mardi 3 août 2010

La Question arménienne à la Conférence de Paris / La questione armena alla Conferenza di Parigi

Loyd George, Vittorio Orlando, Georges Clemenceau, Woodrow Wilson
Conférence de paix de Paris, 18 janvier 1919 – 10 août 1920

La question arménienne à la Conférence de Paris

par Davide Figliola

Akhtamar on line, 15.05, 01.06, 15.06.10


[Akhtamar on line a le plaisir de proposer à ses lecteurs un essai de Davide Figliola, consacré à la question arménienne à l’issue de la Première Guerre mondiale.
Il s’agit d’une intéressante approche historique sur ce thème, utile pour comprendre les motifs pour lesquels les Arméniens n’obtinrent pas ce qu’ils venaient légitimement réclamer.]

Première partie

Le contexte international

La Première Guerre mondiale s’acheva en novembre 1918 par la défaite des empires centraux (parmi lesquels figurait l’Etat ottoman) et la victoire des Puissances de l’Entente.

La Conférence de paix de Paris est habituellement évoquée, car elle aboutit au traité avec l’Allemagne, signé à Versailles en juin 1919, mais son champ d’action fut bien plus vaste. Les autres Etats vaincus – la Bulgarie, l’Autriche, la Hongrie (devenues entre temps deux nations distinctes), outre l’empire ottoman – devaient aussi avoir leurs propres traités ; de nouvelles frontières furent redessinées en Europe Centrale et au Moyen-Orient. Plus important encore, l’ordre international devait être rétabli.

Pour affronter ces questions et tenter de les résoudre, des hommes d’Etat, des diplomates, des économistes et des avocats, venus des quatre coins du globe, arrivèrent à Paris.

Les gouvernements des grandes puissances occidentales, et leurs principaux représentants tout juste nommés, furent les véritables protagonistes de la mise en place du contexte politico-diplomatique et des événements qui se produisirent au cours des mois et des années qui suivirent, non seulement en Europe, mais aussi en Asie Mineure et au Caucase.

Dès le début, la Conférence de paix se déroula dans un climat de confusion concernant son organisation, ses objectifs et les procédures à suivre.

Les représentants arméniens se présentèrent à la Conférence de paix à Paris, confiants dans l’obtention de grands résultats en faveur de leur patrie. L’on ne peut que souscrire à ces mots de Sidari :

« L’optimisme affiché par la délégation arménienne était surtout dû aux espoirs adressés aux grandes puissances victorieuses. »

L’on ne saurait en outre sous-évaluer la prise de conscience, de la part des Arméniens, d’avoir le soutien total en faveur de leur cause d’une grande partie des intellectuels et des opinions publiques européennes.

En fait, les vicissitudes subies par les Arméniens, depuis les discriminations séculaires jusqu’au point culminant des violences, atteint avec le génocide de 1915-1916, avaient fortement frappé les consciences occidentales : en Grande-Bretagne, la cause arménienne s’attira des soutiens qui allaient du duc d’Argyll à Arnold Toynbee, tandis qu’aux Etats-Unis des fonds importants furent collectés pour les aides. Clemenceau écrivait dans la préface d’un livre sur les atrocités commises : « Il est vrai qu’à l’aube du 20ème siècle, à cinq jours de voyage de Paris, ont été commises des atrocités qui ont répandu dans un pays des horreurs inimaginables, même aux temps de la barbarie la plus sombre. » Même Lansing, d’ordinaire mesuré, écrivait à Wilson, lui aussi très arménophile : « C’est une des pages les plus noires de cette guerre. » « Dites aux Arméniens que je ferai mienne leur cause ! », s’exclamait de son côté Orlando. Lloyd George promit que l’Arménie ne serait plus jamais rendue à « la tyrannie ruineuse des Turcs » et poursuit dans ses Mémoires : « Il n’y avait pas un seul homme politique britannique, de quelque parti que ce soit, qui n’eût en tête le fait que, au cas où nous parvenions à vaincre cet empire inhumain, la condition essentielle pour la paix que nous lui imposerions serait l’affranchissement des vallées arméniennes d’une administration calamiteuse et sanguinaire, laquelle avait permis aux Turcs de les souiller de leurs atrocités. »

La presse italienne

Cela était vrai aussi pour l’Italie, comme il ressort des déclarations d’Orlando et d’autres personnalités politiques. Passant à la presse italienne, nous trouvons la confirmation de cet appui initial total à la cause arménienne. De fait, jusque dans deux journaux aussi différents entre eux sur le plan idéologique que le Corriere della Sera et L’Avanti, l’on trouve déjà, durant les mois qui suivirent immédiatement la création de la république arménienne et, plus encore, fin 1918, des articles concordants sur la nécessité d’aider et rendre justice aux Arméniens et à leur république. Dans le Corriere della Sera, en particulier, furent publiés quelques articles d’une importance fondamentale pour comprendre le climat qui régnait autour de la cause arménienne, durant les mois qui précédèrent et inaugurèrent la Conférence de paix. Le 27 octobre, le Corriere della Sera titrait : « On se tait trop sur le martyre des Arméniens. » :

« Le peuple le plus opprimé, dont on n’a pas coutume de parler, est l’arménien. […] Les massacres d’Arméniens, perpétrés avec une cruauté méthodique par les Turcs et les Kurdes sur ordre des Turcs, constituent les actes les plus infâmes de cette guerre, qui pourtant en a tant connu. Lorsque l’on fera la lumière sur ces faits, grâce aux enquêtes loyales lancées par la Société des Nations, nul doute que, dans le martyre politique et religieux, les Arméniens occuperont la première place. […] Ils demanderont alors à se constituer au sein d’une forte unité nationale, laquelle puisse rassembler en un seul Etat les fils d’une même origine. […]’

