mardi 3 août 2010

Ser Armenio / Being Armenian / Etre Arménien

Ara Haroutyounian, Mère Arménie, Erevan (1967)
© Levon R., 2010

Le faux dilemme d’être Arménien

par Eduardo Dermardirossian

http://caucasoypampa.blogspot.com


Je reviens sur quelques points que j’ai abordés dans des occasions antérieures : s’accorde-t-on à considérer les nations comme des entités politiques séparées ou s’accorde-t-on à les voir comme des sociétés avec des particularités culturelles ; le véritable pouvoir se situe-t-il dans les structures des Etats nationaux ou dans les groupes économiques qui détiennent les moyens de production ? Je propose une prescience de l’histoire, à la lumière du développement des communications et la mondialisation des intérêts.

Je n’ignore pas que l’examen de ces choses puisse brûler le pied des nationalistes. Or, pas plus que la réalité ne doit être balayée au ras des tapis, le cours de l’histoire ne peut être le monopole de quiconque. L’interculturalité et l’universalisation des intérêts sont caractéristiques du monde que nous habitons et ce processus promet de s’approfondir au cours du siècle que nous avons inauguré. Il convient de considérer ces choses, se confronter aux faits et se rendre compte où sont les géants et où sont les moulins à vent.

L’imbrication mutuelle des cultures, l’avance de certains Etats sur d’autres et l’impérialisme toujours présent dans l’histoire, montrent des poussées d’expansion et de contraction, des avancées et des reculs qui conduisent finalement à l’effacement des frontières politiques, à l’abolition de celles économiques et à la validation réciproque des cultures. Adam Smith et Karl Marx le savaient bien.

La logique de la grossesse

Nous autres Arméniens, sommes sensibles à ces choses. Depuis toujours, nous nous agrippons à notre culture (langue, religion, arts, coutumes) pour résister à l’adversité, car aux différentes diasporas que nous a administré l’histoire, s’en ajoute aujourd’hui une autre : celle qui affecte les colonies établies en plusieurs endroits du monde. Depuis le centre jusqu’à la périphérie, les forces se montrent irrésistibles et la fuite semble inévitable. Combien d’élèves d’origine arménienne fréquentent les écoles communautaires ? Combien de fidèles se rendent dans les églises et combien d’adhérents militent dans les rangs de nos organisations politiques ? Combien de traits culturels ont été perdus dans cette pérégrination à travers le monde ? Aucune statistique ne parle de ces choses, mais la sensation que l’on ressent en regardant autour de soi peut anticiper la réponse.

Pour expliquer ces choses, nous recourons aux arguments bien connus qui renvoient aux conditions objectives du milieu et à l’effet assimilateur qu’exercent les cultures ouvertes sur les groupes sociaux issus d’autres terres. Et cela est vrai, mais en partie seulement. Car il y a l’autre versant de la vérité qu’à mon avis, nous n’avons pas pour habitude de considérer. Accoutumés à un dualisme qui réduit les conduites humaines à la physiologie de la grossesse (être pleins ou ne pas être pleins), nous nous délectons de simplifications qui ne cadrent pas avec ces processus complexes : nous sommes Arméniens ou Argentins. Nous ne remarquons pas que, par delà ce qu’énoncent les lois relatives à la citoyenneté et à l’extranéité de telle ou telle nation, il existe une condition intime d’enracinement culturel et de justification historique, laquelle remplace fréquemment la conjonction disjonctive par la copulative. Nous sommes donc Arméniens et Argentins, comme nous sommes passionnés de football et de lecture, comme nous aimons nos pères et nos fils, parce qu’une condition n’en exclut pas une autre, parce qu’un penchant ne nous empêche pas d’en avoir un autre, les uns et les autres pouvant être l’objet de notre passion.

Quand je parle de ces choses, je me souviens de mon professeur de mathématiques. Je n’avais pas étudié le théorème de Thalès et en vain m’efforçais-je de dissimuler ma négligence. Mon professeur me demande alors ce qu’est un triangle. « Trois lignes qui se croisent sur un même plan. », répondis-je (plus ou moins de la sorte). Il me demande ce qu’est une ligne. Je lui réponds : « C’est la succession infinie de points. » Il me demande ce qu’est le point. Je tente une réponse : « C’est une entité idéale qui n’occupe aucun lieu dans l’espace. » Mon professeur me fait alors ce reproche : « Ce qui signifie que si tu avais étudié ta leçon d’aujourd’hui, tu n’aurais pas la tête aussi occupée qu’elle l’est en ce moment. » Il en va ainsi des sentiments, de la culture : untel peut occuper son esprit et son cœur par de multiples passions, s’identifier avec différentes cultures et avoir des centres d’intérêt variés, sans pour autant que les uns excluent les autres. L’on peut être Arménien et Argentin. Plus encore, l’on peut avoir la vocation d’appartenir à toutes les nations, à toutes les cultures. Et en son for intérieur politique, concilier des intérêts différents (que me pardonnent les matérialistes dialectiques) quant à un engagement universaliste.

