vendredi 13 août 2010

Peter Buggenhout


© Peter Buggenhout, The blind leading the blind # 28, 2009
Tous droits réservés
Avec l’accord de La Maison rouge

Peter Buggenhout
« It’s a strange, strange world, Sally »

La maison rouge / Fondation Antoine de Galbert
Paris, 12.06 – 26.09.10



Tronc fossile, irrigué de crin, comme exhumé d’entrailles composites. D’après la catastrophe. Entailles fichées çà et là. Agréger ce qui disparaîtra. En finir avec les hiérarchies. Epuisées, condamnées à se fondre. A la boue, aux insectes. Le prisme se déplace. Tératologie lente, fesses, écorchements. Aux bulbes entêtés, sournois. Panses striées. Prêtes à éclater. Au pouce géant, proue d’une paume en haillons. Les caravanes des souvenirs. Flanqués de clous, glissant sur le vide. Vagues sanguines, tentant de retenir l’irrémédiable. Brocards et tentacules. Fouiller jusqu’aux métamorphoses. Fusion erratique. Limon exsudé de l’histoire.
Gorgo # 18, 2009 – Plâtre, silicone, fer, crin de cheval, intestin et sang traités, sur matériaux recyclés. Coll. Antoine de Galbert.

Leçons d’écorchement. Fragments d’édifices. Ou encore roses de sables inédits. Campées sur d’improbables moteurs, ressuscitant les chairs. Affleurant la menace, l’effroi. Dramaturgie de la poussière. Ce qui restera. Dans ces cavités, aspérités, peuplées de statues et de monstres. Nos humanités hurlantes, prophétiques. Découvreuses ou alanguies. Entrailles mécaniques. Convulsions béantes. Dévorations. Quille de réacteur, ramenée de quels abysses ? Découpe de crâne mi-animal, mi-robot. Dont les orbites tournoyantes continuent d’épier les proies. Spectre d’apsara, se libérant de sa gangue. Parois de quelque temple oublié. Ville mise à nu. Dans cet enchevêtrement apparent lire à la fois le chantier et la dévastation. Brouillons d’un songe et constat définitif. D’après les guerres, les séismes. Tenter d’articuler, soutenir. Dégager une logique. Dans cet univers de spectres et d’ombres, où s’étage l’envahissement, la contagion. Mécanismes compressés d’une horloge baignée de vase. Entre pales d’avion et caissons de poste, ces dossiers qui s’entrechoquent. Recomposant un ultime barrage. Royauté de l’épave. Où se condense l’inexpliqué, ce qui a perdu tout nom. La métamorphose reprend. Pattes faites de poutrelles et de lames. Gueule béante de l’insecte. Prêt à lancer sa pique articulée. Ou campement de fortune, dégagé de sa terre. Peuplé de crânes, de sacoches. Arraché à sa tranchée. Exhibant l’horreur de ce qui fut. Agrandir la perspective. Quartiers d’immeubles éventrés, scindés, prêts à basculer. Dans cette mise en coupe de minuscules cavalcades se déploient. Les uns campent, les autres prient. Silhouettes égarées dans les ténèbres de l’aube. Ex-voto terrestre, fantasmagorique. Ou nouvelle anatomie, clandestine, niée. De toutes tes forces, rassembler ce qui fut disjoint, brûlé. Avancer, envers et contre tout. Les absents, les murs effondrés. Faune et flore des saisons dévastées. Résurrections.
The blind leading the blind # 30, 2008 / The blind leading the blind #28, 2009 / The blind leading the blind # 31, 2009 – Polyester, époxy, polyuréthane, aluminium, fer, bois, plastique, poussière. Galerie Konrad Fischer, Düsseldorf, Allemagne.

L’aéronef des temps advenus. Dépliant sa carapace. Issu de quelle planète ? A la fois prototype et carcasse. Dans cette odyssée de poutres métalliques, se dessine une genèse et un aboutissement. Les conquêtes. Ce bricolage allusif livre les clés. Cap de sous-marin fouaillant les profondeurs. Hélices envasées dans des amas d’argile. Autres silhouettes s’affairant sur un embryon d’aile. Tubulures massives, écrasantes, enserrant une coque prédatrice. Sectionnant tout espoir. Vaisseau d’apocalypse ou dépôt prémonitoire. Lame ensanglantée d’orange vif. Miracle d’une technologie rompue. Réduite à l’état de vestige. Ou vision illuminée de l’éclair. Rompant les plénitudes, brisant les pesanteurs. Lignes force de l’irruption. Dans ce ventre vide lire l’utopie sombre. Aux sphères cannibales. Hérissée d’autres pattes. Zébrée de métal. Et si l’inévitable croisait l’instant ? Constellation rêvée de traits et de volumes, radeau de parodie. A 20 000 lieues de nos mers atomisées. Décomposer le mirage. Il est encore temps. L’œil des wagons aveugles sombrera peut-être. Les insectes de destruction. Archéologie de la navigation. Fuselage noir de galère romaine. Proue calcinée de boutre. Abordages guerriers. Peuplés de clous et de suie. Entrailles de cordages et de filets. Hachurés. Que dessinent ces masses organiques, vissées sur les flancs ? Sinon que les noces fertiles, de terre et d’eau, reprennent leurs droits. Nef bientôt nourricière. Aux bas-reliefs d’épousailles. Songe métissé.
What the fuck… (3e état), 2004-2010 – Polyester, époxy, polyuréthane, aluminium, métal, bois, plastique, poussière.

Museau de cétacé. Pliures lisses, jaunes. Comme souriant. S’extrayant d’un amas de peaux. Juché sur une plaque de fortune. Trophée muet, où s’accomplissent les célébrations. Violentes, innommables. Torsion des chairs. Quelqu’un semble fuir, rejoindre une foule. Que se disent-ils ? Tissus baroques. Ou mystères paniques. Ou derniers moments avant la curée. Grossissement musculaire. Balafré, creusé. Autre carapace en flottaison. Tel un fœtus informe. Hurlant à la mort. Recomposer ce qui n’a plus de forme. Ici et là volutes, anses. Spéléologie animale. Globe terrestre informulé, digéré. Ce que les éléments vont engendrer.
Suovetaurile baroque, dessinant siège, draperies, mufle. Mais désarticulés, emmêlés. Dans cette danse exaspérée, l’animal s’accroche encore. Ultime survie, ultime révolte. Autour de ce même panneau d’absurde. Les contorsions d’une logique s’appropriant le sacrifice. Serpent lové autour d’une Pythie invisible. Personnage voilé, portant son encombrant bagage. A l’enfant peut-être déjà mort. Ne cessant de marcher. Cascade peuplée d’ondines, fontaine de merci, pantelante. A la veste de nuages et de viscères. Que protègent d’improbables licornes. Autre victime, en surrection. Comme portée par des corps. Vierge de pitié et d’écorce. Ou oiseau fabuleux, conduisant le cavalier éploré. Tu auras vu. Jabot, coquillage. Esquisse de jambe. La danseuse tire sa dernière révérence. Descend les marches. Enfantement des songes.
Mont Ventoux # 4, 2009 / Mont Ventoux # 3, 2009 – Polyester, métal, estomac de vache. Coll. Galerie Konrad Fischer, Düsseldorf, Allemagne.

© georges festa – textes et photographie, 08.2010


site de La maison rouge / Fondation Antoine de Galbert
:
www.lamaisonrouge.org