Une ligne éditoriale identique est reprise dans le même journal, deux jours plus tard, le 29 octobre, dans l’article « Les Arméniens réclament l’indépendance, 29.10.1918 » :

« Des délégations de plusieurs organisations politiques arméniennes existant en Italie sont arrivées ces jours-ci, depuis toutes les régions d’Italie, à Rome pour se réunir aujourd’hui en assemblée solennelle, afin d’examiner dans cette phase suprême de la guerre la situation créée à l’Arménie par les récents événements politiques et militaires. […] »

A la veille même de l’ouverture de la Conférence de paix de Paris, le Corriere della Sera publie encore un nouvel article - « Les revendications de l’Arménie, 01.02.1919 » - rappelant aux grandes puissances la nécessité de reconnaître le bien-fondé et satisfaire aux revendications arméniennes :

« Nous devons et nous voulons être considérés – a commencé Damanian, le représentant auprès de notre gouvernement de la délégation arménienne – comme un peuple européen aux portes de l’Asie. Nos aspirations revendiquent tout le territoire historiquement arménien, à savoir l’Arménie russe, les six vilayets arméniens de l’empire ottoman et cette région qui, dans l’histoire, se nomme la « Petite Arménie » correspondant à la Cilicie : le tout devant se constituer en un Etat libre et indépendant, placé sous la garantie collective des grandes puissances alliées ou associées, ou éventuellement par la Société des Nations […] C’est pourquoi la satisfaction de nos aspirations, dans l’intérêt aussi des puissances européennes, avec lesquelles tout le futur Etat arménien pratiquerait loyalement le politique de la porte ouverte, finirait par constituer la meilleure garantie pour la tutelle de tous les intéressés […] En résumé, je dirai que les Arméniens sont animés par une grande confiance que la France et l’Angleterre vont reconnaître la légitimité de nos revendications, d’autant plus que lorsque furent scellés les accords anglo-franco-russes de 1916, lesquels ne prenaient en aucun compte nos aspirations, la collaboration de l’Arménie à l’œuvre de la civilisation universelle s’est manifestée à travers des efforts toujours plus grands […] En Amérique et en Italie, les Arméniens nourrissent une égale espérance, d’autant plus que ces deux grandes puissances libérales ne participèrent pas aux malheureux accords de 1916. »

C’est cette opinion publique, très importante à l’intérieur des démocraties occidentales, qui fut le principal allié de la cause arménienne, dès les premiers jours de la Conférence, lorsqu’on commença à voir dans les agissements des chancelleries européennes que les Arméniens étaient plus un instrument de leurs politiques qu’un objectif de ces dernières.

