jeudi 16 septembre 2010

Arsen Yarman : Palu - Harput 1878 / Palou - Kharpert 1878

© Derlem Yayınları, 2010


Arsen Yarman : une contribution à l’histoire

par Sait Çetinoğlu

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Dans son récent essai exhaustif (1), Arsen Yarman s’intéresse aux zones de guerre de l’empire ottoman après la guerre russo-turque et à la situation des Arméniens qui vivaient dans une zone géographique traversée par cinq années de combats. Son point de départ est l’ouvrage de Boğos Natanyan, plaidoyer pour la justice, intitulé Les Larmes et les malheurs de l’Arménie, et des rapports d’ecclésiastiques (Servantsiants et Minassian), envoyés dans la région avec l’aval des Ottomans afin d’évaluer la situation dans les provinces arméniennes, au regard des réformes prévues selon l’article 61 du traité de Berlin, signé à la suite de la guerre russo-turque de 1877-1878, tandis que le prêtre Boğos Natanyan est envoyé parallèlement à Palou, chargé d’une tâche similaire durant deux années.
Bien que plusieurs historiens aient mentionné la guerre russo-turque, cette période qui jouera un rôle crucial dans la destinée de l’empire est étudiée ici pour la première fois, livrant un vaste panorama. Yarman fournit, reconnaissons-le, un apport important à l’histoire. Cet essai s’appuie sur de nombreux rapports et documents originaux, complétant ceux des religieux.

Le premier volume de l’essai de Yarman, La Quête pour la justice, peut être lu comme un traité exhaustif de sociologie historique. Examinant la rupture et les tendances nouvelles expérimentées par l’empire ottoman, suite à la guerre russo-turque de 1877-1878, ainsi que les acteurs de la période concernée. Yarman compare en outre, pour la même période, les rapports rédigés par les ecclésiastiques, après de simples examens alors que les armes venaient à peine d’être déposées, avec ceux publiés par des observateurs étrangers, présents dans la région avec l’autorisation des autorités ottomanes. De ce point de vue, l’étude de Yarman propose pour la première fois une recension globale, à grande échelle, concernant l’après-guerre du côté ottoman.

Tout en soulignant l’aspect déterminant de l’année 1878 pour l’empire, mis à part une perspective géographique d’ensemble et les Arméniens ottomans, l’essai reflète la mosaïque unique de l’Anatolie, mettant en lumière l’histoire de plusieurs groupes de populations comme les Arméniens russes, les Arméniens iraniens, les Arméniens convertis à l’islam, les Turcs, les Chaldéens, les Nestoriens, les Grecs arménisés, les Arméniens romanisés, les musulmans arménophones, les Lazes, les Hamchènes, les Grecs, les Arméniens kurdes, les Kurdes, les Kurdes arménophones, les Arméniens kurdophones, les Zazas, les Arméniens zazakophones, les Assyriens, les Yézidis, les Juifs, les Bochas (2), les Karapapakhs, les Persans, les Tatars, les Tcherkesses, les adorateurs du soleil, les Arevortik (3), les Sevortis, les Alévis, les Qizilbashs (4), les Dimilis, les Gesges (5), les chrétiens. Des réalités comme les mollahs, les cheikhs, les méliks, les sayyids, les clans, les beys, les agas, les bandes, les prêtres, les ecclésiastiques, sont aussi prises en considération et étudiées avec précision. Ajoutons que maints lecteurs, issus d’autres groupes ethniques que les Arméniens – Turcs, Kurdes, Tcherkesses… -, tout en rencontrant leur histoire méconnue dans cette étude, la découvriront sous un point de vue inédit.

