mercredi 4 août 2010

Nakhitchevan / Nakhichevan 1905 - 1918

Vue partielle de la nécropole arménienne de Djoulfa
(avant sa destruction par les forces militaires azéries en 1998, 2002 et 2005)
(république autonome actuelle du Nakhitchevan)
© Zaven Sargissian, 1987 / www.djulfa.com

Argam Ayvazian
Nakhitchevan : 1915 et 1918 : la lutte pour la survie dans le cercle de feu
Erevan, 2005, 432 p. [en arménien]

par Eddie Arnavoudian

www.groong.com


La fin de l’Arménie soviétique asséna un coup très dur à l’industrie de l’édition. Les rééditions de classiques arméniens s’effondrèrent. De même, les tirages de nouveaux ouvrages. Or la suppression des restrictions conduisit à un flot de nouveaux titres. Beaucoup sont sans valeur. Mais il en existe quantité d’autres qui, même lorsqu’ils sont très discutables, élargissent et ouvrent même un espace nouveau au débat et à l’approche des multiples questions que rencontrent les hommes et les femmes au 21ème siècle.

Y aura-t-il une justice pour les Arméniens du Nakhitchevan ? Et quelqu’un s’en souvient-il, à défaut de s’en inquiéter ?

Nakhitchevan 1905 and 1918 : the battle for survival inside the ring of fire [Nakhitchevan 1905 et 1918 : la lutte pour la survie dans le cercle de feu] (Erevan, 2005, 432 p), d’Argam Ayvazian, apporte un matériau important au débat sur la tragédie des Arméniens originaires de la province du Nakhitchevan et sur les problèmes du nationalisme et de la formation étatique dans des régions multiethniques comme le Caucase.

Les Arméniens du Nakhitchevan, qui se trouve maintenant sous juridiction azerbaïdjanaise, ont véritablement subi une injustice terrible. Ils furent chassés de leur patrie par des Azerbaïdjanais chauvinistes, lesquels oeuvrèrent tout d’abord dans le cadre de la Russie tsariste, puis durant l’époque soviétique. Centre jadis de communautés arméniennes prospères, le Nakhitchevan est aujourd’hui vidé de tous ses Arméniens. L’actuel gouvernement azerbaïdjanais œuvre en outre pour s’assurer qu’il ne restera bientôt plus rien de son ancien et autrefois riche patrimoine culturel arménien.

Retraçant un aspect du cadre historique de la purification ethnique des Arméniens d’une part de leur ancienne patrie, l’ouvrage d’Ayvazian est remarquable par son aptitude à rappeler aussi quelques vérités historiques controversées. Avec une rigoureuse objectivité, son essai montre aussi que sur la seule base des sources arméniennes qu’il cite, la communauté azérie du Nakhitchevan pourrait construire son propre discours des souffrances, de la purification ethnique, des meurtres et des incendies délibérément commis par des Arméniens.

S’appuyant sur des mémoires, des reportages de presse et des documents gouvernementaux, Ayvazian fait la chronique des pogroms anti-Arméniens perpétrés par les Azerbaïdjanais chauvinistes en 1905 et les sanglants affrontements arméno-azéris de 1918. La situation de la communauté arménienne rappelle alors celle de la minorité républicaine irlandaise dans les six comtés d’Irlande du nord, occupés par les Britanniques, durant les années 1950 et 1960. Tout comme les républicains irlandais, les Arméniens constituaient eux aussi une minorité assiégée, enfermée dans des enclaves isolées, devant résister à la force aveugle d’une puissance impériale et à ses agents locaux. Tout comme les quartiers peuplés de loyalistes, les quartiers peuplés d’Azéris du Nakhitchevan se rangèrent eux aussi à une frénésie sectaire, transformés en meutes par le pouvoir azéri, désireux de nier aux Arméniens dans la province leurs légitimes droits démocratiques nationaux.

I.

Lors des pogroms de 1905, les pertes arméniennes furent énormes. Les quartiers commerçants arméniens dans la capitale du Nakhitchevan furent pillés et incendiés. Plus loin, dans les villages de l’intérieur, les maisons des Arméniens furent attaquées et détruites – moutons, bétail et biens domestiques volés, compatriotes assassinés, femmes et jeunes filles violées en grand nombre et d’autres enlevées. Laissant entendre de manière tacite les représailles et les incendies volontaires des Arméniens, la revue arménienne Luma (n° 5, 1905) écrit :

« Un mois après le début de la saignée, 183 magasins avaient été pillés et détruits dans la [capitale], exceptés 3 seulement. Le nombre de victimes arméniennes s’élevait à 50 […] Près de 50 villages, aux deux tiers arméniens, ont été aussi détruits. » (p. 42)

Ces pogroms furent organisés méthodiquement par la classe dirigeante azérie du Nakhitchevan en collaboration avec ses élites religieuses. De plus, ils mirent en oeuvre leurs agissements sanguinaires sous le regard vigilant, quoique indifférent, de la gendarmerie et de militaires tsaristes qui, sur l’ordre de leurs maîtres moscovites, instrumentalisaient une communauté contre l’autre. Dans le cas des pogroms anti-Arméniens, ces derniers refusèrent fréquemment de répondre aux appels à l’aide, jusqu’à ce que les dommages fussent perpétrés.

