mardi 3 août 2010

Veit Helmer - Interview

© Veit Helmer – Linda Kornemann, 2008

Veit Helmer – Absurdistan

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L’écrivain-réalisateur allemand Veit Helmer est une véritable curiosité, un esprit créateur dont les films semblent avoir été retrouvés dans une capsule temporelle, qui aurait été enterrée à l’époque du comique muet. Né à Hanovre en 1968, Helmer passe la plus grande partie de son enfance à regarder Charlie Chaplin, Buster Keaton et Harold Lloyd, réalisant dès l’âge de 14 ans son premier film. Il étudie à l’Institut de la Télévision et du Cinéma de Munich, où il réalise alors des courts-métrages originaux, tels que le très inventif Surprise ! (1995). Lorsque Wim Wenders, un de ses professeurs, décida de faire un film basé sur un scénario de ses étudiants, il sélectionna la proposition d’Helmer. Le film qui en résulta, A Trick of the Light (1995), combine allègrement documentaire et fiction et affiche le style visuel rétro qui est devenu la marque de fabrique d’Helmer. En 1999, Helmer réalise ses débuts en tant que réalisateur avec Tuvalu, une comédie dramatique sur un établissement de bains en décrépitude, pratiquement sans dialogues, tourné en couleurs et en noir et blanc, qui rappelait au niveau des tonalités le comique muet d’époque et le cinéma de Jeunet et Caro. En 2003, Helmer lui donna une suite avec le beaucoup plus conventionnel Gate to Heaven, une comédie romantique sur les immigrés clandestins en Allemagne, situé de nos jours.

Helmer reconnaît que Gate to Heaven fut une tentative malvenue de prouver qu’il pouvait faire un film « normal », mais, fort heureusement, avec ce troisième long métrage, il est bel et bien de retour sur ses terres d’élection. Inspiré d’un fait-divers qu’Helmer avait lu il y a quelques années, Absurdistan évoque un village éloigné, où les femmes se mettent en grève et refusent d’avoir des relations sexuelles avec leurs maris, jusqu’à ce que les canalisations alimentant le village en eau soient réparées. Parallèlement à ce conflit des sexes à la Lysistrata, figure l’histoire centrale, celle d’Aya (Kristyna Malérová) et Temelko (Max Mauff), jeunes tourtereaux dont l’union prédestinée est menacée par la division du village. Comme avec Tuvalu, Helmer opte ici pour une narration visuelle au-delà du dialogue, recourant à la fois à un style visuel désuet et à un comique muet de rigueur. Bien que l’histoire soit des plus simple, Helmer la raconte non sans charme, imagination et un humour aimable, créant une comédie agréable, quoique baignée d’absurde, mêlant ancien et nouveau avec un ton juste.

Filmmaker s’est entretenu avec Helmer sur ses tendances rétro, l’aspect international de son travail de réalisateur et les périls à ne pas reconnaître Glenn Glose…

- Filmmaker : Quand et comment as-tu eu l’idée d’Absurdistan ?
- Veit Helmer : En 2001, j’ai lu dans un journal un entrefilet sur un village en Turquie, où les femmes se sont vraiment mises en grève, disant à leurs maris que s’ils ne réparaient pas les canalisations d’eau, elles ne leur permettraient plus d’entrer dans la chambre à coucher. Quand j’ai lu ça, j’ai su tout de suite non seulement que j’allais faire un film là-dessus, mais aussi que je savais très bien ce que le film allait aborder. Ce serait plus un couple contre le village que les hommes contre les femmes ou les femmes contre les hommes.

- Filmmaker : As-tu eu aussi immédiatement une vision claire du film dans ta tête ?
- Veit Helmer : Je crois, en fait je dirais plutôt le ton ou l’ambiance. Je me suis laissé influencé par pas mal d’endroits et pour ce film il m’a fallu deux ans pour trouver le bon village. J’espérais vraiment que le village où cette grève avait bien eu lieu soit celui du tournage, mais ce fut très décevant et d’autre part, pour différentes raisons, tous les autres villages en Turquie que j’ai visités ne pouvaient devenir le lieu approprié du film. Au début, je pensais que ce serait très simple : j’avais juste besoin d’un petit village dans le désert. Mais, plus je cherchais, plus il s’avérait que j’avais des idées très arrêtées : le fait que les maisons devaient être très proches les unes des autres, il y ait une sorte d’urbanité dans le village (ce n’est pas un village de paysans). Je voulais quelques magasins, je voulais que les gens aient des endroits sociaux où ils puissent se rencontrer. J’ai parcouru tous les pays du sud de l’Europe, de la Méditerranée, du Caucase et d’Asie Centrale, jusqu’à ce qu’on me conseille d’aller en Azerbaïdjan, où j’ai découvert deux villages que j’ai combinés pour réaliser ce lieu.