L’année 1878 marque un moment de rupture dans l’empire, la date de son évolution vers une nouvelle direction. Le début de l’ère hamidienne, qui s’achèvera par la désintégration de l’empire, à la suite de cette même direction. L’on peut dire que cette date constitue aussi un tournant pour les Turcs, les Arméniens, les Turcs qui vivaient à l’est de l’empire, ainsi que pour les Tcherkesses, lesquels jouèrent finalement un rôle ethnique dans la région lors de la guerre russo-turque. Dans la perspective de l’A., tous ces acteurs sont étudiés ensemble, afin d’élaborer une analyse historique et sociale répondant à la période concernée. Pour la première fois, soulignons-le, un essai s’intéresse de manière impartiale aux relations sociales de l’ensemble des acteurs de cette région. Outre le point de vue des acteurs locaux, les acteurs étrangers sont aussi pris en compte, tandis que les préférences politiques d’empires actifs, comme le Royaume-Uni et la Russie, rivaux dans cette région, sont mis en lumière afin de donner une idée au lecteur de la manière avec laquelle le sort des populations ottomanes est influencé. Le territoire étudié représente par ailleurs un vaste pan géographique de l’Anatolie.

La région est examinée sous divers points de vue, composant une zone géographique essentiellement affectée par la guerre. En outre, la diversité ethnique confère à ce territoire une importance particulière. Acteurs nouveaux, les Tcherkesses s’ajoutent aux peuples autochtones de la région, pour la première fois depuis 1071. La région devient la scène de mouvements de population à grande échelle, avant et après la guerre. L’année 1878 représente une étape importante pour les Kurdes, comme pour les Arméniens. Parmi les Kurdes qui trouvent où se situer dans le nouveau projet de centralisation, l’idée d’indépendance commence à apparaître avec l’insurrection du cheikh Oubaid Allah. Les rapports des ecclésiastiques inclus dans cet ouvrage se révèlent aussi nuancés que l’analyse de l’A.

Yaman souligne l’importance de ces rapports, ainsi que ceux des fonctionnaires étrangers, pour comprendre la période concernée : « Les rapports de Natanyan et des autres religieux ne concernent pas seulement la population arménienne ; les religieux dressent une carte ethnique et culturelle détaillée de la région, d’après laquelle nous avons analysé la dite période dans une perspective large, s’agissant de l’avant et de l’après 1878, année que nous pouvons considérer comme un point de rupture pour l’empire, ainsi que la zone géographique concernée, par delà la situation historique du peuple arménien. J’aimerais partager ici avec mes lecteurs une observation intéressante : de même que le rapport de Natanyan concorde avec ceux des autres religieux, il coïncide aussi avec ceux des observateurs étrangers. Ajoutons que ces observateurs agissent avec l’autorisation du sultan. C’est à lui et à d’autres fonctionnaires qu’ils remettent leurs rapports, dans le cadre du traité de Berlin, parallèlement à leurs chefs de mission. L’on observe que les consuls militaires ne sont pas seulement préoccupés par les pressions rencontrées par les populations non musulmanes, mais prennent aussi en compte les demandes des musulmans à cet égard. En conséquence, ils jouissent d’autant de respect de la part des musulmans qu’ils n’en reçoivent des non musulmans. La période où les doléances les plus vives s’expriment est aussi celle où les réformes se font le plus attendre. Le nombre de rapports publiés à usage interne, pour ne citer que ceux préparés par les consuls militaires durant la seconde moitié de l’année 1880, s’élève à 220. Les principales populations dont les situations sont étudiées sont les Arméniens, les Kurdes, les Abazines (6), les Lazes. Trabzon vient en premier parmi les provinces qui font l’objet de rapports, suivie par celles de Sivas, Van, Dyarbekir, Ankara et le sandjak d’Izmit. »