Les Arméniens organisèrent une autodéfense et même contre-attaquèrent, en liaison parfois avec quelques troupes russes locales compatissantes ou opportunistes. Mais ils restèrent dans une position de faiblesse significative. Ils ne constituaient globalement qu’une minorité de la population de cette province et leur répartition démographique les maintenait dans l’isolement, leurs villages étant dispersés et encerclés par des villages azéris, persans et kurdes hostiles. En 1829, les Arméniens représentaient 41,2 % de la population du Nakhitchevan. Ce chiffre tombe à 34,4 % en 1897. Un recensement officiel de 1912 enregistre 58 552 Arméniens contre 108 407 Azéris. Lors de l’éclatement de la Première Guerre mondiale, les Arméniens composent 39,3 % de la population de cette région. Et en 1917, leur nombre s’élève à 83 374 contre 139 684 Azéris (p. 8).

La position désavantageuse des Arméniens s’accompagnait du fait que les Azéris étaient en général autorisés à vaquer armés à leurs affaires et avaient les moyens d’acquérir « les armes les plus modernes » et de « s’entraîner quotidiennement au tir » (p. 79). A l’opposé, les Arméniens, d’après la revue L’Aurore (n° 10, 1905), étaient « immédiatement désarmés s’ils étaient surpris en armes ». De plus, en vertu peut-être de leur supériorité en nombre, les Azéris composaient, semble-t-il, en grande part une gendarmerie locale hostile.

Si Ayvazian raconte ce qui constitue un récit atroce de violences contre la communauté arménienne, il met aussi en lumière des épisodes de violence arménienne aveugle à l’encontre de la population azérie, se discréditant fréquemment lui-même, doit-on ajouter, en choisissant de présenter les meurtriers arméniens comme des « braves ». Un numéro du mensuel Hairenik, paru en 1934, reproduit le témoignage oculaire d’un Arménien sur les événements du 12 juin 1905, lorsque :

« […] une unité [arménienne] de dix hommes se mit au travail et incendia immédiatement le premier magasin qu’ils rencontrèrent, puis d’autres, de manière systématique, par la suite […] Prenant l’ennemi par surprise, ils réussirent à en tuer un grand nombre, causant de substantiels dommages […] » (p. 61)

Le même numéro rapporte que des villageois arméniens de Nors, en représailles contre des agressions azéries, contre-attaquèrent et capturèrent tout un village azéri, « ramenant dans leur village son bétail » (p. 85). Ato, un autre témoin, se souvient que « des Arméniens participèrent au massacre », lors d’une attaque par les troupes russes contre le village de Tchahri, qui « fut incendié et ses rues emplies d’un grand nombre de cadavres. Les Turcs comptèrent plus de 170 victimes. » (p. 66)

Les pogroms anti-Arméniens de 1905 commencèrent tout d’abord à Bakou et ce n’est qu’ensuite qu’ils se propagèrent au Nakhitchevan. Or, dans cette province, ils semblent avoir été accélérés par le meurtre d’un villageois azéri par un Arménien. En dehors de l’étincelle subite qui déclencha les pogroms, le décor était planté pour des massacres réciproques et un cycle sans fin de haine et de violence, lequel perdure à ce jour. Une lettre, parue dans L’Aurore (édition du 5 novembre 1905), fait état de la rupture totale des relations arméno-azéries, notant :

« Autrefois proches, les relations entre les villages arméniens et turcs ont maintenant atteint un niveau de tension extrême. Commence, travail, échanges, en un mot la vie autour de nous est condamnée à mort […] Cette situation aujourd’hui banale résulte du fait que la confiance entre Arméniens et Turcs est brisée. Et si par accident les uns tombaient entre les mains des autres, nulle échappatoire possible. » (p. 80)

Résumant en quelque sorte cette destruction mutuelle, le numéro du 8 décembre 1905 précise :

« Le négoce turc est détruit, leur marché a été réduit en cendres. Celui des Arméniens a été anéanti le 12 mai. Voilà où nous ont conduits ces combats réciproques insensés. Bien que les Turcs aient pillé les Arméniens dans toutes les localités, ils se retrouvent aujourd’hui dans une situation économique pire que les Arméniens. Où tout cela nous mènera-t-il ? » (p. 66)

II.

Contournant les dix à douze années qui suivirent les pogroms de 1905-1906, Ayvazian passe directement aux guerres arméno-azéries de 1918-1919, où le conflit fut essentiellement de même nature qu’en 1905, bien que l’avantage soit alors nettement plus affirmé du côté azéri.