Il en va de même de la nation et des nationalités. Si celles-ci peuvent être regardées comme des cultures différentes, alors elles ne résisteront pas à partager l’espace dans une même conscience et à cohabiter dans un même cœur. Culture et nation doivent s’identifier sur la voie de l’histoire, si l’on veut abolir les frontières et conjurer les conflits.

Etat et groupes d’intérêt

Ce chapitre invite à réfléchir sur les territoires politiques fortement idéologisés. Mais j’essaierai de les élucider pour m’en tenir à la description des faits tels que je les observe.

La révolution industrielle lança un processus de concentration économique qui aboutit à une concentration du pouvoir. L’initiative privée prit son essor, s’empara des moyens de production, contrôla les échanges régionaux et transocéaniques et prit finalement les commandes des ressources financières. A mesure qu’elles croissaient en termes de capacité d’action et de mobilité géographique, les organisations économiques et financières se mirent à contrôler les Etats, montèrent leurs propres structures de pouvoir, chevauchant les ressources naturelles et les forces du travail. Elles consolidèrent leur situation privilégiée en contrôlant le développement scientifique et technologique, et tissèrent leur réseau de pouvoir sur une bonne partie du monde. Et les Etats nationaux renoncèrent à de nombreuses prérogatives qui étaient les leurs.

Au total, derrière le masque des nationalités et le pouvoir directeur des Etats, agissent aujourd’hui des intérêts qui se travestissent de culture et se confondent avec la légitimité démocratique pour affirmer leur situation de privilège. Un piège qu’il nous faut éluder, si nous voulons regarder la réalité en face et être tributaires de la paix, de la liberté et de la solidarité.

Le manichéisme ressuscité

Il y a là un scénario où le choix paraît inévitable : s’identifier avec le groupe pour se procurer une sécurité – valeur non négligeable dans un milieu social qui harcèle les gens -, ou s’identifier avec le monde des humains et ainsi gagner en liberté. Ce dilemme, qui accompagne depuis toujours les hommes et qui, ces deux derniers siècles, a acquis force de loi, est cependant faux en sciences sociales. Faux, parce que la politique n’obéit pas à des lois d’application inévitables, comme c’est le cas dans la nature ou les sciences physicomathématiques, mais à des propositions transnationales et aléatoires ; faux, parce que des conceptions de cet ordre peuvent déclencher des conflits qui altèrent le consensus social. Ce dilemme astucieux, prêché afin de soutenir les structures actuelles de pouvoir, a expliqué depuis longtemps l’idée de nation comme une valeur politique, dissimulant son contenu culturel.

La modernité semble avoir réinventé l’allégorie platonicienne de la caverne, mais aujourd’hui à des fins prosaïques. Les choses se passent dans le dos des hommes lesquels, assis face à un mur, se voient projetés dans les fantasmagories qui les dissimulent. Absorbés dans ce spectacle de lumières et d’ombres, ces mêmes hommes ne peuvent saisir les choses et les faits véritables, et gaspillent leur existence en dépliant des mirages. Que l’on m’excuse pour le scepticisme qu’insinue une telle vision, car elle invite à repenser notre place dans la société et à revoir notre façon de nous insérer dans le monde : agir soit à partir du conflit qu’entraîne l’identification politique, soit en tant que culture qui a besoin des autres pour habiter le monde des humains.

Je reviens enfin sur mes pas pour inviter le lecteur à parcourir lui-même ce chemin. Deux questions à considérer : d’un côté, si les nations sont des associations politiques controversées, ou si elles sont des communautés culturelles qui ont besoin les unes des autres pour s’enrichir ; de l’autre, s’il est vrai que les groupes d’intérêt déterminent la volonté des Etats.

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Source : http://caucasoypampa.blogspot.com/2010/06/el-falso-dilema-de-ser-armenio.html
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 07.2010.