La politique des grandes puissances

Avant de prendre en considération, de manière spécifique, les événements concernant principalement la région anatolienne et caucasienne, et donc aussi les Arméniens, il n’est pas inutile de consacrer quelques lignes à l’explication du contexte politique et psychologique dans lequel furent prises, et dans certains cas ne furent pas prises, les décisions sur lesquelles nous nous arrêterons par la suite.
La Première Guerre mondiale aurait dû être « la guerre qui mette fin à toutes les guerres », « la guerre qui aurait sauvé la démocratie dans le monde ». En réalité, tel ne fut pas le cas.
Comme nous le verrons, de nombreuses causes de cet échec sont à imputer aux puissances occidentales, sorties victorieuses de la Grande Guerre.
Si l’on se concentre initialement sur la Grande-Bretagne, la principale puissance européenne à cette époque, il convient de rappeler que la guerre, à peine terminée, eut un impact traumatisant sur l’opinion publique et politique britannique et qu’elle laissa une empreinte profonde sur la politique militaire et extérieure de la période suivante. La population britannique, en particulier les couches sociales les plus pauvres, avait chèrement payé le coût de la guerre en termes de victimes et de blessés et ne désirait maintenant qu’une paix longue et durable. L’attitude de calcul obstiné, qui avait été typique jusqu’alors des acteurs anglais de la politique extérieure, fut, dans l’après-guerre, émoussée par une forte dose de recul périlleux sur les lauriers procurés par la victoire qui venait d’être obtenue. Une forte impulsion fut ainsi donnée à une politique de réduction des armements et de licenciement de milliers de militaires. Cela se fondait sur la fameuse « règle des dix ans », formulée par Winston Churchill, alors ministre de la Guerre, et qui resta en vigueur jusqu’en 1932 : celle-ci fondait la planification et les dépenses de la Défense sur le présupposé que, durant les dix années suivantes, il n’y aurait pas d’autre guerre importante. Ce genre de choix conditionna inévitablement aussi les stratégies diplomatiques et la crédibilité internationale de la puissance britannique, dès les premières discussions à Paris. En dépit des sombres nouvelles qui se profilaient à l’horizon, Lloyd George se présentait à la Conférence de paix avec en main des cartes relativement bonnes, assurément meilleures comparées à celles de la France ou de l’Italie. Somme toute, la Grande-Bretagne possédait encore l’empire le plus vaste au monde et ses deux rivaux majeurs (l’Allemagne et la Russie) étaient en proie à des troubles internes et ne représentaient pas, pour l’instant, des menaces sérieuses.
Passant à la France, le corps même de la société française comptait ses blessures ; tandis que les festivités de la victoire se poursuivaient, des dizaines de milliers de blessés de guerre étaient abandonnés à leur sort et les partis extrémistes de droite et de gauche se défiaient dans les rues à coups de rixes armées. La situation au-delà des Alpes, durant les mois qui suivirent la guerre, fut tout sauf stable et tranquille. La France ressentait une haine et un désir de revanche à l’égard de l’Allemagne, qui lui faisaient perdre contact avec la réalité et négliger d’autres aspects de sa politique internationale. A cause peut-être aussi de ces sentiments de la part des représentants français, ni les Britanniques, ni les Américains ne désiraient que les tractations de paix se tinssent à Paris.
Les Etats-Unis, bien que jamais totalement convaincus, en particulier leurs représentants républicains, étaient entrés en guerre aux côtés de l’Entente et leur apport matériel et militaire se révéla décisif pour l’issue du conflit. Le président américain Wilson, ouvertement favorable à un rôle de plus grande responsabilité pour les Etats-Unis dans la gestion des problèmes de réorganisation globale de l’après-guerre, avait identifié dès janvier 1918 les 14 points sur lesquels reconstruire l’ordre mondial. Y figuraient la liberté du commerce et des mers, le rejet de la diplomatie secrète, le contrôle des armements, le droit des peuples à se choisir leur propre destin (parmi lesquels étaient aussi mentionnés les Arméniens) et l’élaboration d’un grand organisme politique international. Wilson perdra progressivement l’appui du Sénat, tout d’abord, y compris son propre parti, puis celui des électeurs. Mais il importe pour l’instant de considérer les présupposés qu’ils amenèrent à la Conférence de paix et l’état d’esprit des diplomaties qui y participèrent. Je m’occuperai ensuite des conséquences. Du point de vue du président américain, lequel conditionna les premiers mois de la Conférence de Paris, le présupposé de la reconstruction européenne résidait dans la mise en œuvre des points programmatiques auxquels les Etats-Unis avaient consacré leur « manifeste » de guerre, parmi lesquels la création d’une organisation internationale, laquelle, institutionnalisant les conflits entre nations, rendrait plus facile une solution pacifique ou possible une riposte collective de nature à décourager les agresseurs ou les défaire. Le système de la Société des Nations, basé sur le principe de la sécurité collective, constituait un signe noble de la propension, si caractéristique de la culture qui l’avait inspiré, à tenter de résoudre pacifiquement les conflits internationaux et offrir la garantie d’une riposte répressive, de nature à bloquer toute transgression du droit. Toutefois, malgré la création de la Société des Nations, la multiplicité de visages que peut revêtir la politique de puissance échappait aux espoirs de codification et prit, dans ce cas précis, rapidement l’avantage sur les volontés wilsoniennes.
Nous verrons par la suite comment les plans de Wilson ne se réalisèrent qu’en partie, ce qui se révéla fondamental pour les événements que nous illustrerons.
L’Italie, la dernière des quatre grandes puissances sorties victorieuses de la guerre, objets de notre étude, traversait un après-guerre plein de tensions et de problèmes semblables à ceux des autres Etats belligérants, mais avec quelques traits particuliers. La guerre, qui avait causé plus d’un demi-million de morts, avait été surtout financée grâce à l’émission de prêts, avec pour conséquence l’augmentation de la dette publique. De plus, l’inflation avait augmenté, rendant ainsi inévitable la crise économique.
Les difficultés ne concernaient pas seulement l’économie. Les « venins » injectés par la guerre gagnaient aussi d’autres terrains, alimentant des ferments psychologiques qui impliquaient toutes les classes sociales et qui portaient ces dernières à ne plus reconnaître le compromis comme une option admissible. D’où les affrontements et la forte tension que vécut l’Italie durant les mois qui suivirent la guerre. Les délégués italiens se présentèrent à Paris avec de grandes espérances et autant de responsabilités. L’Italie avait payé un tribut significatif de morts durant la guerre et prétendait maintenant à la reconnaissance de son propre statut de puissance victorieuse, avec les annexions territoriales afférentes. Le chef du gouvernement italien, Vittorio Emanuele Orlando, était conscient des difficultés qu’il allait rencontrer, mais désormais lâché par les libéraux et les socialistes modérés, l’unique possibilité qu’il avait de garder sous contrôle une situation en ébullition était d’obtenir des résultats appréciables lors de la Conférence de paix, de façon ainsi à satisfaire au moins la droite nationaliste et les libéraux conservateurs. La situation internationale de l’Italie, durant les mois qui suivirent la guerre, était en partie comparable à celle de la France et de la Grèce, mais avec la différence que l’Italie n’avait ni la force diplomatique de la France, ni le soutien britannique entier dont bénéficiera la Grèce. Malgré cela, les attentes de la nation concernant la mission italienne à Paris étaient immenses.
La Grèce, bien que ne faisant pas partie des quatre grandes puissances victorieuses, aura un rôle également important. Le pays hellène, entré comme les Etats-Unis dans la guerre en cours aux côtés de l’Entente, se présenta à la Conférence de paix parmi les pays victorieux et désireux de compensations territoriales et matérielles au regard des pertes subies lors du conflit.

Seconde partie

Les délégations arméniennes

Tel était le cadre complexe dans lequel dut œuvrer la mission diplomatique arménienne.