Non sans vraisemblance, Ayvazian écrit que dans le sillage de l’effondrement de l’empire russe, une coalition de nationalistes azéris et d’officiers de l’armée turque reprirent leur purification ethnique contre les Arméniens du Nakhitchevan (p. 106). Financé par de riches familles de cette région, ils furent en mesure d’acheter auprès d’une armée russe en retraite de grandes quantités d’armements et de munitions, grâce auxquelles ils lancèrent cette nouvelle guerre. En 1918, comme en 1905, les Arméniens organisèrent aussi une autodéfense, mais souffrirent à nouveau de la répartition des villages arméniens « coupés du monde extérieur », « isolés et sans armes » (p. 125). Faiblesse aggravée encore par des dirigeants inefficaces, présentés comme créés de toutes pièces par « les riches et les notables de la ville pour les gens de peu » (p. 115)

Par ailleurs, si la partie azérie reçut l’aide du gouvernement turc et azéri, les Arméniens du Nakhitchevan n’obtirent aucune aide de la part du gouvernement arménien. Dans son édition du 27 novembre 1918, le journal Zank écrit : « Pour la seconde fois, des appels ont été lancés au gouvernement arménien, mais jusqu’à présent ils n’ont produit aucun résultat. » (p. 124) Dans un contexte différent, Ayvazian note que « la première république arménienne constituée […] ne fut pas toujours en mesure d’étendre son soutien » aux Arméniens dans la province (p. 126). Un autre contemporain, Gh. Kotcharyan, relate que le gouvernement arménien demanda même aux Arméniens du Nakhitchevan de restituer des positions stratégiques en ouvrant le chemin de fer Erevan-Djoulfa aux forces turques et en éloignant les forces arméniennes à une distance respectable des deux côtés (p. 139).

Pendant une brève période, les Arméniens se défendirent avec succès. Une bataille de quarante jours dans la ville de Nakhitchevan les sauva d’une mort certaine. Mais, sans aucune direction d’ensemble et sans aucune stratégie politique d’ampleur, ces combats ne pouvaient leur assurer quelque règlement à long terme ou durable. Les Arméniens furent donc chassés de leurs foyers, 6 000 d’entre eux étant sauvagement massacrés. Cette brutale purification ethnique se répéta à Sharour, Goghtn et Akoulis. Les Arméniens soutiennent que les victoires azerbaïdjanaises ne sont dues qu’au fait qu’ils étaient organisés et dirigés par des officiers de l’armée turque. Or cette thèse de l’aide étrangère à la partie azérie est contrebalancée par la mise en évidence par l’A. du fait que, de leur côté, les Arméniens s’allièrent et reçurent de l’aide de la part des forces russes et britanniques, alors présentes dans la région.

(Il est peut-être utile de noter que, dans une certaine mesure, le conflit arméno-azéri de 1918-1919 traduit la longue lutte entre la Russie tsariste et l’empire ottoman pour le contrôle du Caucase, parallèlement à l’intervention britannique, instrumentalisant mutuellement Arméniens et Azéris, dans l’espoir de régner sans partage.)

Le compte rendu par l’A. des violences azéries à l’encontre les Arméniens est bouleversant. Or, même si celles-ci se produisirent sur une échelle beaucoup plus vaste, les victoires arméniennes dégénérèrent aussi souvent en de sanglantes revanches, de « simples paysans arméniens se livrant à la destruction de villages turcs » (p. 223). En mars 1918, les Arméniens « brisent » six « villages turcs dans la région d’Abragounis ». En avril, ils « réussissent à entrer dans le village turc de Dev, où ils massacrèrent des Turcs sans défense, pillant et livrant le village aux flammes. » Le même mois, des Arméniens s’emparent de trois autres villages turcs, en « chassent la population » et « les livrent aux flammes » (p. 126). Le catalogue des violences arméniennes devient épouvantable, lorsque l’A. cite des opérations de Nzhdeh (1) dans cette région, dont des meurtres, des incendies, des déportations et une purification ethnique (p. 304, 313, 359 et 362).

Durant toutes ces épreuves et tribulations, et au cours des quelque cent années qui se sont depuis écoulées, ni les dirigeants arméniens ni leurs homologues azerbaïdjanais ne se sont avérés capables de faire un pas en avant, pouvant assurer l’avenir de toutes les communautés issues du Nakhitchevan. Les Arméniens du Nakhitchevan ont payé un lourd tribut à l’échec d’un nationalisme démocratique. Après les défaites de 1918-1919 et l’instauration du pouvoir soviétique, le gouvernement soviétique arménien se révéla quant à lui totalement impuissant, tandis que les nationalistes azéris « purifièrent » finalement la province de sa population arménienne autochtone. La 3ème république d’Arménie, à son tour, semble incapable de mettre fin à l’actuelle suppression chauviniste du patrimoine culturel arménien restant au Nakhitchevan.

Une répartition nouvelle est nécessaire, dépassant les conceptions et situations existantes, de nature à assurer les droits nationaux et une harmonie démocratique parmi tous les peuples de la région.

NdT :

1. Karekine Nzdheh, héros national arménien, dont les restes figurent en l’église de Spitakavor (marz du Syunik, ex-Zanguezour, frontalier du Nakhitchevan, de l’Iran et de l’Azerbaïdjan).

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20100119.html
Traduction : © Georges Festa – 08.2010.