- Filmmaker : Comment as-tu procédé, une fois que tu as trouvé tes lieux de tournage ?
- Veit Helmer : J’y suis allé avec mon scénariste, mon directeur artistique et mon caméraman et nous avons enrichi le scénario avec d’autres endroits que nous avons vus. On a éliminé certaines choses du scénario qui étaient moins convaincantes que les endroits que nous avions véritablement découverts en ville. Nous avons trouvé une petite bourgade, mais il s’agissait d’un village prospère, avec une histoire vieille de 4 000 ans. Nous avons réalisé un documentaire sur le tournage, où tu peux voir certaines des choses que j’ai dû faire pour rendre le film possible, car en réalité ce village ne se trouvait nulle part. D’autre part, l’Azerbaïdjan n’est pas un pays où les gens savent comment faire des films, si bien que j'ai dû, après avoir reconnu les lieux, former des étudiants en cinéma à Bakou, la capitale, pour travailler sur le film, car tout ce qu’ils font actuellement c’est travailler en vidéo. Donc, durant deux ans, avant de commencer à réaliser le film, je me suis mis à former des assistants pour mon équipe. J’aurais pu ramener toute mon équipe de l’extérieur, mais comme le sujet est très sensible pour un pays musulman, j’avais besoin d’être aidé sur place pour que les villageois soient sûrs que je ne tournais pas un film porno – et c’est ce qu’ils ont toujours soupçonné ! C’était très drôle, parce qu’en fin de compte, j’avais aussi besoin de quelques scènes de nus et c’était difficile alors de communiquer : « D’accord, on fait des scènes de nus, mais ce n’est pas un film porno ! » Chose très difficile pour des gens qui ne connaissent ni le cinéma occidental, ni le cinéma indépendant.

- Filmmaker : Le lieu de tournage semble vraiment inspirer ton œuvre, que ce soit la maison dans Surprise !, l’établissement de bains dans Tuvalu, l’aéroport dans Gate of Heaven ou maintenant le village dans Absurdistan.
- Veit Helmer : Je dirais que je tends vraiment à conceptualiser le plus possible, que j’arrive en fait avec une sorte de vision préconçue, mais qu’alors, d’un autre côté, je crois totalement dans le moment du tournage. Je pense qu’un réalisateur doit laisser les choses arriver, si bien que lorsque le jour du tournage commence, que les acteurs et les costumes arrivent sur les lieux, je n’essaie pas en fait d’obliger chacun à émettre ma pensée préfabriquée en deux dimensions. Je veux que la vie me surprenne. Je ne suis pas un réalisateur qui apprend aux acteurs comment se mouvoir. Je consacre beaucoup de temps à choisir les personnes avec qui je collabore, et ensuite j’ai tendance à leur faire confiance. Par exemple, d’habitude, les acteurs savent mieux ce que leurs personnages doivent faire. Donc, même si mes films ne suivent pas les règles du réalisme, disons, je continue à croire dans la crédibilité du comportement humain. J’ai aussi commencé par faire des documentaires, qui m’ont vraiment aidé à être plus disposé à intégrer la vie, comme c’est le cas dans ma vie.