Les autorités arméniennes tentèrent d’exploiter le capital de sympathie qu’elles avaient recueilli au prix d’atroces souffrances, afin d’atteindre leurs objectifs. A Paris, après un voyage à vrai dire peu préparé, se présentèrent deux délégations arméniennes : l’une intitulée « Délégation nationale arménienne », présidée par Boghos Nubar Pacha, et l’autre intitulée « Délégation de la république d’Arménie », dirigée par Avedis Aharonian (représentant important du parti Dachnak et membre, à partir de 1919, du Parlement arménien). Boghos Nubar Pacha était un conservateur hostile aux mouvements et aux partis révolutionnaires arméniens, parmi lesquels le parti Dachnak (dit aussi Fédération Révolutionnaire Arménienne – FRA) était le plus représentatif.

Les deux délégations distinctes n’avaient même pas un programme convergent ; de plus, sur certains points (comme par exemple les dimensions que devait avoir le futur Etat arménien et quelles provinces devaient être le centre du pouvoir étatique), les différences étaient notables. Les journaux rendirent compte de cette dichotomie via la publication de certains entretiens avec des représentants des deux délégations. Par exemple, le 1er février 1919, Il Corriere della Sera relate l’entretien avec Mihran Damadian, représentant en Italie de la Délégation nationale, conduite par Boghos Nubar Pacha, lequel représentait officiellement les intérêts des Arméniens rescapés de l’Anatolie, entretien qui illustre le cadre des revendications arméniennes soumises à la table de paix. Celles-ci posent comme un incontournable la reconstitution de la Grande Arménie, devant s’étendre du Caucase à la Cilicie.

Quelques jours après, le 27 février, paraît en contrepoint dans le quotidien L’Italia, l’entretien avec Aharonian (lequel, comme nous avons vu, était le président de la Délégation qui représentait la république indépendante d’Arménie) : l’orientation concernant l’avenir de l’Arménie prend le contre-pied de celle de la Délégation nationale ; le concept du futur Etat arménien et de sa direction diffère ; l’accent mis sur les événements des dernières années diffère de même. D'un côté, l’on souligne la tragédie des massacres et des injustices subies ; de l’autre, l’on exalte l’héroïsme des combattants arméniens et la résistance contre les Turcs.

Mais pourquoi deux délégations ?

Boghos Nubar Pacha avait été placé à la tête de la Délégation nationale par le Patriarche de Constantinople avant la guerre, alors que la république arménienne du Caucase n’existait pas encore. Il représentait les intérêts des Arméniens turcs des vilayets orientaux et de la Cilicie, mais, une fois créée la république arménienne indépendante, la situation se révéla différente et Nubar Pacha finit par apparaître davantage comme le représentant d’un seul homme, à savoir le Patriarche de Constantinople, plutôt que celui d’une nation. Tout cela, lors des premières phases de la Conférence, provoqua une polémique entre les deux principaux partis arméniens : le parti Dachnak et le parti Ramgavar (représentant de la bourgeoisie et de la classe aisée). Il semblait que la division centenaire entre Arméniens occidentaux et orientaux ressurgissait, cette fois-ci dans le contexte diplomatique. Les incompréhensions et les accrochages à l’intérieur de ce même mouvement arménien ne furent guère accueillies d’un œil favorable par les puissances alliées et provoquèrent finalement des contrecoups négatifs pour cette même cause arménienne.

Telle délégation ne reconnaissait pas l’autre et une lutte féroce de prestige s’engagea entre elles. L’intervention du Catholicos, l’autorité suprême de l’Eglise arménienne, fut nécessaire pour amener les deux parties à collaborer, de manière à créer une unité d’intention au moins apparente, dont le principal résultat fut résumé, le 12 février 1919, dans un mémorandum commun, destiné à la Conférence de paix. Dans ce dernier, les auteurs rappelaient les souffrances subies par le peuple arménien et les services rendus à la cause de l’Entente, en dépit des promesses faites, mais non encore mises en œuvre, par les grandes puissances en faveur de l’Arménie. Tout cela pour affermir la demande de création d’un Etat arménien, libre et indépendant, qui comprît, outre l’ex-Arménie russe, quelques territoires encore sous domination ottomane : les six vilayets orientaux, la province de Trébizonde, la région de la Cilicie et le port d’Alexandrette. Ce mémorandum constatait les massacres, mais refusait de prendre acte de leurs conséquences. De fait, dans les provinces que les représentants arméniens voulaient unir à la république arménienne, ces derniers étaient désormais nettement minoritaires par rapport aux Turcs et aux Kurdes. Les responsables de la politique arménienne étaient en train de perdre le sens de la mesure, probablement aussi à cause de leurs espoirs excessifs vis à vis des grandes puissances, et leurs demandes présentées à la Conférence de paix se ressentirent de ce défaut et apparurent comme excessives et exagérées.

