sur lui-même, en s’isolant des autres cultures. Il transfère ses capitaux dans des lieux éloignés pour s’enrichir grâce au travail bon marché et exploiter les ressources naturelles des autres nations, mais il tente de discipliner ces dernières à l’aide de bandes militaires, lesquelles ne peuvent s’en tirer à bon compte, en dépit d’une débauche de technologie et d’argent.

Et dans ce scénario se produit l’inévitable métissage. Les frontières sont traversées par le commerce, la science et les moyens de transport ; les murs et les barbelés ne peuvent contenir les contingents en quête d’un bien-être et d’une sécurité bien supérieurs à ceux de leurs pays d’origine. La force militaire, qui trouva son expression la plus dévastatrice lors des deux guerres mondiales, est inefficace face au fantôme de l’auto-immolation. Et l’Occident qui prêcha la liberté durant plus de deux siècles, abandonne à présent ce sermon au nom d’une sécurité qu’il ne trouve plus.

Revenons à notre auteur français. Augé écrit : « Ce n’est pas l’altérité qui met en crise l’identité. L’identité se trouve en crise, lorsqu’un groupe ou une nation repousse le jeu social de la rencontre avec l’autre. », ajoutant : « Il n’est pas d’identité sans la présence des autres. Il n’est pas d’identité sans altérité. » Pour finalement conclure : « L’identité se construit au niveau individuel à travers les expériences et les relations avec l’autre. Ce qui est encore plus vrai au niveau collectif. Un groupe qui se replie sur lui-même et s’enferme est un groupe moribond. »

Je me reconnais ici quelque peu dans cette citation, en compagnie honorable de l’auteur cité et d’autres plumes illustres. Lorsqu’en 1750 la Pennsylvanie accueillit de nombreux contingents d’Allemands, Benjamin Franklin s’indigna : « Pourquoi devons-nous supporter tous ces paysans du Palatinat dans nos colonies, de sorte que, entassés avec eux, nous nous laissons envahir par leur langue et leurs coutumes, à l’exclusion des nôtres ? Pourquoi la Pennsylvanie, fondée par les Anglais, doit-elle se transformer en une colonie d’étrangers, dont le nombre sera bientôt si volumineux qu’il nous germanisera, au lieu que ce soit nous qui leur donnions un caractère anglais ? » En proférant ces choses, ce Nord-Américain ignorait qu’un siècle après, il serait admonesté par Nietzsche, cet intempestif : « Celui qui hait ou méprise le sang étranger n’est pas même un individu, sinon une sorte de protoplasme humain. »

Ces contributions (citations, devrais-je dire plus modestement) situent le problème de l’identité dans un contexte fertile. Elles permettent de l’étudier avec un esprit critique et humaniste en même temps.

Nous vivons indubitablement dans un monde paradoxal, à la fois unifié et divisé. Ou dans un monde contradictoire, comme diraient les socialistes radicaux, où l’uniformité et la diversité sont les manifestations visibles d’un sous-monde, lequel n’a pas encore produit une nécessaire synthèse. Quel qu’il soit, il est évident qu’un croisement des cultures est en train de se produire dans toutes les directions et entre les couches les plus variées de la société. Un métissage imparable est en marche et les maîtres du monde se refusent à l’accepter. Ils n’ont pas encore compris que la défection des communistes d’hier ne les autorise pas à agresser le monde, ne leur donne pas un certificat d’immunité et ne les rend pas invulnérables à l’appel des sociétés laissées à l’écart. Car, à mon avis, la contradiction prêchée depuis le milieu du 19ème siècle ne se résoudra ni par la domination politique et militaire des nations, ni par le glissement des frontières géographiques, mais par la conquête des marchés. Et l’arme qui rend possible cette conquête ne sera chargée ni de poudre, ni d’uranium enrichi, mais par l’interculturalité et le métissage qui en découle.

Dans un monde qui tient dans la paume de la main, nous sommes tous métis, nous sommes tous fils du croisement, nous sommes l’autre. Voilà pourquoi nous devons éviter les désordres qu’engendre la folie identitaire, concilier le moi et le toi, comprendre que nous sommes sculptés avec l’argile de tous les sols et les cultures de tous les lieux du monde. A cet égard, nous pouvons dire avec Montaigne que « de nos maladies la plus sauvage c’est mespriser nostre estre » (2).

Le lecteur connaît mon goût pour les dictionnaires, ces bouquins dont j’ignore s’ils disent toujours la vérité, mais qui ne manquent en aucun cas d’à propos. Prenons donc celui de l’Académie Royale d’Espagne qui s’exprime ainsi :

Altérité. (Du latin alteritas, -atis). 1. féminin. Situation d’être autre.

Identité. (Du bas latin identitas, -atis). 1. féminin. Qualité de ce qui est identique. 2. Féminin. Ensemble de traits particuliers à un individu ou une collectivité qui les caractérisent face aux autres. 3. féminin. Conscience qu’une personne a d’être elle-même et distincte des autres. 4. féminin. Le fait d’être quelqu’un ou semblable à ce que l’on suppose ou recherche.

Métissage. 1. masculin. Croisement de races différentes. 2. masculin. Ensemble d’individus qui résultent de ce croisement. 3. masculin. Mélange de cultures différents, qui sont à l’origine d’une nouvelle.

Avec de tels secours, qui sait, réussirai-je à susciter quelque intérêt pour ces choses.

NdT :

1. Marc Augé. « Introduction. Espace et altérité », in Fr. Quelette et C. Bariteau, dir., Entre Tradition et Universalisme, Montréal : Institut Québécois de Recherche sur la Culture, 1994
2. Montaigne, Essais, III, chapitre XIII, p. 1110. Paris : Presses Universitaires de France, éd. Pierre Villey, 1965.

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Source : http://caucasoypampa.blogspot.com/2010/08/identidad-alteridad-y-mestizaje.html
Article précédemment publié le 1er juin 2006 dans le numéro 13134 de Diario Armenia – site web http://www.diarioarmenia.org.ar
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 08.2010.
Avec l’aimable autorisation d’Eduardo Dermardirossian.