- Filmmaker : Tu as brièvement mentionné des différences culturelles auparavant, mais c’est quoi vivre un tournage en Azerbaïdjan ?
- Veit Helmer : L’Azerbaïdjan est un pays musulman, moins strict que l’Iran, mais peut-être plus proche de la Turquie. Je me suis préparé à fond, j’ai précisé dans les contrats de toutes les personnes en provenance d’autres pays que les hommes ne devaient pas regarder les jeunes filles au village, que les femmes devaient s’habiller de façon appropriée pour ne pas [provoquer d’esclandre]. Quand tu découvres un endroit aussi beau après deux ans, tu n’as pas envie de le perdre en plein tournage ! [rires] J’ai donc essayé de prendre un maximum de précautions, comme un enseignant qui se rend avec sa classe dans un endroit et demande à chacun de se comporter vraiment bien. J’ai dû construire l’hôtel, mettre sur pied une infrastructure complète : on a dû importer la caméra, faire venir nos projecteurs d’Allemagne et un générateur depuis la Géorgie. C’était un travail logistique très difficile. Pour Tuvalu, je suis allé chercher des acteurs dans huit pays différents, parce qu’il n’y avait pas de dialogues. C’était vraiment super. Pour Gate to Heaven, j’ai dû le faire [à nouveau] car il s’agissait d’immigrés venant de pays différents, et je suis donc allé dans 12 pays. Avec Absurdistan, j’ai poussé le bouchon très loin, je voulais vraiment trouver des acteurs à chaque coin du monde et j’ai visité 28 pays, soit un autre périple de deux années, et finalement j’ai choisi des acteurs provenant de 16 pays. Donc, quand on est arrivés là, c’était une vraie tour de Babel. Il n’y avait pas des Allemands et des Azerbaïdjanais, il y avait des gens de partout. L’équipe devait déjà s’entendre avec chacun, et puis il y avait les rapports entre cette équipe multiculturelle et les villageois.

- Filmmaker : Y a-t-il eu des problèmes de communication avec un groupe de gens aussi diversifié sur le plan international ?
- Veit Helmer : Comme j’ai procédé moi-même partout au choix des acteurs, je savais que les gens que j’allais amener ici venaient vraiment pour faire ce film, qu’ils n’exigeraient pas d’hôtels quatre étoiles et qu’ils travailleraient pour moins que leur salaire habituel. Ces gens qui sont venus avec moi l’ont fait pour d’autres motifs, en partie parce que c’était un pari créateur, mais la plupart étaient fascinés par le fait de venir dans un pays dont ils n’avaient jamais entendu parler jusque là. Certains ont créé des sites internet personnels sur ce voyage, il y a eu 17 histoires d’amour, trois couples se sont mariés après le tournage ; je participe tout le temps à des festivals et je dois y aller, parce que des enfants sont baptisés. Nous avons créé une véritable communauté et la véritable population d’Absurdistan est maintenant en train de se constituer !

- Filmmaker : Tu possèdes un style très particulier, car tes films comportent un dialogue minimal et ont beaucoup à voir avec le comique muet. Pourquoi développes-tu cette approche dans ta pratique de réalisateur ?
- Veit Helmer : J’aime, je pense, prendre le meilleur de la réalisation du muet, car le langage visuel, avant l’arrivée du son, était bien plus élaboré que dans la plupart des films que nous voyons de nos jours. A l’époque, les films consistaient à raconter des histoires visuelles, mais je pense que je peux combiner les deux, parce que j’aime travailler avec le son. Pour moi, le son a la même importance, mais je n’aime pas utiliser le son simplement comme un dialogue et une petite ambiance sonore et musicale en arrière-plan. Dès que tu n’utilises pas le dialogue, cela signifie que tu as un travail important à faire pour remplir ce vide avec quelque chose qui ne donne pas l’impression du vide. Je sais comment couper un film (tout le monde peut couper mes films), mais travailler le son est beaucoup plus important, si bien que j’ai le sentiment d’être incompris si les gens disent qu’il s’agit d’un film muet, simplement parce qu’il n’y a pas de dialogues. Je sais que ce n’est pas ce que tu dis, mais les gens continuent à l’affirmer et c’est ce que je lis toujours dans les catalogues de festivals. Après avoir travaillé pendant un an [sur le film] et lire ensuite que Veit Helmer a réalisé un film muet, mon technicien du son est sur le point de prendre un fusil à pompe ! J’aime jouer aussi avec les références à d’autres films. Quand j’étais petit, j’ai vu des tas de films de Chaplin, Keaton, Lloyd, et puis, en grandissant, j’ai visionné toute la Nouvelle Vague, un tas de films américains indépendants, et j’essaie de voir autant de films que je peux. J’aime voir des films et j’essaie de voir comment le cinéma évolue dans tous les pays. Je préfère de loin la narration simple, pratiquée en Iran, et j’aime aussi les dramaturgies compliquées, complexes. Je n’aime pas seulement les films qui ressemblent aux miens.