Le rôle de l’Italie

Les objectifs de la délégation arménienne furent inévitablement en concurrence, et non conciliables, avec ceux de la France et des Syriens, concernant la Cilicie, et dans le reste de la région, avec ceux des Persans, des Géorgiens et des Azéris (sans oublier la renaissance imminente du nationalisme turc). Parmi ces populations, les Arméniens furent ceux qui eurent le moins de difficultés à envoyer une représentation à la Conférence de paix, dans laquelle se décidait leur avenir à tous. Mais cela ne suffit pas à faire approuver en peu de temps toutes leurs demandes, du fait aussi qu’en quelques semaines se révéla le manque d’un programme commun précis, de la part des puissances occidentales, pour résoudre les problèmes relatifs à la question d’Orient (dans laquelle figurait aussi la question arménienne). Seule la Grèce avait des idées claires sur ce qu’elle voulait et, après avoir abandonné une timide tentative d’accord avec l’Italie en vue de garantir le maintien de l’unité de la république arménienne sous mandat italien, présenta à la Conférence ses propres demandes. Quelques jours après, lors d’une réunion des Quatre Grands, Venizelos dénonça la présence d’un navire de guerre italien dans le port de Smyrne et accusa les autorités italiennes de préparer un accord avec les Turcs. Wilson, qui n’avait jamais voulu condescendre à toutes les revendications italiennes dans l’Adriatique, montrait maintenant aussi peu d’enthousiasme à l’idée de leur entrée comme puissance mandataire en Asie Mineure. Lloyd George et Clemenceau partageaient son irritation, mais étaient liés par les engagements pris en temps de guerre : dans le traité de Londres de 1915, qui avait amené l’Italie dans le conflit, ils avaient promis à cette dernière qu’en cas de disparition de l’empire ottoman, une part du territoire turc lui serait attribuée. L’expression était dangereusement vague et laissait entendre les hypothèses les plus variées. Le ministre italien des Affaires Etrangères, Sonnino, avait à ce sujet des idées bien arrêtées. Selon lui, l’Asie mineure faisait partie du butin de guerre, dont une partie revenait à l’Italie ; à son avis, ou toutes les puissances obtenaient quelque chose ou bien aucune n’obtenait rien. A cet égard, l’Italie voulait être traitée sur le même plan que la France et la Grande-Bretagne, et non comme un allié mineur. La vérité est que, pour Sonnino, le traité de Londres représentait un engagement solennel ; alors que, pour la Grande-Bretagne et la France, celui-ci était devenu en 1919 un obstacle, dont ils voulaient se dégager dès que possible.
A son tour, Wilson avait confirmé à plusieurs reprises que les Etats-Unis ne se sentaient liés par aucun accord secret. D’autre part, à tort ou à raison, les Britanniques et les Français estimaient que l’Italie n’avait pas contribué de manière décisive à la victoire alliée.
Fin avril 1919, tandis que la crise diplomatique avec l’Italie s’aggrave (en particulier, à cause de la question adriatique), Lloyd George et Clémenceau sont prêts à utiliser l’Asie Mineure comme monnaie d’échange. Le 2 mai, date à laquelle les Trois Grands se rencontrèrent (depuis fin avril, l’Italie boycottait la Conférence de paix en signe de protestation contre le refus d’agréer à ses demandes), leur parvinrent de nouveaux comptes rendus de manœuvres italiennes le long des côtes d’Asie Mineure. Wilson, soutenu en cela par le chef du gouvernement français, menaça d’envoyer un navire de guerre américain. Lloyd George, après s’être entretenu avec Venizelos, proposa d’envoyer aussi un navire grec.
C’était une situation idéale pour le Premier ministre grec, prompt à fomenter la haine contre les Italiens et à offrir ses services aux autres grandes puissances, conscient des opportunités que la crise offrait à son pays.
Après quelques jours d’intenses discussions, le 6 mai au matin, les Alliés prirent imprudemment une décision qui amorcera toute une série d'événements aux conséquences que nous analyserons ensuite. Lors de cette réunion, Lloyd George et Clemenceau proposèrent l’occupation de Smyrne et de la zone environnante par les troupes grecques, tandis que Wilson, bien que guère convaincu, décida de soutenir cette proposition. Selon lui, si Smyrne devait tomber entre les mains de quelqu’un, les Grecs étaient préférables aux Italiens. Venizelos fut informé le soir même de la décision et sa réaction fut, à vrai dire, peu enthousiaste. Il se mit tout de suite à préparer des troupes pour cette mission. Le 15 mai, la Grèce fit débarquer ses propres troupes à Smyrne, avec le consentement des autres puissances, dont était évidemment exclue l’Italie, laquelle, comme nous l’avons vu, s’intéressait elle aussi à cette province et fut donc laissée en dehors des véritables projets au sein de la Conférence de paix. De fait, quelques semaines avant le débarquement grec à Smyrne, l’Italie avait occupé quelques territoires en Asie Mineure, provoquant un grand mécontentement à l’intérieur du Conseil allié.
Outre cela, une rivalité évidente commença à se faire jour entre les deux puissances majeures, qui occupaient la plus grande partie des territoires précédemment soumis à l’autorité ottomane : la France et l’Angleterre. La situation empirait de jour en jour, mais le gouvernement de Paris affichait son intention de ne pas céder d’autres territoires à l’Angleterre ou à quelque autre nation. Cette dernière aurait voulu, en revanche, maintenir, outre la Palestine et l’Irak la partie nord orientale de l’Anatolie et la Transcaucasie (avec ses remarquables ressources énergétiques), en particulier la Géorgie et l’Azerbaïdjan, sous sa propre administration ou, du moins, sous un contrôle indirect.