L’étude souligne 1878 comme l’année où le sultan joue sur plusieurs milieux déçus par le Tanzimat et élabore une direction qui fut suivie d’un développement nouveau. Le nouveau terrain de légitimité de cette période se fondera sur le seul renforcement de l’idée de solidarité concernant les musulmans et l’exclusion des chrétiens. Cette politique définie en tant que nationalisme officiel est une mise en pratique des modèles nationaux, de la part des dynasties au pouvoir dans des empires ethniques, cernés sur le plan idéologique. Au nom du califat ottoman, dans le cadre de l’empire et utilisant sa couleur historique, Abd ul-Hamid II tente de se donner une apparence mystique et une personnalité nouvelle, s’accordant par là à la dite politique. Tandis que l’ère hamidienne utilise des concepts clé tels que l’unité et le salut, avec une emphase et une orientation nouvelles, et que la population musulmane compense grâce à ce nouveau terrain de légitimation le mécontentement provoqué par le Tanzimat, proclamant l’égalité de tous les Ottomans devant la loi, et les pressions artificielles de l’Europe, visant essentiellement l’amélioration de la situation de la population chrétienne, les éléments exclus de l’empire sont traités comme des adversaires et désignés en tant que cibles.

La période d’élaboration est, comme le déclare Abd ul-Hamid II, une période où une croyance enracinée et la paranoïa, selon lesquelles l’empire doit faire face aux attaques hostiles continuelles du monde chrétien, occupent le haut du pavé. Contexte cerné par des ennemis prêts à le diviser et à le réduire en pièces, à mesure que la situation devient de plus critique. Etat d’esprit qu’exprime précisément ces mots d’Abd ul-Hamid II : « En prenant la Grèce et la Roumanie, l’Europe a coupé les jambes de l’Etat turc ; puis nous avons perdu nos mains en livrant la Bulgarie, la Serbie et l’Egypte ; et maintenant, au moyen de la propagande diffusée par les Arméniens, ils tentent d’atteindre nos organes vitaux et même de nous arracher les intestins. Ce qui veut dire le début d’une destruction totale, contre laquelle nous devons nous protéger par tous les moyens. » Ajoutons que ces mots du sultan Abd ul-Hamid II empiètent sur l’approche de la question arménienne durant la période des Jeunes-Turcs, laquelle représente donc une continuation en ce qui concerne la « solution » du problème arménien, sans qu’il soit nécessaire d’ajouter quoi que ce soit.

Outre le fait d’éclairer les études de Natanyan et des autres auteurs – Servantsiants et Minassian, Arsen Yarman comble un vide important, abordant avec impartialité tous les acteurs jouant un rôle à l’intérieur et à l’extérieur de la région, au début de la période hamidienne, au moment où l’empire ottoman prend une nouvelle direction. Par ailleurs, enrichissant son essai de près de 300 photographies et cartes postales en tant que matériaux visuels, il attire notre attention sur la haute culture élaborée par le peuple arménien dans une zone géographique, où ils ne vivent plus aujourd’hui. Félicitons donc Arsen Yarman pour cette importante contribution à l’histoire, sous bien des aspects.

Notes

1. Arsen Yarman. Palu – Harput 1878 / Çarsancak, Çemizgezek, Çapakçur, Erzincan. Hizan ve Civar Bölgeler. Tome I : Adalet Arayışı – Tome II : Raporlar. Derlem Yayınları, 2010. XX-494 p. (Tome I), XII-563 p. (Tome II).
2. NdT : Bochas : Bohémiens d’Arménie.
3. NdT : Arevortik : fils du soleil.
4. http://fr.wikipedia.org/wiki/Qizilbash
5. NdT : Gesges : crypto-chrétiens – voir la recension par Aram Arkun de l’ouvrage d’Hovann H. Simonian sur les Hamchènes (Londres et New York, 2007), parue en français le 19.04.2009 sur notre blog http://armeniantrends.blogspot.com/2009/04/les-hamchenes.html.
6. NdT : groupe ethnique du Caucase, originaire d’Abkhazie - http://en.wikipedia.org/wiki/Abazins.

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Source : http://www.keghart.com/Cetinoglu_ArsenYarman
Traduction du turc en anglais : Tomas Terziyan.
Traduction française : © Georges Festa – 09.2010.