- Filmmaker : Tu donnes des conférences dans de nombreux pays et tes films ont toujours un réel climat international. Te sens-tu plus global ou Allemand en tant que réalisateur ?
- Veit Helmer : En regardant par ma fenêtre, je peux voir Berlin autour de moi. Quand je pars en voyage avec mon film, on me présente, c’est vrai, comme un réalisateur allemand, mais pour moi c’est déjà difficile, si tu me demandes ce qu’est le cinéma allemand aujourd’hui. Je ne suis pas sûr que les films allemands soient si fantastiques, mais je te garantis qu’ils sont très différents et que je m’inscris aussi dans cette grande diversité. Un de mes meilleurs amis, mon voisin Bakhtyar Khudojnazarov, qui a réalisé Luna Papa (1999), vient du Tadjikistan. C’est ça qui est génial à Berlin et en Allemagne aujourd’hui : de nouveau, nous devenons très cosmopolites, un peu comme l’est New York. Voyager m’inspire, cela me donne une sensation d’accomplissement ; d’ailleurs je voyage cinq fois pour faire un film : je voyage pour trouver des lieux de tournage, travailler avec les scénaristes, trouver des comédiens, tourner, et ensuite je vais dans les festivals. Et, entre temps, j’enseigne, car pour moi il est impossible d’entrer dans un pays en profondeur sans travailler avec une dizaine d’étudiants passionnés de cinéma pendant une semaine et réaliser un court métrage avec eux. M’asseoir sur une plage m’ennuie – je n’arrive pas à nager plus de cinq minutes ou alors je m’ennuie.

- Filmmaker : Pourrais-tu me parler de ton expérience de travail avec Wim Wenders dans A Trick of the Light (1995) ? Ce film semble afficher les premiers signes de ton style cinématographique.
- Veit Helmer : Oui, j’espère qu’on demande parfois à Wim Wenders à quel point je l’ai influencé, parce que dans chaque interview je dois expliquer quelle a été son influence sur moi. Je pense qu’il a eu une forte influence dans la manière où il produit et garde le contrôle de ses films depuis Hammett (1982). Premier enseignement. Autre enseignement, comment il garde le contrôle en encourageant une équipe, en leur donnant des responsabilités et en leur faisant confiance. J’ai aussi appris de lui comment enseigner. Il nous a enseignés remarquablement. Il arrivait à l’Institut du Cinéma de Munich et disait : « Faisons un film, écrivons maintenant un scénario. » Alors on écrivait des scénarios. Je suis heureux qu’il ait choisi le mien et maintenant je fais la même chose, lorsque je vais dans toutes ces villes et que j’organise ces ateliers. Je pense : « Sortons de la classe et tournons un film. » Voilà ce que j’ai appris de lui et je lui dois beaucoup.

- Filmmaker : Quand t’est-tu exclamé pour la dernière fois devant un film, et de quel film s’agissait-il ?
- Veit Helmer : Je pense que c’est Katyn, le film d’Andrzej Wajda (2007), que j’ai vu au Festival du Film de Chicago en octobre, l’an dernier (2008).

- Filmmaker : Quand as-tu travaillé pour la dernière fois pour de l’argent, et non par passion ?
- Veit Helmer : Il y a 18 ans. Je devais financer mes études à Munich et j’avais un travail détestable à la télévision. J’avais l’impression d’être prostitué, mais je pense que j’étais heureux à partir de ce moment-là. J’ai fait aussi beaucoup de choses commerciales et j’ai gagné pas mal d’argent, mais je ne dirais pas que je l’ai fait pour de l’argent – j’ai vraiment adoré les faire. Mais ce travail à la télévision, je dois dire que c’est vraiment comme une tache noire sur ma conscience.

- Filmmaker : Finalement, quel est le plus beau compliment que tu aies reçu ?
- Veit Helmer : J’ai reçu pas mal de compliments superbes – honneurs, récompenses et publics me disant des choses très belles -, mais le plus drôle c’était l’an dernier, au Festival du film de Sundance (Utah, USA). Un petit bout de femme s’est approchée de moi, suivie par un homme très grand, et elle m’a dit qu’elle adorait mon film. Je ne l’ai pas reconnue, mais il s’est avéré que c’était Glenn Close. Elle courait après moi en plein festival, et le gars derrière elle – son garde du corps, son gorille – voulait me tuer quand je lui ai demandé qui elle était ! [rires]

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Source : http://www.filmmakermagazine.com/directorinterviews/2009_02_01_archive.php
Traduction : © Georges Festa – 07.2010.

site de Veil Helmer : www.veithelmer.de