Désintérêt pour la cause arménienne

Entre temps, dans les milieux arméniens de Paris, l’on avait le sentiment que la Conférence de paix s’occupait de moins en moins de la cause arménienne. Un même constat émane des témoignages d’intellectuels occidentaux, partisans de la cause arménienne. Toujours plus préoccupés par la tournure prise par les événements, ceux-ci agirent directement, avec pour objectif de faire obtenir rapidement à l’Arménie ce qu’elle demandait, conscients désormais que le temps imparti s’achevait. Le journal italien L’Avanti se concentra en particulier sur cet aspect de la question arménienne, lequel fut à la base de l’article publié le 1er mai 1919 sous le titre « L’Arménie » :

« S’il y a un peuple qui a le droit de revivre, dans la plénitude de l’indépendance, c’est le peuple arménien. Celui-ci a défendu avec une ténacité courageuse, à travers des siècles d’histoire et parmi les vicissitudes les plus cruelles, son existence menacée continuellement par d’incessants despotismes. C’est par centaines de milliers que, quarante ans durant, les Arméniens ont succombé, fusillés par les Turcs et suppliciés par le tsarisme. […] Or l’Europe entière fut responsable de ces crimes : l’Allemagne et l’Autriche qui couvraient la Turquie, tout comme la France et l’Angleterre couvraient la Russie. Nous devons aujourd’hui réparer une faute qui incombe à tous les gouvernements, affranchir un peuple qui a été victime de tous les Etats capitalistes coalisés contre lui. Il faut que, demain, eux aussi soient libres, mais que leur libération ne soit pas un mensonge, une formule derrière laquelle se cache l’égoïsme de tel ou tel Etat capitaliste. Ayons confiance dans les socialistes de l’Arménie, qui sont l’élément vivant, énergique, résolu, parmi tous ceux de cette nation […] »

Même le Corriere della Sera figura parmi les nombreux journaux occidentaux qui, dès les premières semaines du Congrès de Versailles, publièrent de longs articles dans lesquels était reprise et défendue la validité des revendications arméniennes. L’on peut trouver un exemple de cette ligne éditoriale du journal dans l’article du 27 février 1919, intitulé « Les droits de l’Arménie à ressurgir en tant qu’Etat » :

« […] Les revendications arméniennes, telles que les a exposées le président de la Délégation arménienne, venue exprès à Paris, Boghos Nubar Pacha, sont intéressantes […] Nubar Pacha déclare que l’Arménie doit être complètement libérée du joug turc, comme doivent être libérées toutes les autres nationalités qui ont dû subir la domination de ce peuple, lequel ne sait même pas se gouverner lui-même. D’autre part, selon lui, les Arméniens ont obtenu des titres à leur libération, grâce à leur participation active à la guerre. Des 800 volontaires qui se sont enrôlés en France dans la Légion Etrangère, il n’en reste que 50. D’autres Arméniens ont constitué une Légion d’Orient qui constitua plus de la moitié du contingent français de Palestine, y prenant part à la victoire. Ce qu’il demande, c’est une Arménie indépendante avec sa propre armée et son propre gouvernement. Cet Etat arménien, qui devra être placé sous la protection collective des grandes puissances ou de la Société des Nations, afin de le mettre à l’abri contre toute agression de l’extérieur, devra aussi être assisté par l’une d’elles durant la période de transition, afin de l’aider dans son œuvre de reconstruction. »

Les autorités arméniennes replaçaient leurs espoirs dans les puissances alliées, en particulier les Etats-Unis. Un expert américain note à ce propos : « Il ne se passait pas un seul jour sans que la délégation américaine ou, moins souvent, le Président, ne soient assiégés par des Arméniens à la mine attristée, barbus et vêtus de noir, qui exposaient les terribles conditions présentes de leur terre natale. »
Pourtant, même à l’intérieur du front des intellectuels pro-Arménie, commencèrent à surgir les premières divisions, par exemple sur les dimensions que devait avoir le nouvel Etat arménien, né des décisions de la Conférence de Versailles.
Les deux délégations arméniennes, après la première période d’hostilité, parvinrent à créer une discrète unité d’intentions ; mais quelque chose leur faisait deviner que la situation internationale tendait à s’aggraver, et l’ajournement du débat pour la solution du problème arménien en était un vague symptôme. Alors même que les Grecs débarquaient à Smyrne, l’on commença à Paris à aborder le problème des mandats internationaux ; Wilson se vit proposer d’accepter celui sur l’Arménie, mais le président américain, favorable au principe d’un mandat sur l’Etat arménien, fit remarquer l’opposition des Turcs à une nouvelle division de leur territoire. L’attention des Anglais, très préoccupés par les revers politiques et sociaux négatifs qu’une option de ce genre pouvait avoir sur les populations musulmanes de leurs colonies (en particulier, l’Inde), était particulièrement sensible sur ce point.
La polémique entre Français et Anglais, mais aussi entre Italiens et Grecs, concernant le mode de répartition des dépouilles de l’empire ottoman, alla progressivement croissant. Tout cela troubla le président américain, qui se garda d’accepter le mandat sur un Etat arménien (comprenant aussi une partie de l’Anatolie), précisant que le Sénat américain accepterait difficilement l’intégralité du projet. Il déclara cependant que les Etats-Unis acceptaient le mandat sur l’Arménie uniquement à titre humanitaire, croyant ainsi parvenir à convaincre un Sénat américain hésitant à soutenir ses choix politiques, comme l’on s’en rend compte par ses confidences avec des politologues américains sur le Proche-Orient, en date du 22 mai 1919. Durant les mois qui suivirent la fin de la Grande Guerre, la Grande-Bretagne se rendit compte progressivement qu’elle ne pouvait contrôler à elle seule tous les territoires qu’elle avait annexés ou qu’elle était sur le point d’occuper. Ainsi, tandis que se dessinaient ces divergences à la table de la Conférence de paix, la Grande-Bretagne se préparait-elle à retirer ses troupes du Caucase.

Troisième partie

Le mandat de l’Italie

En avril 1919, les Anglais offrirent à l’Italie le mandat sur la région et Vittorio Emmanuele Orlando, chef du gouvernement italien, répondit avec enthousiasme à cette possibilité. Il envoya alors une mission de recherche dans la région, commandée par le général Gabba, afin d’analyser la situation politique, économique et sociale, et préparer l’arrivée prochaine d’un contingent plus nombreux. Le roi Vittorio Emanuele III et d’autres représentants du gouvernement n’étaient toutefois pas convaincus par l’aventure sur le point d’être entreprise, tant pour des motifs de politique intérieure qu’extérieure. De son côté, l’Angleterre semblait ne pas voir le moment où elle serait soulagée de la tâche difficile qu’elle avait engagée en Transcaucasie. De plus, le Premier ministre Lloyd George, bien qu’ayant affirmé que l’effet de la présence anglaise serait le moins envahissant possible, désirait plus que jamais que les Italiens partent en Transcaucasie afin de maintenir la paix parmi ces populations, sauvegarder le statu quo et contenir l’expansionnisme des bolcheviks et de Denikin. Il ne partageait donc pas l’idée exprimée par le président des Etats-Unis, lequel, opposé à ce genre d’opérations, soutenait que, la Convention anglo-italienne pour le remplacement des troupes ayant été souscrite entre les représentants militaires, les chefs de délégations pouvaient ne pas l’honorer.
Orlando et Sonnino (ministre des Affaires Etrangères), persuadés des effets bénéfiques que le mandat sur le Caucase apporterait à l’Italie, approuvèrent la mission, avant même d’avoir entendu le rapport de Gabba, lequel n’était pas du tout favorable à cette option politique.
Les problèmes surgirent, lorsque les Anglais décidèrent de s’occuper unilatéralement du retrait de leurs troupes, ne respectant pas la promesse officieuse de mettre parallèlement à la disposition des Italiens les moyens de transport pour leurs troupes de l’Italie au Caucase. Ainsi, durant des semaines, bien que la mission ait déjà été décidée début juin, le contingent italien resta bloqué dans le port de Tarente. La situation devenait délicate et embarrassante. Mi-mai, il transparaît déjà dans les documents officiels que l’Italie ne désire pas s’emparer politiquement de la Transcaucasie et a refusé la perspective que les Anglais faisaient briller d’éventuels mandats politiques en sa faveur ; espérant, au contraire, en accord avec l’Entente et la Russie, obtenir des concessions pour l’exploitation des mines et des gisements de pétrole. Les Italiens succèderaient en cela aux Allemands. En dépit de leur insistance, les républiques ne seraient pas encouragées à l’indépendance par l’Italie. On promettrait simplement de recommander au gouvernement de la Russie reconstituée de leur concéder la plus grande autonomie possible. Entre temps, lors de la session parlementaire du 19 juin, le gouvernement Orlando tomba pour des raisons de politique intérieure. Son successeur, Saverio Nitti, se montra soudainement opposé à l’envoi de l’expédition en cours de réalisation. Il décida donc d’abandonner l’idée du mandat sur le Caucase et refusa la proposition anglaise. Cette dernière était de fait en contradiction évidente avec ce qui constituait le principal objectif de Nitti, qu’il défendait depuis de décembre 1918, à savoir la démobilisation.
Le nouveau gouvernement italien fit donc objection contre la requête anglaise, motivant ce refus tant par le coût excessif d’une telle entreprise pour l’Etat italien que par l’absence de tout engagement de l’Italie avec l’Arménie. En vérité, les objectifs coloniaux de l’Italie étaient centrés sur d’autres fronts et c’était là qu’elle voulait diriger ses propres efforts. La nouvelle du désistement définitif ne fut communiquée aux Anglais que le 30 juillet, via l’ambassade d’Italie à Londres. L’objectif de pénétration économique était cependant maintenu.
Telle fut la conclusion de cette véritable odyssée que traversa l’Italie au niveau politique et diplomatique, entre le printemps et l’été 1919.
Cette phase convulsive suscita encore plus de confusion au Caucase, où les populations autochtones se virent toujours plus abandonnées à elles-mêmes par les grandes puissances.
Suite au désengagement italien, l’on crut pendant quelques mois que le rôle de l’Angleterre pouvait être assumé par la France, une option qui ne portait ombrage à aucune grande puissance. Mais, après une période de réflexion et consciente des doutes anglais sur leurs véritables intentions, même la France se défaussa de ses responsabilités, sous le prétexte habituel de vouloir laisser le Caucase, et donc aussi l’Arménie, à l’administration directe des populations locales. La vérité, comme on peut l’extrapoler aussi de la presse de l’époque, est que, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, la France ne s’intéressait pas au Caucase en tant que tel, mais qu’elle avait l’intention de compliquer les plans anglais sur la région, de défendre ses conquêtes en Cilicie et en Syrie, et de les mettre à l’abri de l’expansionnisme britannique. Dans un article publié le 3 mars 1919, Il Corriere della Sera confirme implicitement cette thèse, rapportant certains indices à l’appui de cette théorie :

« […] Actuellement, les Arméniens qui se trouvent en territoire russe se sont constitués en une république arménienne du Caucase. Les délégués arméniens à Versailles se sont prononcés en faveur de la création d’une Grande Arménie. Le Temps soutient au contraire l’idée d’une petite, mais sûre, Arménie, confirmant ainsi indirectement les ambitions françaises en Cilicie. »

Lord Curzon, l’un des plus hauts représentants du ministère anglais des Affaires Etrangères, tenta, et durant quelques mois parvint, grâce à ses sollicitations continuelles, à obtenir du Cabinet anglais un ajournement périodique du départ prévu des troupes britanniques de cette région.
La première phase de la Conférence de paix de Paris s’acheva le 28 juin 1919, lorsque le traité de Versailles fut imposé à l’Allemagne.
Les représentants arméniens, la question occidentale étant maintenant réglée (la paix avec l’Allemagne), espéraient parvenir en quelques semaines à régler aussi la question orientale, à leur avantage évidemment. Or la situation était plus compliquée qu’on pouvait l’imaginer. Les Etats-Unis et les Alliés étaient toujours plus enclins à projeter une Arménie indépendante, comprenant, outre l’Arménie orientale, celle occidentale. Dans certains cas, à l’exclusion bien sûr de la France qui ambitionnait de s’approprier cette région, ils se montrèrent même favorables à l’élargissement du territoire arménien à la Cilicie. Le principal problème était cependant représenté par le fait que les grandes puissances n’étaient pas disposées à faire le moindre sacrifice pour concrétiser ces projets, continuant de toutes les façons possibles, durant des semaines, puis durant des mois, à différer la prise de leurs responsabilités concernant la « question arménienne ».
L’empire ottoman, se voyant dépouillé d’une grande partie de son territoire, désormais peuplé en majorité de Turcs, envoya lui aussi une délégation à Paris, afin, par ailleurs, de mettre en garde les grandes puissances contre les conséquences néfastes qu’une telle option pouvait entraîner au sein des troupes turques, toujours très sensibles au nationalisme et opposées à la cession de territoires habités dans leur quasi totalité par des Turcs. De fait, la délégation turque se fondait sur des faits réels afin d’étayer ses arguments. Les foyers nationalistes, alors même que les Grecs consolidaient leur pouvoir à Smyrne, émergeaient à nouveau avec une ferveur préoccupante, en particulier dans les provinces éloignées de la capitale.
Les grandes puissances, désormais clairement impliquées à se répartir le territoire ottoman et ses voies de communication, sous prétexte de vouloir créer un Etat arménien plus vaste que celui existant alors et accorder l’autodétermination aux populations arabes, écoutèrent les objections des Turcs, mais ne les prirent pas au sérieux.

Une conclusion amère

Les belles paroles et les beaux sentiments exprimés par les chefs de gouvernements des pays occidentaux, lors de la première phase de l’après-guerre, se résumèrent finalement à peu de choses : à la Conférence de paix, même le sincère consensus autour des principes vacilla face à d’autres considérations d’ordre politique et économique. L’Arménie était lointaine, entourée d’ennemis, et les Alliés disposaient de peu de forces dans cette zone. De plus, à un moment où les ressources étaient réduites, car réparties sur de nombreux fronts. Or, si les Alliés étaient éloignés, les ennemis de l’Arménie étaient très proches et se réorganisaient : les Russes, que ce soit les armées des Blancs ou les Bolcheviks, dès que serait réglée d’une façon ou d’une autre la guerre civile, soutiendraient difficilement l’indépendance des nouvelles républiques du Caucase méridional. En outre, la Turquie montrait aussi les premiers signes d’un réveil nationaliste et d’insatisfaction, eu égard au traitement que lui réservèrent à Paris les délégations occidentales.
Après la signature du traité de Versailles, la question du mandat pour l’Arménie n’eut plus, dans les politiques extérieures des grandes puissances, le rôle considérable qu’elle avait précédemment et la Russie elle-même (alliée historique de l’Arménie), était, comme nous l’avons vu, plongée dans une guerre civile, dont les issues allaient être tout autres que celles escomptées.
En résumé, lorsque les chefs d’Etat des pays alliés quittèrent Paris après avoir paraphé le traité de Versailles, en juin 1919, ils n’avaient encore ni conclu la paix avec l’empire ottoman, ni réglé la question du mandat de l’Arménie, ni désarmé les divisions turques en Anatolie, ni fixé de manière définitive les frontières des régions contestées en Transcaucasie, ni même organisé le rapatriement des réfugiés arméniens en provenance de l’Arménie ottomane.
Entre temps, les troupes ottomanes, théoriquement désengagées, mais en réalité plus que jamais aguerries, demeuraient mobilisées dans les vilayets orientaux. Le Mouvement de renaissance turque grandissait progressivement, grâce aussi à la forte personnalité de Mustapha Kemal.
Les rivalités des Alliés, les atermoiements américains, les ambiguïtés nées d’une Russie plongée dans la guerre civile, conduisaient la délégation arménienne à Paris vers une voie sans issue. Au fil des semaines, la désillusion des Arméniens envers la diplomatie internationale alla grandissant. Dans la vaine attente de bonnes nouvelles depuis Paris, les véritables nouveautés s’avérèrent à l’intérieur de la république arménienne.

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Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2095%20%2815%20maggio%29.pdf (1ère partie), http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2096%20%281%20giugno%29.pdf (2ème partie), http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%2097%20%2815%20giugno%29.pdf (3ème partie).
Cliché : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Council_of_Four_Versailles.jpg

Traduction de l’italien : © Georges Festa – 08.2010.